Sans doute le passé ne se découvre à nous que par la rétrospection et l’on peut juger, comme il arrive, que cette rétrospection nous détourne de nos tâches les plus pressantes, qu’elle est l’effet de notre impuissance, qu’elle ne produit rien de plus qu’une complaisance stérile dans une image d’un passé sur lequel nous sommes devenus incapables d’agir. Mais c’est là seulement la marque d’un mauvais usage que nous pouvons faire du passé. Car, il ne faut pas perdre de vue que la représentation du passé est toujours liée elle-même à une activité qui la soutient et qui lui donne dans le présent un rôle et une signification qu’il s’agit précisément de définir.
Du moins, la possibilité de la rétrospection suffit-elle à montrer que le passé n’est pas anéanti : il est le réalisé, c’est-à-dire peut-être la seule réalité, s’il est vrai que l’avenir est une potentialité qui a besoin d’être actualisée et que, dans l’instant, il n’y a jamais qu’une transition dépourvue de contenu. Il ne faut pas dire que la rétrospection ressuscite d’une manière fallacieuse et artificielle un passé qui lui-même a disparu ; car c’est cette résurrection qui est le passé lui-même. Elle n’a d’existence que dans le présent. Si on s’étonne que le passé ne subsiste pas ailleurs que dans l’opération qui le ressuscite, du moins faut-il reconnaître que ce n’est pas là diminuer sa réalité, mais la transporter du monde extérieur et physique, dont elle se détache, dans un monde intérieur et métaphysique où elle se confond avec une puissance de l’esprit. Et l’on serait bien embarrassé de soutenir que cet acte est un acte arbitraire, car non seulement il y a une vérité du passé, mais encore cette vérité s’impose à nous comme celle de l’idée de Malebranche et détermine l’acte qui la pense, là même où la volonté ne songeait qu’à lui échapper.
Toute réflexion est rétrospective : et c’est le propre même de la réflexion de créer derrière nous le spectacle de cela même que nous venons de dépasser. Sans doute, la réflexion paraît souvent orientée vers l’avenir. Mais alors, par une sorte de paradoxe, elle est doublement rétrospective, d’une part parce qu’elle ne peut envisager l’avenir que par une projection, devant elle, d’une représentation qu’elle emprunte au passé, d’autre part parce que, cet avenir, elle le considère, même s’il s’agit d’une comparaison entre différentes possibilités, comme s’il était déjà révolu, c’est-à-dire comme s’il était du passé. Or, que la réflexion puisse ainsi ressaisir le passé, c’est le signe non pas, comme on le croit, qu’il est anéanti, mais que nous pouvons le soustraire de quelque manière à l’anéantissement. C’est donc que la réflexion fait apparaître le passé comme l’unique réalité : car il est le seul objet qu’elle soit capable d’étreindre, puisque le présent lui échappe sans cesse et que le possible tend vers l’être et demeure inachevé jusqu’au moment où il le possède. Dira-t-on alors que le passé n’est rien de plus qu’une représentation ou qu’un souvenir, qui nous fait apprécier précisément toute la distance qui le sépare de l’être ? Cela est vrai sans doute, mais à condition de distinguer entre l’être dont il est la représentation et l’être même de cette représentation. Car celle-ci n’est pas seulement une réalité actuelle, elle est la réalité même du passé comme tel, puisque l’être qu’elle représente n’a jamais été que dans le présent, au sens même où nous disons du présent qu’il est la négation du passé. Il n’y a point de réalité dont nous soyons aussi sûr de pouvoir disposer, puisqu’elle est en nous, bien qu’elle nous résiste souvent. Or faut-il nous demander de nous détourner de la réflexion, alors que nous savons pourtant qu’il y a dans la réflexion une sorte de reprise de la conscience de soi-même et de tout l’univers, qu’elle est le point même où, au-dessus de la spontanéité pure, l’existence s’éprouve et se constitue ? Cette reprise, en effet, apparaît comme l’acte même par lequel l’existence se change en conscience et devient proprement nôtre ; elle implique une dualité entre l’opération qui nous fait être et celle par laquelle nous prenons possession de l’être que nous sommes ; elle est la condition de toutes les entreprises de la pensée et du vouloir.
Le mot même de représentation, dont on connaît l’acception tout à fait générale, montre assez que toutes les espèces de la connaissance ont aussi un caractère rétrospectif. Et si l’on applique le mot de résurrection à toute représentation que nous pouvons nous faire du passé, cela encore semble attester que le passé ne meurt qu’afin précisément d’être capable de renaître.