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S’il y a une expérience de l’avenir, c’est l’expérience même que nous avons de l’intervalle temporel pour ainsi dire avant qu’il soit rempli, ou de la démarche même par laquelle il se remplit. Telle est la raison pour laquelle l’expérience de l’avenir réalise une expérience du temps plus pure que l’expérience du passé, où cet intervalle est déjà rempli, et où nous sommes moins sensible si l’on peut dire, à son contenant qu’à son contenu.

Mais la pure conscience de l’intervalle temporel se trouve réalisée par l’attente qui nous donne, en quelque sorte, la conscience du temps pur considéré dans l’écart qui sépare la possibilité de l’actualisation, indépendamment de l’acte même par lequel cette possibilité s’actualise. Car puisque le temps atteste toujours la liaison qui s’effectue en nous entre l’activité et la passivité, l’actualisation de la possibilité est toujours dans une certaine mesure l’effet de l’ordre du monde, sans qu’elle ait besoin de requérir notre collaboration. Il arrive que, dans cette attitude purement réceptive, l’avenir semble se porter au-devant de nous, loin que nous nous portions au-devant de lui, comme si nous saisissions mieux alors la marche même du temps qui vient créer notre présent avant qu’il pénètre dans notre passé. Et l’attente pure elle-même se présente sous deux formes ; sous une forme encore indéterminée, où elle est attente de l’avenir, sans que cet avenir soit encore préfiguré et sous une forme déterminée, quand il s’agit d’un événement particulier que la pensée se représente à l’avance ou de plusieurs événements entre lesquels elle oscille tour à tour. C’est l’attente et plus particulièrement l’attente indéterminée qui nous donne la conscience du temps pur. Car ce qu’elle nous révèle, c’est l’intervalle libre, c’est la distance qui sépare le présent de l’avenir, ce sont tous les possibles à la fois sans qu’aucune distinction les sépare, de telle sorte que cet intervalle n’est vide qu’en apparence : l’analyse de la possibilité indistincte commence aussitôt ; et la distance qui va du présent à l’avenir se remplit vite de termes intermédiaires. L’attente comporte encore une série de battements qui sont comme le rythme même du temps, ceux de la vie organique et ceux aussi par lesquels l’image qui semble toujours près de se réaliser retourne sans cesse à son pur état d’image. Mais il faut dire que ces battements mêmes n’ont de sens que pour nous faire apercevoir, dans l’intervalle, le manque de l’événement que nous attendons. Et ce qui est remarquable, c’est que, dans l’attente, il nous semble toujours que le temps est long, c’est-à-dire qu’il coule lentement ou même qu’il cesse de couler, ce qui prouve sans doute que le temps ne coule jamais, bien que les événements s’écoulent en lui avec plus ou moins de vitesse ou de lenteur.

On pourrait remarquer encore tout ce qu’il y a d’insuffisant et de stérile dans l’attente considérée comme une sorte d’abdication de toute activité qui semble ne laisser subsister pour nous que le vide du temps pur. En sens inverse, une activité dans laquelle toute passivité serait abolie, abolirait aussi la conscience même du temps.

La forme aiguë de l’absence est définie par l’impatience dans laquelle nous ne supportons pas cet intervalle temporel, qui est pourtant nécessaire pour que les choses deviennent réelles, pour que le possible s’actualise et pour que les fleurs se changent en fruits. Le propre de l’impatience, c’est de vouloir hâter le temps et à la limite le détruire, c’est de ne pas accepter l’écart qui sépare le présent de l’avenir. L’impatience marque une exigence de présence immédiate à l’égard de tous les objets de la pensée ou du désir. Elle contribue à nous donner une conscience particulièrement vive du temps, qui apparaît non plus comme précipitant notre vie, mais comme la retardant indéfiniment : il figure l’inertie que le propre de l’acte est précisément de surmonter toujours. Et l’impatience elle-même ne cesse de se renouveler et de s’accroître avec ces essais toujours recommencés par lesquels nous ne cessons d’anticiper un effet qui recule toujours.

En face de l’attente et de l’impatience qui expriment des attitudes encore passives de la conscience à l’égard de l’avenir, il faut distinguer ces attitudes actives qui leur répondent et par lesquelles l’avenir est appelé par la spontanéité du désir ou réalisé par l’effort du vouloir. Non seulement le propre du désir, c’est de s’élancer vers l’avenir, mais encore on peut dire que c’est lui qui crée l’avenir ; il n’y a d’avenir que pour un être qui désire, c’est-à-dire qui, percevant ce qui lui manque, aspire à le posséder. L’avenir, c’est précisément la distance qui sépare ce manque de cette possession. Or l’être, en tant qu’il est un être fini et particulier, mais qui n’est point pourtant un objet ni une chose, ne peut être qu’une activité imparfaite et inachevée, et qui tend précisément à dépasser sans cesse les limites où elle reste enfermée. C’est pour cela qu’on peut la définir par le désir et même soutenir que le moi n’est rien de plus que désir. Le mot de désir marque assez bien cette sorte d’insuffisance en lui de l’activité qui, incapable de s’exercer elle-même pleinement, attend du dehors, d’un objet qui lui sera donné, le moyen de se satisfaire : mais ce n’est qu’un moyen et par lequel précisément notre liberté se donne à elle-même des entraves en croyant qu’elle s’en délivre.

On peut dire que le désir est le père de l’attente et que l’attente n’en est qu’une expression, dont la vie s’est retirée. Le désir comme l’attente peut être déterminé ou indéterminé : mais, même dans ce dernier cas, il évoque l’idée de quelque objet inconnu destiné à lui répondre. On ne s’étonnera donc pas que le désir ait un caractère de continuité et d’infinité comme le temps lui-même, bien qu’il paraisse se diviser toujours en désirs particuliers. Il peut être réduit à la tendance de l’être à persévérer dans l’être, mais il ne tend à y persévérer que parce que l’être semble toujours prêt à lui échapper, ce qui est le caractère de toute existence temporelle. De plus, il s’agit pour tout être de persévérer moins dans son être propre, qui a la finitude pour essence, que dans cette participation et cette adhésion au tout de l’être, qui ne cesse de le soutenir et de le dépasser, de telle sorte qu’il ne peut persévérer dans l’être que s’il s’accroît lui-même indéfiniment.

Cependant tout être qui désire a derrière lui une expérience fournie par le passé et qui ne cesse de lui proposer des images qu’il pourra évoquer ou combiner de manière à trouver en elles la satisfaction que le réel tarde à lui donner. Le désir s’allie à une imagination rêveuse pour se soustraire à la loi du temps qui exige l’actualisation de la possibilité et demander à une représentation subjective une sorte d’apaisement. Le temps est alors rejeté parce que l’image flotte dans des limbes où la distinction du passé et de l’avenir cesse de se faire : l’image est soustraite au passé, elle devient pour nous une fin nouvelle, mais sans subir l’épreuve de l’action qui la réalise. Elle n’est plus qu’un rêve subjectif où le moi enferme la possibilité dans l’horizon de sa propre conscience individuelle pour lui donner une sorte d’illusoire réalité.

Mais pour qu’une possibilité se réalise, il faut précisément qu’elle reçoive de l’être même qui la déborde une matière qui la confirme, qu’elle prenne place au milieu de tous les modes déjà effectués de la participation, qu’elle s’accorde avec eux et qu’elle fasse partie avec eux d’une expérience qui est commune à tous les êtres, au lieu de n’avoir d’existence que pour moi seul. Ainsi, elle pénètre dans un univers qui possède un caractère d’unité, où toute action est sérieuse et efficace et retentit sur les autres êtres autant que sur moi-même. Tel est le rôle de l’actualisation du possible, si, au lieu d’être refusée par l’imagination, elle est assumée par la volonté. La volonté est en un certain sens l’inverse de la mémoire : elle fait de l’image une perception, comme la mémoire fait de la perception une image. Elle est orientée vers l’avenir par l’intention dont on pourrait dire qu’elle est une attente active, une impatience qui se délivre, où la conscience non seulement appelle son objet, mais se porte déjà vers lui. Il y a plus : le propre de la volonté, c’est de revendiquer une responsabilité à l’égard de l’avenir et de transformer pour nous ce qui peut être en ce qui doit être. Mais la volonté est elle-même inséparable de l’effort et c’est l’effort qui nous donne la conscience la plus vive tout à la fois du passage du présent à l’avenir, et d’une possibilité qui s’actualise. Le passé exclut l’effort, et l’effort que nous faisons pour rappeler le passé est lui-même tourné vers l’avenir.

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