Il est impossible de se contenter d’une simple immortalité dans le souvenir qui n’est qu’une survivance à peine un peu plus longue dans une conscience elle-même périssable. Elle est le signe de l’immortalité plutôt que sa substance. Nous avons montré qu’en ce qui concerne les idées particulières nous ne pouvons confondre aucune d’elles avec l’être même dont elle est l’idée. De plus, il y a dans tout être une activité autonome de participation distincte de celle par laquelle une conscience étrangère le pense sous la forme d’une idée. Si la réalité d’un être est idée, cette idée ne peut être pensée par autrui et peut-être par lui-même que d’une manière inadéquate. Enfin deux êtres finis ne peuvent jamais être pleinement présents l’un à l’autre : c’est l’absence qui les sépare, qui en fait aussi deux êtres distincts. C’est donc hors du temps et non dans le futur qu’il faut chercher l’immortalité véritable ; et puisque l’être n’est pas un mode du temps, mais le temps un mode de l’être, nous trouverons qu’en mourant dans le temps nous accusons notre caractère fini, comme nous le faisons par nos limites spatiales, mais sans nous retirer pour cela de l’être total qui comprend éternellement en lui avec notre propre moi le moi de tous les êtres finis. Il ne nous refuse jamais sa présence, bien que notre propre présence à son égard ne puisse s’exercer qu’à l’intérieur de nos limites au delà desquelles il ne rencontre la réciprocité de la présence que dans d’autres êtres limités comme nous. Au cours de notre vie temporelle, nous ne cessons de nous rendre l’être présent : avant notre naissance et après notre mort cela n’est plus possible, puisque ce serait sortir de nos limites ; mais nous ne cessons pas pour cela d’être présent à l’être total.
Toutes nos difficultés proviennent d’une fausse objectivation du temps ; mais le temps qui nous rend sensibles nos limites et qui fonde notre liberté nous fournit l’instrument de notre liaison avec le tout ; il ne nous permet pas de sortir de l’instant et, dans l’instant, il opère grâce à la sensation une transformation de la possibilité en souvenir. Or qu’étions-nous avant de naître sinon un possible éternel ? Que devenons-nous après notre mort sinon un éternel accompli ? Entre les deux notre vie temporelle était nécessaire pour que nous puissions donner une sorte d’adhésion momentanée, renouvelée par un acte personnel et dans les bornes de notre puissance, à cette même éternité dont le temps lui-même ne peut nous séparer : en effet, sans le temps ce possible ne pourrait pas s’accomplir, nous ne pourrions pas distinguer entre nos deux natures et notre personnalité ne serait pas notre œuvre.
Mais que l’on prenne garde que, si c’est seulement dans le temps que nous pouvons opérer cette distinction entre notre nature possible et notre nature réelle, le possible est pourtant un aspect de l’être qui n’a jamais été donné indépendamment de l’être qui le réalise, et le réel n’est pas, comme le souvenir, postérieur à l’acte qui l’accomplit mais contemporain de cet acte même. Ce n’est donc point avant notre naissance qu’il faut placer notre être possible, ni après notre mort qu’il faut placer notre être réel : l’un et l’autre se confondent en Dieu, c’est-à-dire dans leur essence intemporelle ; leur opposition, telle qu’elle se manifeste par échelons au cours de notre durée, est le signe que notre nature réside dans un acte, mais dans un acte limité inséparable de la présence totale et dont le caractère personnel ainsi que les limites s’accusent par l’étendue et par les alternatives de la présence et de l’absence subjectives.