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C’est donc une erreur de considérer la représentation comme celle d’un objet qui pourrait être posé avec une existence par soi, c’est-à-dire antérieure et étrangère à la représentation. La représentation sans doute nous présente toujours un objet ; et il n’y a pas d’objet qu’elle ne doive ou ne puisse nous présenter. Mais ce qu’elle représente, c’est l’acte même de la participation considéré dans les limites qu’il rencontre et dans cette sorte de reflet de lui-même où il appréhende un objet comme donné. On pourrait exprimer en d’autres termes encore ce caractère essentiel de la représentation de mettre en rapport avec le moi cela même qui dépasse le moi et ne peut être pour lui qu’une apparence et non point une existence : nous dirons alors que le monde est pour nous un spectacle. En effet, il est évident que nous sommes d’abord devant le monde comme un spectateur qui contemple sans le créer le drame qui s’y joue, bien qu’il produise pourtant le spectacle comme tel par cette activité qui s’y applique, sans laquelle il ne serait jamais pour lui un spectacle, ce qui fait qu’il n’est jamais le même pour les différents spectateurs. Il est vrai que de ce drame nous sommes acteur en même temps que spectateur et que nous contribuons aussi à le créer, dans la mesure même où nous sommes un être qui veut et non pas seulement un être qui connaît. Il y a même toujours implication entre ces deux puissances de l’âme, et je ne puis agir que dans un monde que je connais, bien que mon action détermine d’une certaine manière la connaissance que j’en aurai. Mais en tant que le monde est pour moi un monde représenté, il est un spectacle pur.

Sans doute ces mots représentation et spectacle, par lesquels je qualifie le monde tel qu’il m’est donné, ont perdu peu à peu une grande partie de leur signification originelle, mais de même que la représentation, c’est le monde en tant qu’il reproduit comme sur un écran (assez bien figuré par l’espace) et dans une sorte d’image, non point un autre objet inconnu, mais l’acte même que j’accomplis, et qui dessine dans cette image à la fois son contenu et ses bornes, de même le spectacle du monde, c’est le monde en tant qu’il tombe strictement sous mon regard. Or, si toute représentation est nécessairement un spectacle et si tout spectacle est un spectacle visuel, on voit par là non seulement le privilège remarquable de la vision dans la théorie de la connaissance, mais encore sa signification essentielle dans la théorie des rapports entre l’être et le phénomène. Car on peut montrer facilement, d’une part, que la connaissance n’est rien de plus qu’une systématisation du monde de la vision, d’autre part que c’est la vision seule qui donne au monde le caractère de la phénoménalité.

Le propre de la vision en effet, c’est d’embrasser le monde jusqu’à l’horizon dans la totalité d’un regard unique, et de détacher chaque objet de notre corps, comme si l’intervalle qui l’en sépare était la condition même sans laquelle l’image visuelle serait incapable de se former. Cette unité du regard qui enveloppe l’espace en droit jusqu’à l’infini, avant de pouvoir y discerner et y circonscrire aucun objet particulier, c’est aussi le caractère primordial de la connaissance, qui est la connaissance du tout avant d’être la connaissance des parties, ou encore qui met en jeu l’entendement tout entier avant de lui imposer aucune détermination. Mais on peut dire aussi que le propre de la connaissance, c’est de détacher de moi un objet afin de pouvoir le contempler, ou même que connaître, c’est « objectiver ». Or tel est en effet le caractère de la vision dont il faut reconnaître que, d’emblée et par sa fonction pour ainsi dire essentielle, elle me donne l’image à distance (car la profondeur est inséparable de la possibilité même de l’image, comme on l’a montré dans La Perception visuelle de la profondeur) ; de telle sorte que non seulement il n’est pas vrai que l’image soit d’abord comme une pure surface, dont on ne saurait où la situer, et que l’on projetterait ensuite mystérieusement devant soi, mais encore il est vrai que toute idée que nous nous faisons de la distance est empruntée à la distance visuelle et la suppose[^1]. Et sans doute cette idée de la distance visuelle ne peut pas être considérée isolément : elle implique en effet la condition initiale de toute représentation, c’est-à-dire à la fois la spatialité et ma propre situation dans l’espace, en tant qu’il y a en moi de l’objectivité, c’est-à-dire de la limitation. Il faut que je sois un objet pour moi-même si l’on veut que je puisse mesurer la distance d’un objet quelconque par rapport à moi, c’est-à-dire par rapport à mon corps. Ce qui explique aussi pourquoi — ce que l’on n’a pas remarqué en général — je ne puis voir mon corps que dans son rapport avec lui-même ou encore dans la distance mutuelle de ses parties. Mais une telle observation témoigne encore que la distance visuelle est constitutive du spectacle du monde.

L’objet de la science, c’est le monde déployé devant le regard. Connaître, c’est la même chose que voir. En ce sens, les aveugles-nés, s’ils étaient étrangers à la spatialité, comme le disait Lachelier, seraient étrangers aussi à la connaissance. Il faudrait dire qu’ils conçoivent le monde plutôt qu’ils ne le connaissent. Mais, comme on l’a proposé, le monde même qu’ils imaginent est un monde de « possibilités » visuelles auquel il ne manque que la lumière pour être vu. — Il est inutile de montrer ici quel est le rôle privilégié de la géométrie et de l’astronomie dans la constitution de la science, et comment les données des autres sens sont naturellement transposées en données visuelles pour pouvoir être non pas seulement figurées, mais mesurées. Ce que l’on aurait voulu établir, c’est que le privilège de la vue n’est pas un effet accidentel de son acuité exceptionnelle ou de son utilité pratique, mais qu’il tient à sa constitution même, de telle sorte qu’alors que les autres sens sont en corrélation plus étroite avec d’autres fonctions de la conscience, l’œil devrait être nommé au contraire l’organe même de la connaissance. Il importe de signaler que les plus grandes découvertes de la science moderne, et cette sorte de révolution qu’elle a subi depuis le début du XXe siècle, ne peuvent recevoir une interprétation que si, au lieu de se contenter, comme on le dit, d’incorporer au monde perçu la considération du sujet percevant — ce qui justifie la relativité de tous les mouvements et de toutes les mesures — on considère le monde réel comme étant le monde de la vision, puisque, dans un tel monde, nulle représentation n’a de sens que par rapport à un repère auquel elle est relative, puisque la lumière n’exprime rien de plus que la condition générale de sa possibilité, puisque sa vitesse est donc inséparable de toutes les autres vitesses, et puisque, si l’univers est proprement l’univers de la vue, il faut que la lumière en devienne à la fin la véritable substance.

On montrerait facilement qu’il n’y a pas de différence pour nous entre l’image visuelle et l’apparence ou le phénomène, que c’est la distance à laquelle l’objet est vu qui nous interdit d’en faire autre chose qu’une apparence, qui ne pourrait coïncider avec l’être dont elle est l’apparence qu’à condition de disparaître elle-même comme apparence. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le sens visuel soit plus que tous les autres le sens des illusions et que la vision elle-même puisse être regardée comme une illusion, s’il est vrai que c’est par elle que l’être m’apparaît. Seulement quel est cet être dont la vision ne me donne que l’apparence ? Dans ce qui précède, nous avons montré que c’est l’acte même auquel elle répond comme une donnée spectaculaire : toutefois c’est dans le monde de l’expérience spatiale que la vision est tenue de témoigner de son caractère proprement représentatif et, si l’on veut, illusoire. Mais ce caractère est d’autant plus saisissant que l’activité du regard échappe davantage à la conscience et que la représentation de l’image subsiste seule devant lui, détachée de l’acte même qu’elle réfléchit. Elle semble donc avoir rompu tout lien avec l’être, et nous n’avons pas d’autre ressource que d’imaginer derrière elle un objet non-représenté dont elle serait la représentation. Pourtant que recherchons-nous quand nous essayons de confronter la représentation avec un objet pour en vérifier le bien-fondé ? Il ne peut s’agir d’un objet étranger à toute expérience, mais de l’objet tangible dont nous nous demandons si on peut toujours le retrouver derrière l’objet de la vision. Et cela non pas seulement parce que nous exigeons qu’il y ait une correspondance entre les données des différents sens, mais parce que nous croyons réaliser par le toucher une sorte d’abolition de la distance dans ce contact immédiat de l’objet avec notre corps où il semble que notre activité éprouve pour ainsi dire sa propre présence dans la résistance même à laquelle elle se heurte ; de telle sorte que tout se passe comme si la représentation nous découvrait alors son lien immédiat avec l’être même dont elle procède et qu’elle épanouit devant nous en spectacle. Dans le langage de l’expérience par conséquent, on peut dire que le rapport du tangible et du visible évoque d’une certaine manière le rapport de l’être et de l’apparaître.

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