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La même action qui nous engage dans l’avenir est donc créatrice de notre passé, de ce passé qui est tout entier en nous, même quand il est enseveli dans l’oubli, et dont on peut dire à la fois qu’il est notre présent spirituel et qu’il est l’être même que nous nous sommes donné. Par rapport au présent perçu et dans lequel mon action ne cesse de s’introduire, on peut bien dire que le passé est, comme l’avenir, une forme de l’absence. Mais il y a entre ces deux sortes d’absence une différence singulière : car l’avenir m’apparaissait comme une multiplicité de possibles qui pouvaient coexister dans ma pensée, parce qu’il leur manquait quelque chose pour être, tandis qu’au moment où ils le recevaient par un effet, soit de la nécessité, soit de la liberté, alors ils s’excluaient l’un l’autre : chacun d’eux ne pouvait se réaliser qu’au détriment de tous les autres. Telle est l’opération qui se produit dans l’instant. Mais en se produisant elle altère la nature du possible : elle le détermine et l’achève. Le passé est maintenant pour moi l’accompli, c’est-à-dire qu’il est unique et irrévocable. Il se détache aussitôt de l’acte qui l’a créé et il possède un caractère à la fois étrange et ambigu : car il semble m’avoir échappé, de telle sorte que je ne puis plus en obtenir une jouissance sensible, et qu’il est comme un bien que j’ai définitivement perdu. Mais, en même temps, il est si étroitement lié à moi, il adhère si rigoureusement à ma substance que je ne puis ni le récuser comme mien, ni en chasser le souvenir, qui s’impose à moi et m’opprime comme un fardeau que je voudrais et que je ne puis rejeter.

Ainsi voit-on que le passé se révèle toujours à la conscience par le sentiment du regret, et que le mot de regret même possède un double sens, qui est singulièrement instructif, parce qu’il désigne à la fois l’état d’une conscience qui voudrait revivre un bonheur qui l’a fuie, et l’état d’une conscience qui voudrait abolir de sa vie quelque événement désormais indélébile. Il y a certaines âmes troublées pour lesquelles le passé ne fait qu’un avec le remords. Et il n’y a personne sans doute qui puisse supporter la vue de tout son passé sans en éprouver une sorte de honte.

Mais cette double attitude de l’être à l’égard de son passé, que nous souffrons à la fois de ne pas pouvoir ressusciter et de ne pas pouvoir anéantir, nous montre quelle est sa véritable nature et quel est l’usage que nous devons en faire. En nous obligeant à reconnaître que le passé est incapable de renaître, elle nous oblige à l’accepter comme passé, à trouver en lui une forme de réalité épurée, qui n’ébranle point notre corps comme la réalité sensible, mais dont on peut dire qu’elle offre à l’activité de l’esprit la matière la plus délicate et la plus docile. Nous ne pouvons pénétrer la valeur des dons que la vie nous apporte, le sens des actions que nous avons accomplies, le bonheur que nous avons éprouvé et la profondeur même du sentiment qui nous unissait à ceux que nous avons aimés, que lorsque le souvenir les délivre de cette forme corporelle où leur essence parfois se dissimulait. C’est la faiblesse de notre corps qui pleure de les avoir perdus. Mais notre esprit les a recueillis dans une possession qui ne périra plus. Que dire alors de cette tristesse que nous éprouvons de ne pouvoir effacer dans ce passé ce que notre volonté réprouve aujourd’hui ? Nous trouvons toujours en nous tout ce que nous avons fait ; seulement, puisqu’il est vain de gémir sur un acte dont nous voudrions non seulement qu’il ne pût pas être rappelé, mais encore qu’il n’eût point été, c’est que nous devons faire de son souvenir même quelque usage plus salutaire. Comme le passé que nous regrettons d’avoir perdu cesse de nous désoler si nous ne voulons plus qu’il reparaisse dans ce même état transitoire où il nous a été donné autrefois, et si nous acceptons qu’il nous fasse pénétrer dans un monde spirituel où toute possession est devenue permanente, ainsi le passé que nous regrettons d’avoir contribué à produire ne doit plus nous accabler si nous cessons de le considérer dans sa matérialité qui s’est dissipée et qui nous ôte sur lui toute prise. Mais il ne faut point alors essayer d’en chasser le souvenir, et même il faut que ce souvenir subsiste en nous comme le témoignage de notre misère, des périls auxquels notre liberté est toujours exposée, de la menace qui pèse encore sur nous, maintenant qu’une telle action s’est inscrite pour ainsi dire en nous, et enfin de la conversion que sa seule pensée suffit à produire dans notre conscience, et qui ne se serait pas produite peut-être si nous avions pu nous abandonner à nos impulsions naturelles sans faire l’expérience de leur échec. Une telle expérience accroît notre force et notre lumière dans la mesure même où nous la considérons comme appartenant à un passé vivant dont notre regard dispose aujourd’hui, c’est-à-dire dans la mesure où elle cesse d’être pour nous une chose fixée qui nous paraît irréparable et que nous voudrions pourtant abolir.

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