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Toutes les catégories apparaissent comme une expression de la corrélation qui tend à s’établir entre l’acte et la donnée, c’est-à-dire entre l’unité de l’esprit et une diversité infinie qui ne cesse de lui échapper et de la fuir. L’esprit essaye donc sans cesse de la reconquérir et il n’y parvient qu’en pensant cette diversité, au lieu de l’abolir, c’est-à-dire en la subsumant elle-même sous son unité. C’est en cela que consiste le rôle de la quantité ou du nombre. Le nombre, c’est la différence pure, en tant que pensée seulement comme telle. Ce n’est pas encore la différence réelle. Et si l’on veut que la différence réelle soit toujours une différence plus que numérique, c’est parce que tout acte simplement thétique a un objet extérieur ou abstrait, et que pour devenir intérieur et concret, il a besoin non pas de s’opposer à lui-même dans une antithèse, comme on le dit presque toujours, mais de se réfléchir sur lui-même en se redoublant de manière à produire une essence qui lui est propre, comme on le voit dans la pensée qui n’est une pensée réelle que lorsqu’elle est pensée de la pensée. Or il en est ainsi de la différence qui n’est différence réelle que lorsqu’elle est différence de la différence, ce qui est justement la définition de la qualité. On voit donc maintenant à quel point il serait erroné de vouloir que la qualité fût une simple donnée irréductible à toute intelligibilité, comme si celle-ci ne pouvait appartenir qu’à la quantité et que tout l’effort de l’esprit fût de réduire la qualité à la quantité. Mais il y a une catégorie de la qualité, en vertu de laquelle nous ne pouvons éviter de penser que la réalité est individualisée jusqu’au dernier point, que chacun de ses aspects diffère de tous les autres et ne peut être confondu avec aucun autre. C’est ce que l’on pourrait exprimer autrement en disant que le principe d’individuation est aussi indispensable à l’esprit que le principe d’identité et appartient à sa constitution même, loin de pouvoir être regardé par lui comme un échec. Les deux catégories de la quantité et de la qualité sont donc inséparables l’une de l’autre comme la différence et la différence de la différence, c’est-à-dire la différence pensée et la différence réalisée. On voit à quel point il serait contraire au rapport véritable des notions de considérer la qualité comme une multiplicité confuse que l’on s’efforcerait de rendre distincte par le moyen du nombre. Car il faut dire au contraire qu’elle ajoute à la différenciation numérique une différenciation nouvelle, susceptible de recevoir une infinité de nuances d’une extrême subtilité. Le terme d’intensité est lui-même un terme ambigu destiné à créer une sorte d’intermédiaire entre la quantité et la qualité, mais qui n’a de sens que pour mesurer la grandeur des ébranlements dans l’espace, correspondant, dans le temps, aux variations insensibles d’une série qualitative continue.

C’est qu’il y a toujours une double corrélation entre l’espace et la quantité d’une part, le temps et la qualité de l’autre. Car la quantité n’est rien autrement que par l’espace qu’elle mesure et la qualité n’est rien autrement que par le temps où elle varie, et qui la distingue du lieu. Par conséquent la quantité ajoute à l’espace la mesure et la qualité ajoute au temps la variation. Elles déterminent l’indétermination spatiale et temporelle sans qu’on puisse pourtant les dissocier l’une de l’autre, car comme l’espace ne se spécifie que par le parcours, la différence quantitative ne se spécifie que par la différence qualitative. Et c’est pour cela que l’espace même ne reçoit pas un caractère concret et réel de la seule mesure, mais seulement de la qualité, sans laquelle la différence des lieux ne pourrait pas être reconnue dans le parcours.

Il importe maintenant de montrer pourquoi, dans une déduction systématique des catégories, la quantité et la qualité supposent l’espace et le temps et ne peuvent venir qu’après eux. Car on pourrait, par exemple, disjoindre la quantité de la qualité et considérer la quantité comme plus abstraite que l’espace et le temps, qui en seraient pour ainsi dire des spécifications, au lieu que la qualité au contraire exprimerait leur dernière détermination concrète. Et c’est ainsi en général que les auteurs modernes ont ordonné la table des catégories, l’espace et le temps formant une sorte de médiation entre la quantité et la qualité. — Mais ni la quantité, ni la qualité ne peuvent être détachées de l’espace et du temps à la fois, car la quantité les requiert tous deux pour exprimer la distinction entre ce que l’on compte ou ce que l’on mesure et l’acte même de les compter ou de les mesurer ; et la qualité les requiert aussi parce qu’elle est une différenciation de l’espace obtenue par un changement dans le temps. Ainsi le passage de la différence pensée à la différence réelle, c’est-à-dire de la quantité à la qualité, ne peut être accompli que par le moyen de l’espace et du temps. — De plus, quel que soit l’intérêt de ce mouvement dialectique qu’on nous propose, et bien qu’il montre avec assez de précision les relations internes qui ne permettent pas de détacher de l’espace et du temps la quantité et la qualité, on peut se demander si la quantité, loin d’être supposée par l’espace et le temps qui produiraient sa qualification, n’est pas elle-même l’effet au contraire d’une analyse de l’espace par le moyen du temps qui, quand elle garde un caractère d’abstraction, constitue le nombre et, quand elle reçoit une forme concrète, se change en qualité. Une telle observation aurait l’avantage de maintenir au même niveau dans la déduction le couple de l’espace et du temps d’une part, le couple de la quantité et de la qualité d’autre part, de faire éclater l’absolu de l’acte pur en deux infinis de possibilité où se trouvent enveloppés à l’avance tout le quantifiable et tout le qualifiable, et de donner enfin, dans la méthode métaphysique, une préférence à l’analyse par laquelle nous introduisons sans cesse dans la richesse du réel des distinctions de plus en plus fines sur la synthèse par laquelle nous avons l’illusion d’y ajouter et de les construire.

Remarque sur la distinction, dans la relation entre l’un et le multiple, de sa forme métaphysique et de sa forme catégorielle.

Cependant on évitera difficilement de considérer le rapport de l’un et du multiple comme plus primitif et plus profond que les simples déterminations de l’espace et du temps. Mais c’est qu’on prend ce rapport en deux sens différents, dont l’un a une valeur catégorielle tandis que l’autre est, si l’on peut dire, hypercatégoriel. Car le nombre, en tant qu’il distingue des éléments et qu’il les assemble par le moyen de l’espace et du temps, est une catégorie, c’est-à-dire une condition de notre expérience réelle. Mais à l’origine de la participation, on trouve aussi l’Un supérieur à tous les nombres et qui, loin d’être le premier terme de la série arithmétique, contient en puissance non seulement tous les nombres, mais tout ce qui peut être nombré. Et dans cet Un la participation ne peut que commencer par créer la dualité caractéristique de la conscience et qui se renouvelle chaque fois qu’une nouvelle conscience apparaît. Ainsi il y a une relation de l’unité et de la dualité qui a un caractère en quelque sorte métaphysique et qui consiste dans une relation du moi et de l’absolu dans chaque conscience particulière. Peut-on dire alors que nous avons affaire ici à une simple modalité de la quantité en général qui nous permet de compter des âmes comme on compte des choses ? Mais c’est là une assimilation impossible, qui est sans doute à l’origine des difficultés essentielles de la métaphysique et peut-être même du conflit entre le théisme et le panthéisme. Car il ne suffit pas d’observer que la quantité arithmétique est obtenue par une suite de répétitions où l’unité ne cesse de se joindre indéfiniment à elle-même, au lieu que la participation métaphysique est une opération d’analyse dans laquelle l’Un, sans jamais se morceler, fournit toujours à de nouvelles consciences le moyen de se constituer elles-mêmes par leur acte propre. On ne compte pas des consciences comme on compte des corps. Et quand on croit les compter, ce que l’on compte ce sont précisément les corps dont elles dépendent et qui les limitent. Mais ni aucune conscience ne peut être détachée de l’absolu où elle s’enracine et qui constitue son foyer, ni sa circonscription ne peut être tracée avec une exacte précision. Elle est d’une mobilité infinie : elle est faite de toutes les relations qui l’unissent non seulement aux choses, mais aux autres consciences. Aucune d’entre elles ne peut dire ce qui lui appartient originairement, ni ce qui en elle vient d’une autre ou ce qui vient d’elle et trouve pourtant dans une autre plus de prolongement ou d’écho qu’en elle-même. La sociologie, l’esprit communautaire montrent à quel point il est difficile de refermer une conscience sur soi et à quel point c’est là un artifice qui force la nature, quand on pense la suivre. Il n’y a que les corps qui soient séparés et tout ce qui s’exprime par le corps. Non point que l’on puisse dire, comme on le fait souvent, qu’en dehors de cette séparation, il n’y a qu’une confusion analogue à celle qui résulterait de l’abolition de tout l’individuel dans un océan d’indétermination. On a voulu montrer seulement que les rapports métaphysiques de l’Un et du multiple sont d’une tout autre nature et singulièrement plus profonds que ceux qui sont représentés par les opérations mathématiques que nous accomplissons sur les choses. Car celles-ci supposent des définitions et des distinctions spatiales et temporelles qui sont destinées à les exprimer et à les soutenir : au lieu que dans le domaine métaphysique nous avons affaire à des êtres et non point à des concepts, ni à des choses. Les relations des consciences entre elles, au moment où elles atteignent le plus de lucidité et de pénétration, permettent seules de déterminer jusqu’où s’étend leur unité et où commence leur distinction. On peut dire que c’est là une expérience que nous faisons tous les jours, mais qui n’a pas reçu encore une forme systématique, peut-être parce que nous pensons toujours que c’est à un modèle mathématique qu’il faudrait l’emprunter. Qu’il nous suffise de montrer que le secret de chaque conscience que nous avons essayé de décrire dans le chapitre Ier est aussi le secret de toutes, non pas dans la mesure où il devient commun, c’est-à-dire extérieur et manifesté et cesse précisément d’être un secret, mais dans la mesure au contraire où chacune descend en elle plus profondément et se replie sur sa propre origine. C’est au moment où elle exerce sa liberté qu’elle acquiert de la manière la plus vive le sentiment de sa propre indépendance et par conséquent de sa distinction à l’égard de toutes les autres, et pourtant qu’elle triomphe de cette multiplicité par laquelle les consciences s’opposent les unes aux autres, comme si elles n’étaient plus que des choses définies par leur résistance mutuelle. L’indépendance ici, au lieu d’exclure l’unité, l’exige et ne peut se réaliser que par elle. On ne s’étonnera donc pas qu’il y ait une sorte de contradiction entre la relation de l’unité et de la diversité telle qu’elle existe dans le monde des choses et telle qu’elle existe dans le monde des âmes : celle-là est le moyen de celle-ci, qui la fonde, mais de telle sorte qu’elle peut la dépasser et même la nier. Cependant il était nécessaire de distinguer entre ces deux acceptions d’une relation, qui, comme toutes les relations sans doute, peut recevoir une double forme hypercatégorielle et catégorielle, afin précisément de nous montrer que le monde de la connaissance, c’est-à-dire des phénomènes, est incapable de se suffire, mais qu’il apparaît toujours comme le moyen d’expression et de réalisation d’un autre monde, dont il nous permet de lire pour ainsi dire tous les caractères dans une sorte d’image renversée. Toutes les distinctions que nous avons faites au cours de cette analyse étaient destinées surtout à prémunir contre certaines confusions inséparables de l’interprétation des catégories et à expliquer quelques-unes des divergences que l’on peut observer entre les différentes tables qui en ont été proposées.

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