En montrant que l’instant est le lieu où le passé se convertit en avenir, on parvient à justifier le mode d’existence qui appartient à la matière et la signification de son devenir. On n’oubliera pas d’abord que l’essence de la matière, c’est, si l’on peut dire, la phénoménalité elle-même, que son être est d’apparaître, qu’elle n’a pas d’intériorité ou qu’elle réside tout entière dans le spectacle même qu’elle donne à quelqu’un. Or, si l’instant est le point de rencontre du temps et de l’éternité, s’il est par conséquent le lieu de la participation, on ne peut situer dans l’instant que l’acte même qui me fait être : pourtant cet acte, en tant qu’il est limité, en tant qu’il exprime sa liaison dans l’être avec tout ce qui le dépasse, appelle une passivité qu’il est obligé de subir, et a toujours pour corrélatif une donnée, mais qui lui est extérieure et ne cesse de se dérober à lui, dès qu’il essaie de la saisir. Ainsi apparaît le temps par la rencontre et le contraste indéfiniment renouvelé d’un acte qui ne cesse de m’introduire dans l’être et d’une donnée qui lui répond et qu’il ne parvient pas à réduire, mais qui, étant incapable de prendre place dans l’être, n’est rien de plus qu’une apparence évanouissante. Car il faut que cette donnée soit toujours nouvelle, et par conséquent indéfiniment multiple, pour qu’elle apporte toujours à l’acte cela précisément qu’il est incapable de se donner à lui-même : cette nouveauté, cette multiplicité évoquent, dans l’être même, son abondance infinie à laquelle je demeure toujours inégal. Non pas, d’ailleurs, que j’accepte cette inégalité. Car je ne doute jamais de la prééminence ontologique de l’acte par rapport à la donnée : mais c’est la donnée qui, dans l’instant même, me révèle la fécondité d’un acte qu’elle ne satisfait jamais et c’est elle qui oblige sans cesse cet acte à la promouvoir.
Cependant, si l’on considère l’univers en tant que donné, c’est-à-dire, en prenant le mot dans son sens le plus strict, dans sa matérialité pure, alors il faut dire que l’existence de cet univers matériel ne peut être qu’instantanée. Leibnitz déjà l’avait bien senti, qui ne pouvait attribuer qu’à l’esprit le pouvoir de synthèse qui relie les unes aux autres les différentes phases du devenir monadologique. D’une manière plus simple, l’avenir et le passé ne peuvent avoir d’existence que dans l’esprit. Le monde matériel est donc l’effet d’une coupe que nous réalisons dans l’instant à l’intérieur du devenir spirituel. C’est la raison pour laquelle il y a toujours un monde matériel, mais que ce monde est toujours instantané. C’est un monde sans épaisseur. Il est comme une lame infiniment mince à l’intérieur de laquelle passent tous les modes du devenir avec lesquels nous n’avons jamais qu’un contact dépourvu de durée. C’est un monde qui n’est rien de plus qu’une surface, qui ne nous fait connaître que la surface des choses et qui n’a aucun arrière-plan. Aussi loin qu’on puisse en pousser l’analyse, ce qu’il nous montre, c’est encore une forme extérieure en rapport avec les procédés que nous avons mis en œuvre pour la faire apparaître. Et il est vain de penser qu’il puisse y avoir une intériorité dans la matière. Quand on imagine pénétrer dans sa profondeur, ce que l’on découvre, c’est une suite d’apparences faite de couches superposées que l’acuité de plus en plus grande des sens, des analyses de plus en plus fines, l’usage d’instruments de plus en plus parfaits mettent au jour l’une après l’autre. Et comme la matière n’a pas d’intériorité, elle n’a pas non plus de devenir, au moins en tant que matière, c’est-à-dire en tant qu’apparence actuelle. Car tout devenir exige la possibilité de relier de quelque manière un passé à un avenir, ce qui ne peut être réalisé que par une conscience qui, si le devenir lui est imposé, en fait celui de sa propre représentation, et si c’est elle qui le produit, le devenir d’une activité dont chacune des étapes trouve une expression dans la simple actualité du phénomène.
On comprend donc maintenant, s’il n’y a rien qui puisse exister hors de l’instant et si on conçoit toute existence comme donnée, que toute existence puisse être définie comme matérielle. Le propre du matérialisme, c’est de confirmer cette analyse, mais à condition de ne considérer dans l’instant que le donné, et non plus l’acte qui le fait être, qui donne leur réalité propre à la fois à l’avenir et au passé, et qui fait du donné lui-même le lieu de leur conversion. Le propre de l’idéalisme sera de n’être attentif qu’à cet acte même, de rejeter la réalité de la matière en montrant qu’elle n’est qu’une limite et une transition et de faire du devenir tout entier l’œuvre même de la pensée.
En ce qui concerne l’idée de ce monde matériel, réduit dans l’instant à une pellicule sans épaisseur, on conviendra facilement que c’est le rôle que joue pour nous l’espace, toujours présent devant nous et n’ayant par lui-même ni passé, ni avenir, bien que ce soit en lui qu’apparaissent toutes les formes changeantes de l’existence. La comparaison que nous faisons de ce monde à une surface est elle-même empruntée à l’espace. Et on pourrait trouver ici la confirmation des deux thèses que nous avons défendues ailleurs : la première, c’est que le monde matériel nous est révélé par la vision, qui nous découvre en effet la surface des choses, en tant précisément qu’elle arrête notre regard [^6] ; la seconde, c’est que nous attribuons à l’espace une profondeur qui nous semble représenter la profondeur même des choses, mais que cette profondeur est en quelque sorte un chemin pour la connaissance, qu’elle implique le temps pour être parcourue, et que, le long de ce parcours, elle ne nous révèle jamais du réel qu’une apparence toujours instantanée elle-même [^7].