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Le mot âme ne peut pas être prononcé sans évoquer le double problème de notre essence et de notre destinée. Il est impossible de séparer l’âme du moi et il est impossible de les confondre. Il est impossible de les séparer parce que l’âme exprime dans le moi lui-même le rapport qu’il a avec l’absolu, de telle sorte que, hors du moi, il n’y a que des choses dont nous disons précisément qu’elles n’ont pas d’âme ; ou, si elles en ont une, c’est parce que, non contents d’en faire des objets pour le moi, nous leur prêtons un moi comparable au nôtre et qui a l’âme pour essence. Et il est impossible de les confondre parce que personne sans doute ne peut récuser l’existence du moi dont il a une expérience intime et quotidienne, au lieu que l’âme donne à cette expérience elle-même un fondement et une signification. Aussi les matérialistes qui nient l’existence de l’âme ne nient en aucune manière l’existence du moi.

1. L’âme définie comme ce qu’il y a de plus proche et de plus lointain

L’âme est donc ce qu’il y a pour nous de plus proche et de plus lointain : elle est ce qu’il y a de plus proche, car elle est plus intime au moi que le moi lui-même, puisque, si l’âme existe, elle est le fond même où il plonge ses racines, mais dont il se sépare toujours, soit par le caractère de dualité et d’inadéquation qui est inséparable de la conscience dès qu’elle naît, et qu’elle cherche toujours à vaincre, soit par l’activité même qu’il exerce et qui le tourne toujours vers le dehors dans les rapports qu’il soutient soit avec les choses, soit avec les êtres ; ainsi le moi est dans un état perpétuel de « divertissement », là où le propre de l’âme est au contraire d’être ramassée pour ainsi dire sur elle-même dans l’unité de sa pure essence. Mais l’âme est en même temps pour nous ce qu’il y a de plus lointain, car le moi ne dépasse pas l’expérience de ses actes ou de ses états, et même on peut dire qu’il s’y réduit. Aussi peut-il nier l’existence de l’âme, qui réside dans ce dépassement même, non pas en ce sens qu’elle est ce que le moi pourra se donner à lui-même par son agrandissement, mais ce qui rend possible cet agrandissement et lui en fait un devoir. Par là l’âme échappe toujours aux prises du moi. Elle est ce qui est au delà de tous les efforts que le moi peut entreprendre pour la saisir précisément parce qu’elle est dans le moi le principe et l’exigence interne de son propre développement temporel, mais non point un objet qu’il peut appréhender ou avec lequel il peut coïncider.

Toutefois il ne faut pas s’y tromper : c’est parce qu’elle est ce qu’il y a de plus proche que l’âme est aussi ce qu’il y a de plus lointain. Elle est éloignée du moi non parce qu’elle est extérieure à lui et séparée de lui par un intervalle qu’il ne réussit pas à franchir, mais parce qu’elle est la perfection même d’une intimité qu’il ne parvient jamais à égaler, et dont chacune de ses démarches particulières ne fait que le séparer. Le moi reste donc toujours, par rapport à l’âme, dans un état de divertissement. C’est parce qu’il plonge toutes ses racines dans l’âme qu’il peut si facilement l’oublier, et, dans le peu de lumière qui l’éclaire, croire qu’il est capable de se suffire. Mais le moi ne fait que mettre notre être le plus profond en rapport avec des phénomènes qui le manifestent et par lesquels il se réalise en témoignant à la fois de son initiative et de ses limites et en entrant en relation avec tous les autres êtres dans une expérience qui leur est commune. Or notre être le plus profond n’est point une chose, mais une activité qu’il dépend précisément du moi d’exercer, et à laquelle il demeure toujours infidèle. C’est cet être profond que le moi ne cesse de rechercher, non point pour le découvrir comme on découvre un objet, mais pour mettre en œuvre les puissances qu’il recèle et dont la responsabilité lui est pour ainsi dire confiée. Il arrive qu’il le corrompe ou qu’il le laisse flétrir. Alors il perd son âme.

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