Mais il est impossible que l’être fini garde une présence constante à lui-même et au monde. Le temps est précisément une présence divisée, une présence qui se scinde en aspects différents ou même opposés, afin précisément de manifester, d’une part, l’insuffisance ou l’imperfection de ma nature, et d’autre part, la possibilité de me donner à moi-même une existence que j’ai choisie, qui dépend de ma propre opération, et sans laquelle je serais une chose parmi les choses, et non point un être pourvu de conscience et d’initiative et capable de dire moi, c’est-à-dire d’assumer la responsabilité de lui-même. Le temps est donc à la fois la marque de mon impuissance, puisqu’il me révèle ce qui me manque et ce qui m’échappe, et la marque de ma liberté, car c’est grâce à lui que je suis capable d’agir, d’opter, et de faire de la vie même que j’ai reçue une œuvre qui m’appartienne.
Dès lors, l’expérience du temps est inséparable de la pensée de l’avenir. Sans doute, on ne saurait nier que l’originalité du temps ne se manifeste d’abord, comme on l’a montré, au moment où la possession d’un objet aimé nous est tout à coup retirée pour ne nous en laisser que le souvenir douloureux, ni que le passé, précisément parce qu’il est accompli, ne soit toujours pour nous un objet privilégié de connaissance, ni enfin que l’idée même que nous nous faisons de l’avenir ne soit tout entière tirée des rapports que nous établissons entre notre présent et notre passé, et que notre présent ne nous paraisse avoir nécessairement un avenir précisément parce que nous nous rappelons que notre présent était lui-même de l’avenir lorsque notre passé était du présent. Cependant, dans la genèse du temps, l’avenir doit jouir d’une sorte de primauté. Car tout passé a été d’abord pour nous de l’avenir. Et si la réflexion est tournée naturellement vers le passé, on peut dire que la vie regarde toujours vers l’avenir. Elle est un élan qui se porte vers lui afin de le pénétrer, de le conquérir. La vie est d’abord en nous une simple puissance : elle nous est offerte ; mais c’est à nous d’en disposer. Prendre conscience de soi est donc prendre conscience de sa misère, mais sentir aussi en elle une force qui nous permet de la réparer. L’être n’est jamais en nous qu’une possibilité qu’il nous appartient de réaliser. Naître, c’est être appelé à se faire. Il faut donc qu’un chemin soit ouvert devant nous, qui soit tel qu’il ne soit rien de plus qu’un chemin, afin que nous puissions nous engager en lui et laisser en lui la trace de nos pas. Ou plutôt, cet avenir n’est qu’une pluralité de chemins entre lesquels il faut choisir et que nous avons à frayer. L’avenir est vide, parce que c’est nous qui devons le remplir. Il est indéterminé, afin que nous puissions lui imposer l’empreinte de nos actes. Il est du non-être qui doit être converti en être, mais par une démarche qui est nôtre et qui nous permet de former notre être propre.
Sans doute, il peut nous sembler que l’avenir se produira toujours sans que notre volonté ait à intervenir : souvent il la surprend et il la contredit. Et cela nous donne l’illusion que l’avenir est pour ainsi dire préformé, et qu’il se porte au-devant de nous en rendant tous nos gestes inutiles. Mais c’est que l’avenir, lorsqu’il est devenu du passé, présente toujours pour nous un caractère de nécessité : nous pensons qu’il n’aurait pas pu être différent. De plus, au moment où il n’est encore pour nous que de l’avenir, notre volonté qui cherche à le maîtriser fait l’épreuve de sa faiblesse ; elle doit composer avec les forces de la nature, avec les autres volontés, avec l’inertie de la matière et du passé, qui pèsent sur toutes ses décisions. Elle est souvent vaincue : il n’arrive jamais que la fin qu’elle obtient coïncide exactement avec celle qu’elle a voulue.
Aussi la conscience peut-elle avoir à l’égard de l’avenir des attitudes bien différentes : l’attente, d’abord, qui semble avoir un caractère de passivité pure, qui allonge le temps indéfiniment et nous donne en quelque sorte l’émotion d’une possibilité qui tarde à devenir une existence. Lorsque l’attente prend une forme plus aiguë, elle se change en angoisse, en cette angoisse à laquelle quelques-uns de nos contemporains veulent assigner le caractère d’une révélation métaphysique, parce qu’elle nous découvre la situation même du moi conscient de n’être qu’un pur pouvoir, mais qui tremble de s’exercer et de demeurer ainsi suspendu entre l’être et le néant. L’attente, l’anxiété contiennent déjà en elles une association de l’espérance et de la crainte : et la pensée de l’avenir ne cesse de nous faire osciller entre ces deux sentiments opposés, soit qu’ils ne s’appliquent encore à aucun objet déterminé, soit qu’ils empruntent à notre expérience passée des souvenirs qui les justifient. Il y a déjà plus d’activité dans le désir qui sans doute, constitue notre véritable expérience de l’avenir, c’est-à-dire d’une privation, mais qui appelle une possession et qui déjà l’enveloppe d’une certaine manière, d’une puissance qui demande à s’actualiser et d’une conversion qui doit se produire entre une présence virtuelle ou pensée et une présence donnée ou réalisée. Le vouloir ne renie pas le désir, il lui emprunte ses forces et le pénètre de toutes les lumières de la réflexion : il concentre autour de lui toutes les ressources de la conscience et oblige la personne tout entière à en assumer la responsabilité.
L’avenir n’est donc rien de plus que l’être dans sa forme indéterminée, possible ou inachevée, mais qui se déploie toujours à nouveau devant nous, afin précisément que nous puissions le prendre à notre charge, y ajouter, l’enrichir, l’introduire dans l’univers comme nôtre, en prendre possession et lui imposer notre sceau. Pour cela, l’action est nécessaire : et c’est elle qui, dans l’instant, nous permet d’insérer notre volonté dans le monde et de transformer notre possibilité en réalité. De là ce sentiment très vif que nous avons tous, c’est que l’action seule nous engage, cette action qui nous attache au présent, qui nous oblige à dépasser l’horizon de notre vie subjective, à en rendre témoignage aux yeux d’autrui, et qui nous soumet au réel avant de nous permettre de le modifier. Dans l’instant, il n’y a rien de plus que cette action même dont on peut dire qu’elle est nous-même : le propre d’une action, c’est de ne pouvoir jamais être ni passée ni future. Et pourtant, elle est un point de jonction de l’avenir et du passé : et son rôle propre, c’est de convertir sans cesse l’un dans l’autre.