L’instant réalise notre indépendance à l’égard du monde matériel : car dans l’instant le monde matériel ne fait que passer. Il est donc impossible de le saisir ou de le fixer et même de lui attribuer une existence véritable, ce qu’exprime bien ce mot de phénomène que l’on emploie pour désigner à la fois l’apparence et le changement, comme si les deux termes avaient nécessairement le même sens. Le mot de phénomène veut dire ce qui n’a pas d’intériorité, mais n’a d’existence que pour la conscience même à qui il apparaît, et le mot changement montre l’impossibilité pour un phénomène d’être rien de plus qu’un phénomène, précisément parce que son essence même est d’être transitoire. Car si l’on supposait qu’un phénomène ou un objet pût adhérer à notre conscience pendant un temps aussi court qu’on le voudra, pendant ce temps tout au moins la conscience et cet objet seraient identifiés. La matière nous assujettirait. Mais la conscience reste et l’objet passe : ce qui affranchit la conscience de la servitude de l’objet, lui permet, comme elle le repousse hors d’elle-même en disant qu’il lui est extérieur, de le repousser une seconde fois jusque dans la représentation qu’elle s’en fait, puisque cette représentation lui échappe toujours. Ainsi, il faut à la fois que l’instant soit toujours le même et que, dans l’instant, les choses soient toujours différentes pour que l’esprit ne puisse jamais se confondre avec elles et que leur contact pourtant ne cesse de l’enrichir [1].
Mais si l’instant libère notre esprit et lui permet de ne demeurer assujetti à aucune forme du réel et de ne jamais se confondre avec elle, c’est parce qu’il suppose un acte qui, si on le considère dans sa liaison avec les états qui le limitent, nous apparaîtra comme se renouvelant indéfiniment, de telle sorte que le temps sera alors pour nous une suite d’instants, sans que l’on puisse voir ni d’où cette suite procède, ni quel en est le lien. Cette suite d’instants sera comparable à la juxtaposition des points dans l’espace et ne pourra en être distinguée que par la nécessité de la parcourir toujours dans le même sens. Encore ce sens lui-même n’est-il intelligible que par l’acte qui le détermine, et qui produit, si l’on peut dire, l’ordre de tous les accomplissements : mais cet ordre ne commence qu’à partir du moment où l’acte, en vertu de sa limitation, s’associe à un état qu’il dépasse toujours. Cela n’est possible, sans doute, que par une liaison entre le temps et l’espace, qui est telle pourtant que, si elle atteste la subordination de l’espace au temps et la nécessité pour l’espace d’être parcouru, elle implique aussi l’impossibilité pour le point d’être réduit à l’instant, c’est-à-dire déterminé seulement par l’acte même qui le pose. Telle est la supposition cependant que l’on trouve au fond de cette doctrine du point-instant que nous avons décrite au paragraphe VIII du chapitre II dans laquelle Alexander prétend reconstituer le monde à l’aide d’un élément spatio-temporel, destiné à remplacer l’ancien atome matériel, comme si, dans cette distinction et cette liaison du point et de l’instant, l’instant était susceptible lui-même d’être objectivé, comme s’il ne mettait pas en jeu l’activité de l’esprit, non pas seulement dans la diversité des objets auxquels elle s’applique, mais dans l’unité même de son opération.
Si l’on n’est attentif dans l’instant qu’à l’acte qui semble ressusciter toujours, alors que l’objet ne fait que passer, c’est cet acte qui produit le temps, loin de s’y insérer. C’est dans le même instant intemporel que se réalise sans cesse la conversion d’une forme d’existence particulière en une autre. Il ne s’évade pas lui-même de l’être, puisque rien ne pénètre dans l’être que par lui, même la fugacité de l’apparence. L’instant nous donne toujours accès dans l’éternité. Mais nous pouvons ou bien retrouver en elle cet acte parfaitement un et infiniment fécond qui fonde à la fois notre présence à nous-même et le flux toujours nouveau des phénomènes, ou bien au contraire l’oublier et nous laisser entraîner par ce flux dans lequel il semble que l’instant lui-même se divise et se multiplie. Cependant l’illusion que l’on a toujours dénoncée dans la conception traditionnelle du devenir se retrouve ici une fois de plus, s’il est vrai que le devenir lui-même ne réside pas dans le pur passage d’un phénomène à l’autre, ce qui en effet l’obligerait à s’échelonner tout le long de la ligne du temps, mais dans le passage d’une possibilité à son accomplissement par le moyen d’un instant qui reste toujours le même et qui n’est capable de les lier que parce qu’il est indifférent à leur contenu. Ici l’instant ne peut plus être distingué de l’acte de participation. Son actualité réside précisément dans l’impossibilité où nous sommes de le détacher de l’acte pur et de son éternité omniprésente. Mais, précisément parce qu’il est un acte de participation, il évoque toujours quelque donnée particulière qui lui répond, avec laquelle il refuse de s’identifier parce qu’elle est incapable de lui suffire. Alors il suscite toujours quelque apparence nouvelle, de telle sorte que, résidant au point de transition de l’une à l’autre, il ne cesse d’engendrer le temps, sans que pourtant il puisse s’introduire lui-même dans le temps. De là cette ambiguïté qui apparaît dans la nature de l’instant : selon que l’on considère en lui l’acte qui le fait être ou l’apparence qui le traverse, on le considère comme intemporel ou comme évanouissant. C’est lui qui fonde le devenir dans l’éternité en obligeant le moi, pour se créer lui-même à chercher dans l’être une possibilité qu’il ne parvient à rendre sienne qu’en l’éprouvant au contact d’une donnée qui l’actualise, et aussitôt lui échappe.
Il est maintenant permis de conclure sur les rapports du présent et de l’instant entre eux et avec le temps. On peut dire du présent qu’il contient le temps, au lieu que le temps le contienne. Le temps est une certaine relation entre les différentes espèces de la présence. L’instant est ce dans quoi le temps, c’est-à-dire les différentes formes de la présence, ne cesse de passer. Ainsi ni le présent ni l’instant n’appartiennent au temps, l’un est pour ainsi dire le milieu où il se déploie, mais l’autre est l’acte qui le déploie. Il semble que le présent nous immerge dans l’être et que l’instant le resserre dans l’opération qui le produit. Le temps nous fait sortir de l’instant : il ne cesse de naître et de mourir ; les phénomènes apparaissent et disparaissent dans un présent évanouissant entre le présent du possible et le présent du souvenir, dont le premier est l’effet de cette analyse de l’être par laquelle le moi se constitue et l’autre l’effet de l’analyse du moi lui-même, une fois qu’il s’est constitué. La distinction du passé de l’avenir mesure cet intervalle qui est nécessaire au moi pour qu’il puisse incarner dans l’être total un être qui est le sien. Dans l’éternité, il n’y a point d’opposition entre le passé et l’avenir. Vivre, c’est surmonter cette opposition et convertir l’avenir en passé, c’est-à-dire non point, comme on pourrait le croire, ce qui n’est pas encore en ce qui n’est plus, ni une activité vivante en une représentation immobile, mais une puissance incertaine et inachevée en une puissance que je possède et dont je dispose. Il y faut pour cela la collaboration du donné par lequel cette puissance se manifeste et trouve, en face de l’efficacité qui lui est propre, un apport qui lui vient du dehors et qui l’actualise dans le tout du réel. L’instant exprime admirablement comment le monde ne cesse de passer, alors que l’acte qui le fait être, sans s’engager lui-même dans le temps, appelle toujours dans le temps de nouvelles existences à se faire. L’instant crée et anéantit sans cesse l’existence phénoménale. Et, comme il est un point de rencontre de l’avenir et du passé, dont la dissociation est la condition non seulement de toute existence finie, mais de l’action même qui la produit, on peut dire qu’il nous permet de pénétrer dans l’éternité même de l’être, qui est plus proche de l’instantanéité que du devenir et même de la durée. L’instant de l’homme n’est qu’une ombre, mais qui est aussi une participation de l’instant de Dieu.
Si pourtant le moi a une tendance naturelle à se confondre avec le corps, c’est parce que le corps est toujours présent dans l’instant et que, comme il est nôtre et lié au moi par le sentiment de l’appartenance, nous sommes moins sensible à ses changements d’état qu’à l’impossibilité pour le moi de se dérober à son action. Mais, lorsque nous considérons notre corps à un moment assez lointain de notre vie, par exemple le corps que nous avions quand nous étions enfant, alors nous savons bien qu’il n’est plus pour nous qu’un souvenir ; mais il en est de même de notre corps d’hier, bien que la distinction avec notre corps d’aujourd’hui soit plus malaisée à réaliser. ↩︎