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L’analyse précédente nous a préparé à résoudre le problème classique, qui est au cœur de toutes les recherches sur la mémoire, celui de savoir de quoi l’on se souvient, si l’on se souvient seulement de la représentation, ou si l’on ne se souvient que de soi-même. Mais nous montrerons, d’une part, que l’on ne peut pas choisir entre ces deux solutions parce qu’elles correspondent non pas proprement à deux théories différentes de la mémoire, mais à deux sortes de mémoire différentes, qui sont impliquées en quelque sorte l’une par l’autre, auxquelles on peut conserver les noms familiers à tout le monde de mémoire représentative et de mémoire pure et que l’on considère tour à tour comme la véritable mémoire dans des débats qui n’auront pas de fin, — et d’autre part que, pour être juste, cette formule qu’on ne se souvient que de soi-même doit être en quelque sorte transposée, de telle sorte qu’il faut dire non pas qu’il y a un moi déjà constitué et dont on se souvient, mais qu’il y a un moi qui se constitue dans l’acte même par lequel il se souvient.

Il est évident que la mémoire peut être regardée d’abord non pas seulement comme un décalque de la représentation, mais encore comme une représentation qui se prolonge encore en l’absence de l’objet représenté, ou du moins quand cet objet cesse d’ébranler actuellement notre corps. Mais quand la mémoire est considérée comme exclusivement représentative, c’est-à-dire comme évoquant toujours des images, il est difficile de la distinguer de la perception autrement que par une différence de degré. Car on pourra bien dire, comme le fait Bergson, qu’entre la présence et l’absence il y a une différence absolue, et non point une simple différence de degré : la question est de savoir comment on peut reconnaître la présence de l’absence lorsqu’on a affaire à la seule représentation ; car celle-ci se réfère toujours à un objet présent, si l’on a égard à son contenu, et elle est toujours une négation de l’existence de l’objet, si l’on n’a égard qu’au caractère même qui la définit et qui est de le représenter. On n’est pas plus avancé quand on dit que la représentation peut se rapporter au présent, et qu’elle est alors une perception, ou se rapporter au passé, et qu’elle est alors un souvenir. Car la question sera encore de savoir ce qui, dans la représentation, me permet ainsi de la rattacher tout entière au présent ou m’oblige à rejeter son objet dans le passé. Or, bien que toute représentation implique nécessairement une sorte d’acte de rétrospection, sans lequel il n’y aurait pas de différence entre le sujet de la représentation et l’objet représenté, la représentation ne se réalise pourtant que dans la présence d’un objet actuellement donné. Et dès qu’il nous échappe, c’est-à-dire dès que le contenu de la représentation cesse d’être donné et qu’il faut que nous cherchions à nous le donner à nous-même par un acte de l’imagination, ce contenu devient lui-même indéterminé et incertain. Il s’abolit dans l’acte même qui essaie de le retrouver et que l’on juge impuissant tant qu’il n’y réussit pas, alors que sa perfection propre serait précisément de s’en passer, de le réduire à une pure opération qui ne se transformerait en donné que par sa seule limitation. — De là l’idée de deux mémoires qui sont toujours associées de quelque manière, dont aucune des deux ne s’exerce jamais isolément et qui représentent pour ainsi dire deux limites extrêmes entre lesquelles se noue toute opération mnémonique réelle : l’une est cette mémoire qui veut être une image fidèle de l’objet et qui est telle qu’elle se réalise seulement dans la présence perçue, avant qu’elle s’en soit détachée, ou quand elle a été reproduite à nouveau par le geste ou par le dessin, — l’autre réside dans l’idée de l’objet, en tant qu’elle efface la représentation au profit de la signification, qu’elle nous donne l’être même dont la représentation n’était que la figuration et qu’elle n’a plus besoin d’image pour la soutenir ou pour la suppléer.

On voit alors que le propre de la mémoire représentative, c’est de ne pouvoir pas être séparée de l’objet ou du spectacle. Elle porte toujours sur le non-moi, sur cela même dont le moi s’est séparé. Elle cherche toujours à obtenir des tableaux. Elle poursuit pour ainsi dire au second degré, et sans y réussir jamais tout à fait, la même entreprise que la représentation elle-même. Elle ne s’intéresse qu’à ce qui dans l’expérience s’offre au moi du dehors et à quoi il essaie toujours de donner une sorte de survie. Mais l’entreprise ne peut jamais réussir parce qu’elle est contradictoire : car non seulement la conscience a déjà imprimé son propre sceau à la représentation primitive pour en faire précisément une représentation, — et c’est cette empreinte seule qui subsiste, lorsque la matière à laquelle elle avait été appliquée nous a fui, — mais encore, ce que la mémoire représentative essaie de garder, c’est le périssable et non point l’acte même qui l’appréhende et qui, dès qu’il s’en dégage, nous découvre une signification interne qui ne peut plus être abolie. Aussi y a-t-il toujours dans la mémoire une sorte d’hésitation, un effort pénible et qui n’aboutit jamais, pour appeler sous le regard de l’esprit l’image d’un événement qui n’est plus : nous finissons toujours par y substituer un simple savoir et nous croyons tenir l’image quand nous ne tenons que le signe. Mais ce signe est encore tourné vers l’objet dont il occupe pour ainsi dire la place. Au lieu que le souvenir, dans la mesure où il s’intériorise, ne retient du contact avec l’objet que sa pure relation avec la conscience qui ne cesse, par son moyen, de mettre en jeu sa propre puissance, de l’éprouver et de l’enrichir pour ainsi dire indéfiniment. Dès lors on peut bien accepter la formule qu’on ne se souvient que de soi-même, à condition d’entendre par là qu’il s’agit du souvenir non pas d’un événement psychologique transitoire et qui s’est aboli en même temps que les circonstances mêmes au milieu desquelles il s’est produit, mais d’une activité intérieure inséparable de cet événement, dont il a été l’occasion, et dont nous pouvons disposer toujours maintenant qu’il a péri.

On pourrait présenter les choses sous une autre forme encore. On pourrait dire que la mémoire représentative ne peut s’exercer qu’à l’égard du monde, considéré lui-même comme un spectacle sensible et tel qu’on l’a décrit au chapitre XI, tandis que la mémoire pure a plus d’affinité avec l’activité noétique telle qu’on l’a décrite au chapitre XII. Toutefois cette double comparaison ne va pas sans certaines réserves, car nous n’avons affaire, avec la mémoire, qu’à la constitution du moi et non point à la connaissance du non-moi. Dès lors la mémoire représentative est une entreprise condamnée d’avance, puisqu’elle essaie de garder ce dont l’essence est de fuir et de garder comme nôtre ce dont l’essence est de n’être pas nôtre. Faut-il en tirer cette conséquence que la mémoire vraie, c’est l’activité noétique, dont nous savons bien qu’elle survit à l’instant et qu’elle appartient à la conscience et non point à l’objet ? Cependant il est impossible encore de les confondre, car l’activité noétique est elle-même tournée vers l’objet ; elle s’exprime par la formation du concept, qui est l’objet lui-même considéré dans la possibilité que nous avons de le penser toujours. La mémoire pure, en tant qu’elle est constitutive du moi, est toute différente : elle est pensée de soi et non pas de l’objet. Elle est en réalité la découverte de soi, c’est-à-dire non pas de ce que nous avons fait ou de ce que nous pouvons faire, mais de l’être même que nous nous sommes donné après que notre volonté a traversé l’épreuve du réel. Or cet être que nous nous sommes donné, ce n’est pas un être tout fait et que nous n’avons plus qu’à subir, c’est un être que nous continuons sans cesse à nous donner par un acte que nous ne sommes jamais dispensé d’accomplir.

En d’autres termes, la liaison du vouloir et de la mémoire est beaucoup plus étroite qu’on ne pense. La mémoire n’est pas un simple effet du vouloir : c’est faire du souvenir une chose que de le réduire à un dépôt stratifié de l’événement. La volonté est encore présente dans la mémoire : la mémoire est une volonté éprouvée par l’événement, mais aussi purifiée et dépouillée de la matérialité inséparable de l’événement : elle a pris désormais possession d’elle-même. Mais si, dans son véritable emploi, elle est purement intérieure à soi et n’est rien de plus que la volonté de se garder soi, on peut dire qu’aussi longtemps que notre action peut, c’est-à-dire doit s’incarner dans une expérience, la mémoire est indivisiblement mémoire de ce que nous avons fait et mémoire de ce que nous devons faire. Et l’on n’a pas suffisamment montré que le devoir lui-même n’est rien de plus sans doute que la mémoire de ce que nous sommes, mais que la nouveauté de l’événement risque toujours d’abolir. C’est parce que la mémoire nous donne accès dans l’éternité qu’elle est tournée vers le futur aussi bien que vers le passé. De là ces expressions familières auxquelles on n’est jamais attentif et par lesquelles on se souvient d’agir et non pas seulement d’avoir décidé d’agir, de l’action à faire et non pas seulement de l’action déjà faite. Ainsi la mémoire assure la continuité même de notre expérience du temps, en avant aussi bien qu’en arrière, précisément parce que le temps est indivisiblement la condition de notre être qui se forme et de notre être déjà formé. L’identité dans le temps ne peut être maintenue que par un acte qui est un acte de mémoire, c’est-à-dire de fidélité à soi-même. « Souviens-toi », c’est toujours pour moi une prescription, où ce que je veux dire, c’est que je dois me souvenir toujours de moi-même et ne point laisser dissiper mon essence à mesure que je la découvre, c’est-à-dire que je la forme, à travers les accidents extérieurs et passagers auxquels elle se heurte sans cesse et qui menacent toujours de l’engloutir. Quand je dis : « Souviens-toi de Dieu », cela veut dire : de Dieu, en tant qu’il était devenu déjà la lumière de ta vie ; quand je dis : « Souviens-toi de la mort », cela veut dire non seulement « souviens-toi que tu dois mourir », mais encore que la mort maintenant fait partie de l’essence de ta vie et lui donne sa signification, et non pas seulement son terme.

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