ART. 7 : L’amour est une création mutuelle de deux êtres qui s’aiment.
L’amour de Dieu pour lui-même est le contraire même d’un amour de complaisance. C’est un amour créateur ou un amour de générosité pure. Aussi s’exprime-t-il en appelant à l’être toutes les créatures auxquelles il donne la liberté, c’est-à-dire la puissance même de s’aimer et de l’aimer. Ce qui explique pourquoi nous ne pouvons l’aimer qu’en imitant l’amour qu’il se porte à lui-même, c’est-à-dire en aimant les autres êtres, en poursuivant vis-à-vis d’eux cet acte de la création par lequel nous les voulons comme différents de nous, comme portant en eux un foyer d’initiative et d’indépendance personnelle qui les fait participer, comme nous, avec nous, au même acte qui nous fait être.
On comprend donc pourquoi il y a toujours dans l’amour un caractère créateur. Jusqu’ici nous avons montré que l’amour est avant tout la découverte d’un autre être, ou, si l’on veut, de l’Etre. Mais puisque l’être est acte, il est évident que la découverte de l’Etre est inséparable de la conscience de l’acte, c’est-à-dire de son exercice voulu et consenti dans nous et par nous. Aimer, c’est découvrir un tel acte en œuvre hors de soi et en soi simultanément. C’est entrer, dans cette mise en œuvre, en émulation avec autrui qui nous aide et que nous aidons, qui nous engendre et que nous engendrons dans l’amour même qui nous unit. La nature elle-même, dès qu’elle est pénétrée d’amour, engendre le corps qui est déjà le véhicule de l’âme : c’est en engendrant l’enfant que dans l’homme le père même est engendré. L’émotion incomparable que donne l’amour vient précisément de ce qu’il révèle en nous la présence actuelle de l’acte créateur exercé en quelque sorte sur nous et au delà de nous, mais avec notre propre coopération dans une responsabilité consciente et assumée. Et la beauté de l’amour le plus simple consiste encore dans cette sorte de mutuelle soumission qui fait que deux êtres acceptent d’être engendrés l’un par l’autre à la vie.
Cette sorte de création réciproque de deux êtres l’un par l’autre qui est caractéristique de l’amour nous découvre en lui le sommet de l’acte de participation : au lieu de supposer son objet, l’amour le découvre et lui donne l’être en l’aimant. L’acte ici ne porte pas sur une œuvre matérielle ; il éveille une autre liberté, ce qui est toujours sa fin véritable ; il la soutient dans une existence où il a pourtant besoin d’être soutenu lui-même à la fois par cette autre liberté et par le principe commun dont elles dépendent l’une et l’autre. Ici, nous ne cherchons plus à devenir maîtres des choses comme par la volonté, ou à les réduire en représentations comme par l’intelligence ; nous avons besoin de trouver hors de nous d’autres êtres avec lesquels nous puissions former une société spirituelle, non point une société où règne la contrainte et qui demeure pour nous anonyme, qui prolonge la nature et nous plie à des lois que nous ne pouvons que subir, mais une société où tous ceux qui la forment veulent leur diversité et leur unité à la fois : ce qui est proprement l’essence de l’amour.
Ainsi l’amour cède toujours à une force qui nous dépasse, mais à laquelle nous donnons une adhésion intérieure, de telle sorte qu’il produit toujours des effets qui dépendent de nous, bien que nous en soyons plutôt l’instrument que l’auteur. Ce qui montre suffisamment que tout amour qui remonte jusqu’à son principe est amour de Dieu et que, si ici la création descend de Dieu vers nous sans remonter de nous vers Dieu, du moins cette création n’est spirituelle et personnelle que par notre consentement, c’est-à-dire par l’amour que nous avons pour lui, qui réalise en nous l’efficacité de sa présence et dont on retrouve la vertu agissante à tous les degrés de l’amour, dans l’amour que nous avons pour un autre être, et jusque dans celui que nous avons pour nous-même, quand il est réglé comme il faut.
ART. 8 : L’amour appelle la réciprocité, qui est une réciprocité de don et de sacrifice.
Si l’amour surmonte l’opposition de l’un et du divers, c’est parce qu’il nous permet d’établir une communication avec les autres êtres qui n’est réelle qu’à condition qu’elle soit elle-même réciproque.
Trait sur lequel on n’insiste pas assez, comme si, dans cette volonté de réciprocité, il y avait quelque trace d’égoïsme et d’amour-propre qui fît obstacle à la pureté de l’acte d’aimer. Il y a dans l’amour en effet une telle ardeur créatrice, un tel élan de générosité et de sacrifice que nous croyons altérer et corrompre ce pur mouvement de notre âme si nous désirons être payés de retour. Nul ne peut mettre en doute pourtant que l’amour cherche toujours une réponse, qu’aimer, c’est vouloir aussi être aimé, qu’autrement on a affaire à un amour souffrant qui peut s’exagérer ses propres mérites, mais qui prend conscience de ce qui lui manque et sait bien que son idéal n’est point atteint. Nul au monde sans doute n’oserait dire que la pure essence de l’amour ne se trouve que dans l’amour malheureux, dans cet amour déchiré, combattu et qui doute de lui-même jusqu’au moment où il a obtenu l’écho qu’il appelle.
Il y a plus d’orgueil que d’humilité, et de raidissement que de véritable sincérité, dans la prétention de pouvoir aimer sans retour. La nécessité de ce retour est elle-même impliquée dans le mouvement de l’amour, dans ce besoin et dans cet élan qui sont inséparables de sa naissance. Elle a elle-même des raisons métaphysiques qui se dissimulent si l’on y mêle des susceptibilités issues de l’amour-propre. L’amour unilatéral qui prétend se suffire fait penser à cette forme d’idéalisme où le monde devient un pur produit de l’activité du sujet, qui ne se soucie pas de trouver dans sa représentation une réponse que le réel lui adresse. Mais, comme le concept que le sensible vient remplir, l’amour d’un autre être crée un vide intérieur que l’amour qu’il a pour nous est seul capable d’occuper. Et ce qu’il y a d’admirable ici, c’est que cet objet vers lequel notre liberté est tendue, ce n’est plus une chose que nous avons conquise, ni un état que nous avons obtenu, c’est une liberté, c’est un autre être qui se donne à nous. Il faut donc aussi qu’il y ait en nous une liberté qui se donne et que ce don mérite d’être reçu. Dès lors, si l’on prend le mot dans son sens le plus fort et non point dans le sens humiliant qu’on lui donne presque toujours, où on laisse entendre que c’est l’apparence seule ici qui est en jeu et non point la réalité, on peut dire que notre devoir le plus strict à l’égard des autres hommes, c’est d’être pour eux aimable, c’est-à-dire digne d’être aimé. Car nous devons relever le sens des mots les plus beaux et non point nous avilir jusqu’à leur usage commun. Et l’on verra que ce que je cherche là, c’est beaucoup moins la promesse d’un avantage que la possibilité d’un sacrifice. Dans l’amour véritable, je m’offre moi-même tout entier pour être possédé plus encore que je ne cherche à posséder. Il y a toujours dans la volonté d’être aimé un appétit de sacrifice. Tel est le point peut-être où se marque le mieux la différence entre le désir qui ne songe qu’à prendre et l’amour qui ne songe qu’à donner, c’est-à-dire à se donner.
Tout d’abord nous disons que l’on ne peut pas aimer autrui sans chercher à faire naître en lui l’amour, puisque c’est cet amour, dès qu’il l’éprouve, qui lui donne l’être à lui-même. Que nous soyons devancés nous-mêmes dans l’amour dont nous sommes l’objet, ou que nous suscitions les premiers cet amour chez autrui en l’aimant, il tend à se produire une conversion indissoluble entre l’amour que je donne et celui que je reçois, car l’union entre deux êtres ne peut présenter un caractère privilégié que par la conscience du secours mutuel qu’ils se prêtent dans ce consentement et cette participation à l’être qui est leur être même. Ainsi à cette question : peut-on aimer seul ? il faut répondre que, dans un amour solitaire, cette communauté d’être vers laquelle le propre de l’amour est de nous permettre de remonter ne serait pas atteinte. Aussi faut-il dire qu’il n’y a pas d’amour qui soit proprement malheureux : là où il nous semble que ce n’est point l’être que nous aimons qui nous répond, c’est Dieu.
ART. 9 : L’amour réconcilie dans la conscience de l’individu l’activité avec la passivité.
On ne peut méconnaître que l’amour, bien qu’il divise toujours l’amour de Dieu et bien qu’en droit il s’adresse à tous les hommes, possède toujours en fait un caractère interindividuel. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque l’amour ne peut avoir aucun caractère abstrait, qu’il intéresse chaque être dans ce qu’il y a en lui d’unique, d’intime et de secret, et qu’il tend les mains vers un autre être, particulier lui aussi, accédant comme nous à une existence qui lui est propre, à la fois limité et fraternel ? Autrement, comment pourrions-nous établir entre lui et nous une connexion, une communauté, une assistance réelle et efficace ? Ainsi le caractère individuel de l’amour trouve son explication dans notre double nature qui est active et passive à la fois : l’amour jaillit de la partie active de notre âme, mais en même temps il est éprouvé dans cette partie passive où nous subissons l’action d’autrui, quelquefois cette pure action de présence, qui est déjà en lui une action d’amour avant d’être parvenue à la conscience distincte d’elle-même. C’est ce lien entre notre passivité et l’activité d’un autre qui nous rend passifs non seulement à l’égard de lui, mais encore à l’égard de nous, et qui crée la solidarité la plus étroite entre tous les aspects du monde de la participation. L’émotion que donne l’amour est inséparable du retentissement, dans cette partie passive de nous-même et qui accuse nos propres limites, des démarches de notre activité considérées dans leur rapport avec l’activité qu’elles sollicitent et qui leur répond chez un autre être.
Cette réciprocité de l’amour cherchée et pour ainsi dire exigée, qui ne se rencontre à aucun degré dans la relation entre la volonté et son ouvrage, entre l’intelligence et la représentation, où l’objet n’est point une personne qui peut nous prendre à son tour pour un objet, permet de comprendre la valeur métaphysique de l’amour. Dans l’amour, un autre être est pour nous une fin et nous sommes aussi une fin pour lui. Ainsi s’établit entre deux êtres une réciprocité qui ne peut être réalisée dans nos rapports avec les choses, ni dans nos rapports avec les idées des choses. On mesurera ici la distance entre un acte comme l’acte intellectuel ou l’acte volontaire, qui sont toujours un appel adressé au réel, mais qui font jaillir en lui comme réponse soit une lumière qui l’éclaire, soit une modification de sa forme visible, et l’acte d’amour qui réalise la présence pour nous d’un autre être pourvu d’initiative, de volonté, possédant lui aussi une puissance d’aimer qui devance nos vœux, les multiplie, les ranime, les rectifie, les surpasse et pénètre dans notre conscience même qu’il ne cesse de promouvoir et avec laquelle il ne cesse de coopérer, qu’il oblige enfin à la fois à s’approfondir et à s’épanouir. Dans cette réciprocité où chacun, tour à tour et en même temps, donne et reçoit, le problème des rapports entre l’activité et la passivité, qui ne peuvent que s’opposer dans le même être, mais qui dans deux êtres différents s’opposent pour se recouvrir (puisque chacun d’eux veut sa propre passivité), trouve enfin une solution. Et l’on sait comment la différence entre les sexes, si elle paraît fonder dans la nature une distinction unilatérale entre la passivité et l’activité, oblige l’amour, par une sorte de compensation, à la changer de sens, dès que la conscience vient pénétrer la nature, jusqu’à ce que, dans sa forme la plus pure, il crée entre les êtres une égalité où l’action exercée par chacun d’eux est proportionnelle à son degré d’élévation spirituelle.
De plus, que chacun puisse ainsi devenir, en tant qu’être personnel et libre, un objet pour un autre être, cela permet de vérifier une vue que nous avions présentée dans le chapitre VI du livre I sous la forme d’une distinction entre l’être et l’existence. Nous disions alors que, si l’être est intérieur à nous-même, et ne peut nous être donné que par nous-même, l’existence, c’est notre être reconnu et confirmé par un autre. Or, nous voyons ici l’être et l’existence se soutenir et se pénétrer. Car le regard d’un autre suffit à me donner une place dans l’univers des objets, mais son amour passe au delà ; il pénètre jusqu’au cœur de mon être, il atteint mon activité intérieure dans son exercice même qu’il ne cesse d’éveiller, de fortifier. Il l’arrache à la subjectivité ; il lui donne place dans l’universalité du monde spirituel.
Ainsi l’amour par lequel nous pouvons découvrir d’autres êtres et être découverts nous-même par eux, nous montre leur union avec nous sans rompre notre indépendance personnelle ni la leur, mais au contraire en les confirmant. En nous obligeant à remonter jusqu’à un principe commun dont nous dépendons tous, mais qui nous permet d’être les uns pour les autres les instruments de médiation du même acte créateur, il nous fait comprendre en quel sens il est vrai de dire que les autres êtres sont en nous et nous en eux, que nous sommes par eux et eux par nous. Il fonde la double possibilité que nous avons de les affirmer et d’être affirmés par eux.
ART. 10 : L’amour, en posant un lien subjectif entre deux êtres, pose l’objectivité de chacune de leurs subjectivités.
On peut prétendre que j’ai besoin de l’objet qui me résiste et sur lequel je m’appuie pour me confirmer moi-même dans l’existence. Mais cet objet n’est d’abord pour moi qu’une représentation qui sans doute me révèle le spectacle du monde, mais reste toujours une perspective de ma conscience. Quand cet objet me résiste, il me révèle une limite de mon action, mais que je puis indéfiniment reculer à mesure que ma force s’accroît. Ni dans l’un ni dans l’autre cas, ma solitude n’est rompue. Pourtant, si c’est par le dedans que je suis capable de m’affirmer moi-même ou si, en d’autres termes, il n’y a que moi qui puisse me poser, je puis me demander quelle est la valeur de cet acte même par lequel je m’affirme et je me pose moi-même. Suffit-il à m’inscrire dans le monde, à élever jusqu’à l’objectivité ma propre subjectivité ?
D’autre part on pense en général qu’il est plus difficile de poser un autre sujet, que de poser un objet. Mais nul ne peut mettre en doute que c’est un acte que nous accomplissons sans cesse. Il s’agit donc de justifier sa possibilité. Et les difficultés que l’on y trouve proviennent sans doute de la tendance que l’on a à vouloir poser un sujet selon les lois mêmes qui nous ont permis de poser un objet. Mais le sujet ici, c’est, précisément, ce qui ne peut pas être objet pour nous, de telle sorte que nous ne pouvons poser un autre sujet que dans l’acte par lequel nous nous posons nous-même, mais en l’élargissant assez pour que nous soyons obligé de poser autrui afin d’achever de nous poser nous-même. Ce qui apparaît peut-être comme nécessaire si on pense non seulement que mon être propre, étant intérieur à lui-même, bien que participé, évoque d’autres êtres possibles, également intérieurs à eux-mêmes et participés, pour que l’intégralité du Tout soit participable, de telle sorte, que ce sont eux qui soutiennent mon existence dans le Tout, mais en outre que, dans la mesure où je suis moi-même participé, je possède en effet une existence qui, si elle n’est pas un rêve subjectif, doit pouvoir être affirmée, c’est-à-dire pensée, voulue, aimée par d’autres êtres qui m’entourent. J’ai donc besoin de poser une autre conscience qui soit elle-même un foyer original de vie personnelle afin, d’une part, de franchir moi-même les bornes de ma propre intimité subjective, tout en demeurant dans l’intimité de l’être universel, et afin, d’autre part, de pouvoir affirmer dans l’être ma subjectivité propre par la reconnaissance même dont elle est l’objet, le compte qu’on en tient, la place et la valeur qu’elle est capable d’obtenir dans le jugement d’autrui. Chose admirable, c’est à partir du moment où s’établissent des relations entre ma propre conscience et la conscience d’un autre que j’ai seulement le droit de prononcer le mot intimité, comme si je ne pouvais découvrir et éprouver ma propre intimité que dans mon intimité même avec autrui.
Si l’on peut considérer comme l’acte constitutif de notre vie spirituelle l’acte par lequel, nous détournant du spectacle du monde, nous découvrons notre subjectivité propre, on peut dire que son acte le plus émouvant et qui aussitôt lui donne une profondeur et un horizon sans limites, c’est l’acte par lequel nous reconnaissons que cette subjectivité elle-même retient l’attention et l’intérêt d’une autre conscience et acquiert ainsi tout à coup une signification universelle et ontologique qui la dépasse et à laquelle elle n’osait pas prétendre. Et c’est, si l’on peut dire, la plus grande découverte métaphysique dont toutes les autres dépendent que d’apercevoir que cette subjectivité, qui n’était que mienne et par laquelle je croyais me séparer du monde, est l’essence même du monde, sa réalité vraie, commune à tous, ouverte à tous, dès que les apparences qui nous la cachaient ont pu être traversées.
Si l’on consent maintenant à étendre le sens du mot objet de telle manière qu’il puisse envelopper non pas seulement la représentation sensible ou le concept, mais tous les termes auxquels mon activité s’applique, alors on pourra dire qu’en me posant comme sujet, je me pose aussi comme objet, puisque l’acte de la pensée, participant de l’infini, est toujours capable du redoublement par lequel il dépasse la démarche même qu’il vient d’accomplir, mais que pourtant j’ai besoin d’être posé comme objet en tant que sujet capable de se dépasser lui-même indéfiniment, en continuant à faire partie du monde, et qu’à ce titre je ne puis l’être que par un autre être, par la foi qu’il a en moi et par la coopération qu’il ne cesse de m’offrir.
ART. 11 : L’amour ne se contente pas d’affirmer l’existence d’autrui, mais pénètre dans le secret de l’intimité où sa possibilité s’actualise.
On peut bien dire que c’est l’amour qui engendre nos corps. Mais ce n’est là encore qu’une image de sa fonction véritable, car nous savons aussi que le propre de l’amour, c’est de vouloir l’existence non seulement de l’être qu’il engendre, mais de l’être même qu’il aime ; l’amour naît quand je découvre cette existence d’un autre, quand je ne cesse de porter témoignage pour elle, de l’affirmer et de la relever, de trembler pour elle, de la soutenir et de l’accroître. Se sentir aimé, c’est sentir que l’on est voulu comme existant par un autre, c’est s’attribuer à soi-même une densité d’être qui était restée en doute jusque-là, ou que l’on avait pu se refuser à soi-même par humilité, c’est vouloir se montrer digne de cet amour dont on est l’objet, c’est craindre de n’être jamais à son niveau, c’est découvrir les puissances mêmes qui sont en soi et mettre tout son zèle à les exercer. L’amour a une double portée ontologique : d’abord, parce qu’il est le lien de l’être fini et de l’Etre infini, ce qui montre qu’il n’y a d’amour que de Dieu, mais que l’amour que nous avons pour un être particulier ne peut être lui-même qu’un amour infini parce qu’il a toujours Dieu lui-même comme objet, de telle sorte qu’il donne à celui qui aime cette coextension spirituelle avec la totalité de l’Etre, qui permet de maintenir l’univocité ; ensuite parce qu’il pose l’existence de l’objet aimé, sollicite son activité intérieure et appelle en lui une sorte de retour qui fait que de deux êtres qui s’aiment, chacun est doublement nécessaire à l’autre afin de le poser en quelque sorte du dehors dans l’existence, mais non point absolument du dehors, cependant : car il ne le pose ainsi du dehors que pour évoquer en lui une intimité solidaire de la sienne et qui devient commune avec la sienne en un point où elles font toutes deux la preuve de leur mutuelle origine et de cette naissance incessante du multiple dans l’un, sans laquelle l’un ne serait qu’une unité abstraite et idéale, et non une union concrète et vivante qui ne cesse de se produire et de renaître pour ainsi dire indéfiniment. On comprend donc que l’amour lui-même garde toujours une extrême timidité ; il reste un rêve, une espérance, une possibilité qui n’ose ni s’avouer à elle-même, ni se considérer comme étant jamais capable de s’actualiser aussi longtemps qu’il n’a point reçu de réponse. Mais c’est cette réponse, s’il la reçoit, qui lui donne l’être et qui le donne aussi à celui qui l’accorde. Alors son élan intérieur redouble ; la transformation de la possibilité qui était en lui en actualité lui paraît à peine croyable, mais il sent qu’il dépend encore de lui de la réaliser et une émotion incomparable l’envahit au moment de s’y résoudre.
Ainsi, c’est dans l’acte d’amour que l’on saisit le mieux la liaison indissoluble de l’acte pur et de la participation. On l’y trouve pour ainsi dire non point comme une simple possibilité, mais comme une expérience indéfiniment présente, vécue et éprouvée. Dans le moment où il aime, chaque être pénètre dans le secret de l’acte créateur ; il fait sienne cette puissance qui reste mystérieuse quand on essaie de la définir par un concept, et qui devient aussi claire que la lumière du jour lorsqu’elle vient habiter en nous, qui non seulement donne à tout ce que nous voyons une efficacité et un sens, mais qui nous montre aussi d’une manière si évidente que l’acte qui nous fait être est à la fois reçu et créé par nous, que nous devenons intérieur à nous-même dans la mesure où nous nous dépassons pour chercher une fin hors de nous-même et que le principe par lequel les êtres s’unissent est aussi celui qui fonde l’unicité inaliénable de leur vie la plus personnelle et la plus cachée.
N’est-ce pas dans cette union d’un être avec un autre être que l’on observe son engagement le plus profond, son option la plus grave, sa pudeur la plus farouche, de telle sorte que son intimité ne se découvre, et en fait ne se réalise, qu’au moment même où il semble la rompre ?
Mieux encore que l’intelligence, l’amour nous rend sensible la réalité de la participation. Car non seulement il nous montre à l’œuvre, jusque dans ses démarches les plus humbles, l’efficacité même de la puissance créatrice, mais encore il appelle une réciprocité qui le rend imparfait, quand elle lui manque, et fait éclater la liaison nécessaire, au cœur de la participation, entre un acte que j’exerce et un acte qui me soutient. Car l’être de celui qui aime dépend sans doute de l’amour qu’il éprouve lui-même et qui, commençant par l’amour de soi et rayonnant sur tout l’univers, est comme un engagement absolu du désir et du vouloir à l’intérieur de l’Etre et de la Vie dont il devient solidaire et qu’il demande pour ainsi dire à assumer ; c’est donc par l’amour qu’il entre dans l’être, mais, comme on le voit, sans pouvoir se poser autrement qu’en sortant de lui-même et en se dépassant indéfiniment. Cependant, bien qu’il semble que ce soit plus d’aimer que d’être aimé, bien que ce soit là que réside l’acte véritable, l’intimité, la générosité parfaite d’une démarche qui n’a pas besoin de salaire, pourtant cet amour manque d’efficacité s’il ne suscite pas partout l’amour ; et l’amour qu’on lui rend le confirme, le redouble. A partir du moment où il est reconnu et accepté, il est pour ainsi dire objectivé. Or tandis que l’objet n’est jamais posé par la perception que comme une apparence, le privilège de l’amour, c’est de ne jamais poser son objet autrement que comme une intériorité ou une liberté qui cesse d’être isolée dans le monde, qui n’est plus l’origine incertaine d’elle-même, exposée à un doute contre lequel elle ne peut être à elle-même sa propre garantie, mais qui se rompt dès qu’elle se découvre dans la même et indivisible opération de l’esprit, comme à la fois posante et posée, à la fois voulante et voulue.
Bien plus, l’amour est l’acte qui nous fait perdre l’existence. Il est toujours don de soi et sacrifice. Mais l’on peut dire que ce qu’il nous fait perdre, c’est seulement l’existence au sens étroit et individuel du mot et qu’il faut qu’il nous la fasse perdre pour nous faire pénétrer dans l’Etre où il n’y a plus rien qui puisse demeurer extérieur à nous-même, où tout est pour nous intimité pure. Mais cela n’est possible, et notre être personnel n’évite de se dissoudre et de s’abolir en lui que si l’amour dont nous sommes l’objet nous restitue une existence nouvelle, bien différente de celle que nous avons perdue, et qui réside dans cette activité toute spirituelle pour laquelle notre individualité séparée avait accepté elle-même de se sacrifier.