Il faut maintenant essayer de déduire l’irréversibilité à partir de la participation et montrer comment elle est impliquée par celle-ci, qui l’astreint à se présenter sous des aspects différents et à les conjuguer l’un avec l’autre pour pouvoir introduire en nous à la fois de l’activité et de la passivité et les obliger à se répondre.
1° Quand on considère en effet l’activité du moi, en tant qu’elle est toujours un premier commencement, il faut qu’elle soit aussi caractérisée par une démarche de rupture à l’égard de l’univers réalisé. Aussi pouvons-nous dire, comme nous l’avons montré, qu’elle est créatrice d’un avenir toujours nouveau. En ce sens, elle repousse hors d’elle-même tout ce qui est déjà, c’est-à-dire le rejette dans le passé, où il sera encore possible de l’appréhender par la connaissance, mais dont elle se détache pour mettre en jeu une puissance qui lui est propre et qui introduit ainsi dans le monde un événement qui provient d’elle seule. Elle regarde donc toujours nécessairement en avant. Et l’on peut dire qu’il en est ainsi dans toutes les étapes de son développement, de telle sorte que cette direction nécessaire qu’elle donne indéfiniment à sa propre opération suffit déjà pour créer l’orientation du temps.
2° L’irréversibilité du temps traduit le moyen même par lequel l’existence du moi se constitue par un progrès autonome dont la liberté est en quelque sorte l’origine. Mais cette liberté a beau rompre sans cesse avec le monde tel qu’il est : elle s’y trouve pourtant engagée, de telle sorte qu’il pèse sur elle dans tout ce qui précisément accuse son insuffisance, la limite et la contraint, mais lui apporte en même temps les matériaux qu’elle utilise et sans lesquels elle demeurerait vide et comme sans emploi. Telle est la raison pour laquelle la liberté non seulement a derrière elle un passé, mais encore ne peut jamais produire son effet d’un seul coup : car alors, étant immédiatement coextensive à elle-même, elle ne se distinguerait plus de l’acte créateur ou de la chose créée. Il faut donc que son développement soit échelonné et successif. Et il faut que cette succession soit irréversible, si l’on veut que chaque opération de la liberté compte elle-même dans le monde, qu’elle y laisse une trace ineffaçable, que le monde ne soit pas le même après et avant son accomplissement et que notre être propre en soit lui-même transformé. On pourrait exprimer la même idée en disant que la volonté est exclusivement cause, et que le propre de la cause, c’est de précéder sans cesse son effet sans pouvoir jamais l’anticiper.
3° Toutefois, cette causalité de la volonté, en tant qu’elle est l’origine de l’irréversibilité du temps, n’exprime rien de plus que l’antériorité de l’acte par rapport à la donnée qui le limite, qui l’exprime et qui l’achève. Et il n’y a pas d’effet de la volonté qui n’imprime sa marque au monde des données, c’est-à-dire des phénomènes. Mais la liberté est elle-même transphénoménale : et c’est dans la mesure seulement où l’on peut dire de l’éternité, qui est contemporaine de tous les moments du temps, qu’elle les précède et les fonde qu’il y a irréversibilité moins entre les moments du temps qu’entre l’éternité et le temps. L’irréversibilité du temps n’en est qu’une sorte d’image. A peine pourrait-on dire que notre volonté est toujours insérée de quelque manière dans la phénoménalité et qu’elle fonde l’irréversibilité du temps dans la mesure précisément où, brisant toujours avec quelque détermination à laquelle elle était liée pour en produire quelque autre, elle laisse une trace de son passage qui ne peut être que postérieure à elle. Ainsi la statue subsiste encore lorsque le sculpteur applique déjà son activité à quelque nouvel ouvrage. Telle est la forme d’irréversibilité qui est inséparable de la causalité volontaire.
4° Mais tous les phénomènes, pris en eux-mêmes et détachés de leur rapport avec notre volonté, ne peuvent à leur tour nous apparaître que dans le temps, sans quoi ils ne seraient même pas pour nous des objets de connaissance. Ils sont entraînés à la fois dans le devenir du monde et dans le devenir de la conscience. De fait, ils expriment précisément ce qui limite l’action de la liberté ; et c’est par son rapport avec eux que notre liberté est, si l’on peut dire, créatrice du temps. Cela suffit pour montrer qu’il y a entre eux un ordre qui est lui aussi irréversible. Mais cette irréversibilité est inséparable de l’irréversibilité de l’acte libre dont elle est pour ainsi dire la contrepartie. Car, non seulement si les phénomènes s’ordonnent eux-mêmes selon une série temporelle, c’est parce qu’un acte libre qui ne peut être enchaîné lui-même par aucune détermination les laisse tous l’un après l’autre derrière lui, à mesure qu’il s’en détache et qu’il ressuscite, mais encore toutes les déterminations, outre le rapport qu’elles soutiennent avec la liberté, dont il faut dire à la fois qu’elle les appelle et qu’elle les nie, soutiennent entre elles une relation de succession qui leur est propre et qu’il s’agit précisément de réduire à un ordre intelligible. C’est là une autre forme de causalité que l’on peut appeler interphénoménale. Et les philosophes ont tenté de ramener tantôt la seconde à la première, et tantôt la première à la seconde, suivant que le monde a été interprété par eux selon le modèle fourni par l’expérience intérieure de l’acte volontaire ou selon le modèle fourni par l’expérience extérieure de la suite des événements.