On comprend maintenant pourquoi Lachelier, opposant lui aussi le monde de l'être au monde de l'existence, pouvait dire d'une manière en apparence si étrange que l'existence, c'est le vide du temps et de l'espace par opposition à l'être plein qui n'est ni spatial ni temporel. Le propre de l'espace et du temps, en effet, c'est d'exprimer toujours l'intervalle qui sépare à la fois l'être et l'existence, les êtres les uns des autres, en tant qu'ils revêtent l'existence, et enfin, mon être même de ma propre existence. La nécessité pour l'existence de s'exprimer dans le monde de l'espace et du temps témoigne précisément de ce qui lui manque d'être, du moins de cet être purement intérieur auquel l'existence n'est jamais adéquate. Pourtant, l'existence ne doit pas être identifiée avec le monde manifesté, mais avec le monde qui se manifeste, ni avec le monde réalisé mais avec le monde qui se réalise. Elle ne peut pas être confondue avec le phénomène. Il est vrai que le propre de l'existence, c'est de prendre place dans un monde valable à la fois pour moi et pour tous : et il est remarquable qu'on résiste à employer le mot existence quand il s'agit d'une existence purement subjective (ce qui justifie les deux interprétations que l'on peut donner du préfixe ex dans existence). Il est vrai encore que c'est par l'objectivité, c'est-à-dire quand elle entre dans l'espace et le temps, que l'existence s'éprouve et s'accomplit. Et, bien que mon existence particulière réside seulement dans le secret de mon propre je, il faut qu'elle témoigne d'elle-même et qu'elle soit reconnue par autrui, qui, par la communication qu'il établit entre son existence et la mienne, me confirme dans ma propre existence. Seulement, mon existence n'est jamais l'apparence que je montre : elle est, à travers l'apparence elle-même, ce que je ne réussis pas à montrer et qui est cela même qui produit l'apparence et qu'autrui cherche à atteindre en moi au delà de mon apparence elle-même. Il ne faut donc pas confondre l'existence avec la forme qu'elle prend dans l'espace et dans le temps. Il faut dire seulement qu'elle est ce qui prend forme et est astreint à prendre forme pour être ; le temps et l'espace ne doivent donc pas être considérés seulement comme des milieux où l'être se divise et se dissout en existences séparées : ils sont les véhicules par lesquels chaque existence constitue progressivement l'unité de sa propre essence avec toutes les autres existences dans un monde qui leur est commun.