On oppose en général la division à l’analyse. La division nous permettrait de distinguer dans le monde des êtres séparés ; chacun d’eux formerait une sorte de tout complet, fini sans doute et qui voisine avec d’autres, mais qui n’en est pas moins une pièce originale de l’univers concret. Au contraire, l’analyse isolerait dans un être particulier un caractère qui n’a d’existence séparée que pour la pensée et que nous concevons aussitôt comme susceptible de se retrouver dans une multiplicité d’êtres différents ; sans doute dans chacun de ces êtres il recevra une forme distinctive et unique : mais c’est comme si, à partir du moment où il a pénétré dans la pensée et où il a été assimilé par elle, il participait à sa fécondité et à son infinité ; c’est comme si la pensée, le portant en quelque sorte en elle et avec elle, se donnait le droit — que l’expérience limitera — de le retrouver dans tous les objets auxquels elle s’applique.
Cependant ces deux opérations de la division et de l’analyse sont beaucoup plus solidaires que l’on ne croit. Chacune d’elles témoigne par elle-même de la liaison nécessaire de l’être particulier avec l’être total : d’une part en effet chaque individu a été détaché de l’univers et doit y être aussitôt replacé par les relations qui l’unissent avec tous les autres individus, et d’autre part chaque qualité est comme un fil dans une trame continue dont la pensée se borne à défaire et à refaire sans cesse les mailles pour nous montrer comment elle est tissée.
Mais ces opérations témoignent d’une manière beaucoup plus subtile de la liaison entre la partie et le tout : car chacune d’elles n’est possible que par une sorte de référence à l’autre, qu’elle ne suppose pourtant que pour en détruire tous les effets. On ne peut en effet distinguer dans le tout un individu particulier autrement qu’en lui attribuant certaines qualités propres ; et pourtant il n’est un individu concret que si ces qualités sont à la fois innombrables et inséparables, et par conséquent s’il devient pour l’analyse un objet sur lequel il faut qu’elle porte mais qu’elle ne doit jamais parvenir à résoudre. Inversement, il est impossible de discerner des qualités séparées autrement qu’en reconnaissant leur présence dans un individu différent de tous les autres ; et pourtant, si ces qualités doivent être pensées à part, il faut que chacune d’elles reçoive l’universalité, c’est-à-dire une infinité de droit, et que l’esprit, l’entraînant partout avec lui, constitue un genre d’objets possibles qui sera défini par elle et dont l’indétermination sera encore une expression abstraite du tout auquel elle demeure suspendue.
Ainsi un individu ne peut être séparé de tous les autres qu’à condition de demeurer d’une certaine manière concret, c’est-à-dire de contenir indivisiblement en lui toutes les qualités. Une qualité ne peut être distinguée de toutes les autres qu’à condition de devenir abstraite, c’est-à-dire de recevoir comme la pensée une puissance d’application illimitée.