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Bien que nous soyons toujours porté à confondre la présence avec la donnée considérée sous sa forme immédiate, il convient de remarquer qu’on ne comprendra bien sa nature que si on fixe l’attention sur l’acte par lequel nous donnons à nous-même cette donnée. La présence de la perception n’est pas une propriété de son contenu, mais de l’acte par lequel nous appréhendons celui-ci. La présence du souvenir n’est pas la simple occupation de la conscience par lui : c’est l’acte par lequel nous le faisons revivre en le créant à nouveau. Et c’est pour cela que le véritable caractère de la présence est beaucoup mieux saisi dans l’opération par laquelle nous appelons à l’existence un avenir qui dépend de nous que dans la représentation de cet avenir réalisé, soit comme perception, soit comme souvenir. C’est qu’en fait l’être ne peut être tout entier présent que dans sa propre opération. Dans la perception et dans le souvenir il subsiste toujours un élément de passivité. Car l’une et l’autre sont des fonctions de participation qui nous font connaître l’essence de l’univers ou notre essence propre sans épuiser aucune des deux.

Pour saisir ce que l’on pourrait entendre par cette présence totale qui se retrouve dans toutes les présences particulières, bien qu’elle y soit limitée par un objet, il faudrait donc évoquer l’opération par laquelle notre propre activité s’introduit dans le monde, en la dépouillant à la fois de la donnée qu’elle dépasse et qui la rend tributaire d’un monde qu’elle n’a pas créé, de la fin qu’elle produit, qui n’est qu’une modification de cette donnée et qui la rend esclave à son tour, enfin de l’intervalle de temps qui la borne et dont elle a besoin pour déployer un effort qui est la marque de son insuffisance.

Quant à l’être parfait, c’est une opération qui n’a point de sujet ni d’objet, dont la fonction s’épuise dans son pur exercice, qui est immédiate parce qu’elle ignore tous les obstacles et qu’elle est antérieure au temps, qui est universelle enfin parce qu’elle est une et qu’elle est nécessairement présente en tous les points de l’espace et en tous les moments du temps, dès que ces deux formes de toute diversité auront apparu. L’espace et le temps seront les moyens donnés à tous les êtres finis pour acquérir la présence, la maintenir ou la laisser échapper. Il ne faut pas s’étonner qu’aux yeux de chacun d’eux la présence totale, qui fonde toutes les présences particulières, s’identifie avec celles-ci : leur caractère mutuel et leur diversité infinie forment le visage mobile où s’exprime la présence éternelle du tout à toutes les parties que l’analyse discernera jamais en lui.

Nous dirons donc que la présence n’est point un abstrait : elle en est même le contraire, puisque ce qu’on appelle un abstrait, c’est un terme que l’on détache autant qu’on le peut des autres termes au milieu desquels il se trouve engagé et avec lesquels seulement il jouit d’une présence réelle. Encore faut-il, pour qu’on puisse le poser, qu’il soit présent à une pensée qui l’a découvert et pour ainsi dire créé par son analyse. Il n’y a point de danger non plus que la présence puisse être considérée comme vide : elle est plutôt cette plénitude parfaite qui se dissocie pour un être fini en représentations particulières instantanées et évanouissantes. Mais toute la réalité de chacune d’elles provient de sa participation à la présence dans l’instant. L’instant nous révèle la présence, mais ne se confond point avec elle : nous passons d’un instant à l’autre à l’intérieur d’une présence unanime. L’image et la perception sont deux états présents et qui diffèrent seulement en qualité. La diversité des êtres crée la possibilité d’une absence subjective de l’un à l’autre, de chacun d’eux à lui-même et à l’être total. Mais l’unité de l’être total le rend présent à tous. Le moi n’est qu’un pouvoir de se créer et de se renouveler par un acte de présence. Il n’a point de contenu original et qui diffère du champ même de l’être sur lequel sa présence s’étend : et le peu qu’il embrasse dans des perspectives sans cesse nouvelles fait apparaître la variété des qualités. Ontologiquement sinon psychologiquement, sa présence à l’être ne se distingue pas de sa présence à lui-même. Et la plupart de ses misères proviennent de ce qu’il espère, en multipliant indéfiniment les présences particulières, accroître sa nature, se donner à lui-même la puissance et le bonheur — qui doivent nous fuir indéfiniment aussi longtemps que nous ignorons que dans chaque présence particulière, si humble soit-elle, l’être est donné tout entier et qu’il peut se donner à nous tout entier grâce à une communion où chacun fait à l’autre un appel auquel celui-ci consent.

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