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Il semble que dans le présent la totalité de l’Etre se trouve pour ainsi dire étalée ; dans le présent, nous pouvons distinguer toutes les modalités de l’Etre les unes des autres, affecter chacune d’elles d’une forme particulière de présence et montrer quel est le rapport qui les unit. Aussi la présence nous intéresse-t-elle surtout par son contenu. Il semble qu’elle concerne l’extension de l’être plutôt que sa compréhension. De notre vie tout entière on peut dire qu’elle est une sorte de circulation à l’intérieur du présent. Et nous avons besoin de quelque effort pour ne pas limiter la présence à la présence donnée, c’est-à-dire à la présence sensible, et pour reconnaître qu’il n’y a pas d’autre présence possible que celle qui est l’effet d’un acte de présence.

La notion d’instant a un caractère plus pur. Mais tandis que la présence paraît abolir le temps, et qu’il est difficile, bien que nécessaire, de se représenter le temps comme un rapport entre des espèces différentes de la présence, l’instant paraît au contraire profondément engagé dans le temps. Faut-il dire qu’il en est l’élément indivisible, ou le germe générateur ? Ces deux conceptions en effet n’ont pas du tout le même sens. Car on ne peut considérer l’instant comme un élément constitutif du temps que par comparaison avec le point considéré comme l’élément constitutif de l’espace. Il est alors comme un point sur une ligne dirigée et telle qu’on ne se déplace sur elle que dans un seul sens. Seulement nous savons toutes les difficultés auxquelles se heurte la thèse qui voudrait faire de l’espace une somme de points : ce sont les mêmes qui nous interdisent de faire du temps une somme d’instants. Car on ne peut constituer de l’espace ou du temps avec des points et des instants qu’à condition de laisser subsister entre eux un intervalle, c’est-à-dire déjà l’espace et le temps tout entiers. Ce qui montre clairement que le point et l’instant définissent seulement des situations à l’intérieur de l’espace et du temps, mais sans que l’on puisse les considérer comme contribuant à former l’essence même de l’espace ou du temps. Il convient de remarquer toutefois qu’il n’y a pas de difficulté à imaginer une position à l’intérieur de l’espace, qui est le lieu de toutes les positions simultanées, au lieu qu’il n’y a proprement de position dans le temps que si on l’assimile à l’espace, si on le considère comme déployé le long d’une ligne.

Dès lors, on peut se demander s’il ne faut pas considérer plutôt l’instant comme le germe générateur du temps. Seulement le rapprochement que nous établissons instinctivement entre le temps et l’espace nous conduit à nous demander aussitôt s’il ne faut pas considérer le point comme le germe générateur de l’espace. Alors le point engendrerait l’espace grâce au mouvement infini (comme le point qui remplit tout dont parle Pascal) et l’instant engendrerait aussi le temps grâce au changement infini (dont le mouvement lui-même ne serait qu’une espèce particulière). Mais la comparaison entre l’espace et le temps altère singulièrement l’originalité inaliénable de chacun des deux termes : car l’engendrement de l’espace à partir du point d’une part suppose le temps et d’autre part évoque la pluridimensionnalité qui enferme déjà en elle dès l’origine d’une manière virtuelle la simultanéité spatiale ; enfin le point qui engendre l’espace n’engendre d’autres points qu’en abandonnant la position qu’il occupe, pour en occuper une autre et constituer ainsi de proche en proche d’autres points, de telle sorte qu’on aurait affaire à une génération temporelle plutôt que spatiale. Cette génération apparente de l’espace à partir du point n’est rien de plus, quand on serre les idées de plus près, que la possibilité de prendre n’importe quel point comme centre de l’espace, et d’envisager la totalité de l’espace dans une perspective commandée par ce point. Or cette critique elle-même suffit à nous faire comprendre de quelle manière on peut dire que le temps est engendré par l’instant. On imagine en effet qu’il est engendré par l’instant comme une ligne par un point qui se meut, ce qui a l’avantage de maintenir l’unidimensionnalité du parcours. Et la dernière difficulté que l’on a signalée, en ce qui concerne l’espace, ne semble pas exister ici, car c’est le même instant qui se transporte le long de la ligne pour créer le temps, et il n’est pas nécessaire que, comme le point dans la genèse de l’espace, il subsiste en arrière à mesure qu’il avance pour ne point abolir la simultanéité spatiale. Car nous savons précisément que le passé n’a pas d’existence. Ainsi l’argument qui ruinait la thèse de la génération par le point, lorsqu’on voulait l’appliquer à l’espace, n’y parvenait, semble-t-il, que parce que la même thèse convenait seulement à la relation du temps et de l’instant, puisque l’instant donne toujours naissance à une existence nouvelle, à condition d’abolir sans cesse celle qui la précède.

Mais le succès de l’argument, en ce qui concerne le temps, nous induit lui-même en défiance. Car si c’est le même instant qui progresse ainsi dans le temps, on ne peut distinguer dans le temps une pluralité d’instants autrement qu’en introduisant encore implicitement le schéma de l’espace. Il n’y a plus d’instants dans le passé et il n’y en a pas encore dans l’avenir, à moins que l’on ne veuille étaler d’un seul coup la totalité du temps comme une sorte de présent spatialisé et y distinguer des instants, comme on distingue des points dans l’espace. En réalité, cet instant dont nous croyons qu’il progresse est un instant qui est toujours le même, un instant qui non seulement est toujours présent, d’une présence ramassée et non point étalée, mais encore qui est le cœur de toutes les présences et dont la mobilité apparente demande qu’on l’explique. Car en disant simplement qu’il est mobile, nous supposons encore un milieu immobile dans lequel il se meut ; et ce milieu serait précisément composé d’événements juxtaposés sur lesquels l’instant paraîtrait se déplacer pour donner tour à tour la présence à chacun d’eux. Or nous savons bien que les choses ne se produisent pas ainsi. Mais alors il faut que nous renversions ici, une fois de plus, comme Copernic, le sens des mouvements, c’est-à-dire que nous considérions l’instant lui-même comme immobile, et comme un lieu d’insertion à l’intérieur duquel viennent en quelque sorte défiler des événements tous différents. Par là seulement nous parviendrons à justifier notre conception du temps qui fait du passé et de l’avenir des termes absolument hétérogènes au présent de la perception, mais qui ne pourront être évoqués que par un acte original de l’esprit comme passé ou comme avenir, c’est-à-dire par la mémoire qui ressuscite l’un, ou par la prévision qui anticipe l’autre : or un tel acte se produit toujours dans l’instant, dont le contenu n’est plus celui de la perception, mais s’y réfère et nous oblige à imaginer le temps pour la situer soit en avant, soit en arrière, selon qu’il s’agit d’une expérience possible ou d’une expérience réalisée.

Dès lors on voit comment se pose le problème des rapports entre l’instant et le présent. Car il n’est pas difficile, en faisant appel à la fois à la réflexion et à l’expérience, de se rendre compte que notre vie tout entière se développe dans une présence dont elle n’est jamais sortie et dont elle ne sortira jamais. Et si elle en sortait, où irait-elle ? L’espace n’est lui-même qu’une sorte d’image de cette présence. On peut dire qu’il est la présence sensible, comme la présence elle-même est un espace spirituel. Ce n’est pas là d’ailleurs une simple comparaison. Car la participation nous oblige à considérer le sensible comme une sorte de coïncidence qui se produit entre notre moi et la totalité du réel, mais d’une manière pour ainsi dire passive et par laquelle s’accusent nos limites. Cette présence sensible coextensive, du moins en droit, à la totalité de l’univers, c’est l’espace. Mais elle n’épuise pas toute la présence, et il nous faut distinguer entre des formes différentes de la présence précisément parce que nous ne sommes pas seulement passif à l’égard de tout le réel, mais parce que nous participons aussi à cette activité par laquelle l’être se fait lui-même éternellement. Notre relation avec l’être implique toujours une indication de présence : présence passive lorsque nous nous bornons à la subir, présence en quelque sorte intentionnelle lorsqu’il dépend de nous de la produire, présence réalisée ou possédée, lorsqu’elle est devenue, dans l’être même, une présence à nous-même.

Or, on peut dire que le propre de l’instant sera non pas d’être un élément du temps, mais d’être générateur du temps, dans la mesure du moins où il est le lieu de conjugaison et de transition entre les différentes formes de la présence. A cet égard la méditation de l’instant semble beaucoup plus suggestive que celle de la présence qui évoque toujours soit une comparaison avec l’espace, soit une sorte d’abolition de la différence entre la présence et l’absence dès que l’on oublie que l’absence elle-même est une forme particulière de la présence. Au contraire, l’instant nous libère de tous les rapprochements de ce genre. C’est la considération de l’instant qui doit nous permettre de dégager la véritable essence du temps, de montrer dans le temps lui-même comment se produit l’union de l’activité et de la passivité et, dès qu’on s’interroge sur l’unité ou la pluralité des instants, de déterminer les rapports du temps et de l’éternité.

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