Aller au contenu

Tel est sans doute le sens de cette conception de l'existence devenue si célèbre depuis quelques années et dans laquelle le propre de l'existence, c'est de faire de chacun de nous un être qui est jeté solitaire dans le monde au milieu de ses propres possibilités, qu'il lui appartient seulement de découvrir et d'actualiser. De telle sorte que l'on ne sait pas si l'être éprouve plus d'alarme à la pensée de se sentir confiné dans une séparation ontologique qu'il est incapable de vaincre, de disposer de certaines possibilités mystérieuses dont il ne discerne pas l'origine, ou de déterminer sa destinée par l'usage qu'il en fait et dont les suites pourtant lui sont inconnues. C'est là la conscience pourtant que nous avons de l'existence en tant qu'elle s'exprime par un Cogito nouveau qui est, si l'on peut dire, le Cogito de l'angoisse. Car si le Cogito cartésien ne suffisait pas à nous révéler l'existence c'est parce qu'il ne nous révélait qu'une pensée encore indéterminée et considérée seulement dans la puissance qu'elle a de s'exercer, non point une pensée qui est celle du moi que je suis, affronté à certaines possibilités qui n'appartiennent qu'à lui et qui, par l'actualisation qu'il en fait, détermine tout son avenir. Cependant, ce Cogito existentiel, tel qu'on le définit, ne nous fait pas remonter jusqu'à la source même de l'existence, c'est-à-dire jusqu'à une liberté saisie au moment où les possibles naissent en elle avant qu'elle se soit déjà enfermée en eux. L'angoisse qui la resserre et l'étreint, c'est l'effet non pas de la simple ambiguïté qu'elle porte en elle, mais d'une impuissance à en sortir, d'une complaisance à n'en point sortir et d'une inclination déjà ressentie vers ces solutions négatives où l'on pense perdre contact avec l'existence, dès que l'on découvre à l'existence une ouverture vers l'être plutôt que vers le néant. Mais la conscience, ou la liberté, ce qui est tout un, ne nous met en présence de l'existence que par l'accès même qu'elle nous donne dans l'être, de telle sorte que l'on ne peut la cloîtrer dans la solitude qu'en rompant ses attaches avec un tout qu'elle découvre en faisant de cette découverte son être propre. Car cette perspective sur le tout, c'est aussi l'intégration de toutes les possibilités offertes à notre liberté : elles divisent celle-ci et l'épanouissent afin de lui permettre d'agir ; elles lui sont consubstantielles. Aucune d'entre elles ne la restreint, mais chacune au contraire la dilate et met entre ses mains une puissance dont on peut dire qu'elle enveloppe d'une certaine manière toutes les autres, qui, au lieu d'enserrer le moi d'une manière plus étroite, le débordent et lui permettent de s'enrichir indéfiniment. Cependant leur actualisation est incertaine parce qu'elle dépend non seulement de mon option et de mon courage, mais encore de leur rencontre avec un univers qui tantôt les repousse et tantôt les accueille. L'existence en effet ne serait rien si elle ne plongeait pas, en arrière, dans une possibilité qui lui est proposée, mais qu'il lui appartient de reconnaître et d'adopter comme sienne, en avant, dans une actualité qu'elle détermine, mais avec la collaboration de tout l'univers. L'existence réside dans l'acte par lequel j'assume un être qui est le mien et dans lequel j'engage ma propre responsabilité à l'égard de lui-même et de tout ce qui est. Vouloir la ramener vers l'angoisse comme vers son centre métaphysique le plus sensible, c'est négliger cette joie qui est inséparable aussi de l'existence donnée, acceptée ou reçue. C'est supposer que la liberté est déjà entrée en jeu et qu'elle attribue plus de profondeur à l'impuissance et à la défaite qu'à la confiance et au courage. L'existence nous fait remonter au delà de cette alternative : elle en porte en elle les deux termes. En décidant entre eux, elle décide d'elle-même.