ART. 4 : L’amour fonde et dépasse en même temps mon existence individuelle.
On ne peut pas considérer l’amour comme une opération qui s’ajoute à l’être ou un attribut qui le détermine ; il est l’essence de la participation ; c’est par lui que le moi se constitue en rejoignant le principe dont il dépend. L’amour fonde mon existence individuelle sur l’acte même qui la dépasse et par lequel je la dépasse. En lui se réalise le circuit éternel entre le principe sur lequel se fonde la participation et l’exercice de celle-ci. J’aime toujours au delà de moi parce que je ne puis aimer en moi que ce qui est la source même de l’être et de la vie.
L’amour anime et dénoue cette démarche réflexive que nous avons définie dans le livre I et qui est constitutive de notre conscience individuelle : il exprime notre découverte de l’Etre pur et notre union avec lui, car l’amour ne trouve sa fin que dans l’Etre, et l’être ne fait qu’un avec l’amour qu’il a pour lui-même et par lequel il se pose et persévère à se poser. De telle sorte que le moi dont l’existence n’est que participée ne peut aimer sans se renoncer, c’est-à-dire sans sortir de lui-même, et sans trouver hors de lui-même la réalité dont il participe et qui ne cesse à la fois de le renouveler et de l’enrichir.
On prétend souvent pourtant qu’il n’y a d’amour que de soi, que le moi est naturellement l’objet et le sujet de l’amour et que le dialogue caractéristique de la conscience elle-même résulte précisément de la distinction que nous introduisons entre ces deux aspects du moi et de la relation qui les unit. Telle serait la signification la plus profonde de cette dualité du sujet et de l’objet que l’on considère seulement comme la condition formelle de la possibilité de la conscience : car on sait bien que l’activité constitutive du moi qui se connaît est inséparable de l’activité du moi qui s’affirme et qui se veut. Cependant l’amour de soi se heurte métaphysiquement à de nombreuses difficultés. Comme quand il s’agit de la connaissance, la distinction entre l’objet et le sujet de l’amour n’est jamais réalisée ici que d’une manière imparfaite ; elle nous paraît contraire à la nature des choses ; elle n’est jamais obtenue que par une inversion de la direction normale des fonctions de la conscience qui est singulièrement instructive. On n’aime, on ne connaît que ce qui n’est pas soi. C’est en connaissant, en voulant, en aimant le non-moi que le moi s’enrichit, se constitue et se possède. Pour se connaître, pour s’aimer, on est obligé de transformer le moi en objet, c’est-à-dire de le déterminer, d’en faire un être déjà fixé et circonscrit, c’est-à-dire le contraire précisément de cette activité même du moi que la connaissance et l’amour cherchent également à saisir. Admettons encore que le propre de la connaissance de soi, ce soit en effet d’effectuer cette transformation du moi en objet, bien que, dans cet objet le moi ne se reconnaisse jamais lui-même. Du moins on ne peut éviter d’avouer que la seule chose qui soit digne d’être aimée, c’est l’activité qui nous donne l’être, dans laquelle nous ne cessons de puiser, que nous limitons, à laquelle nous sommes infidèles, mais qui pourtant ne nous manque jamais. En nous il n’y a donc que Dieu qui mérite d’être aimé. Et Dieu est le seul être dont l’essence est de s’aimer lui-même éternellement. Quand nous nous aimons nous-même, c’est lui que nous aimons, ou ce qui en nous participe de lui. Et le vice de l’amour-propre, c’est seulement d’aimer ses propres bornes, c’est-à-dire de s’aimer là où précisément la participation s’interrompt. L’amour-propre est donc un amour qui défaille.
ART. 5 : C’est parce que la participation est la racine de l’amour qu’il réalise à la fois la distinction et l’union de l’un et du divers.
Nous ne pourrions pas sans doute expliquer la possibilité de l’amour sans la participation qui, en reliant tous les êtres au même Tout, les relie aussi les uns aux autres, ou qui, d’une manière plus précise, en faisant dépendre toutes les libertés d’une Liberté suprême à laquelle elles participent et qui les fonde, réalise entre elles une interdépendance dans l’acte même par lequel elles constituent leur initiative propre. Ainsi, si dans l’action de la puissance créatrice nous trouvons toujours le même amour partout présent et partout offert, l’amour même qui nous élève vers elle comme vers la condition de notre être et de notre accroissement, mais qui ne fait qu’un avec celui par lequel elle nous appelle à l’être, nous oblige à trouver dans les autres consciences, au moment où elles se réalisent, un exemple et un moyen qui nous invitent à nous dépasser nous-même et, par une mutuelle entremise, à nous réaliser avec elles : et cet amour que nous avons pour elles n’est rien de plus que la suite de ce mouvement d’amour qui est à l’origine de la création ; il le réfléchit pour ainsi dire à travers son œuvre.
Dès lors, c’est parce que toutes les personnes dans l’exercice de leur initiative propre sont solidaires de l’Acte absolu sans lequel elles ne pourraient rien, qu’elles sont aussi solidaires les unes des autres. C’est leur rapport commun avec lui qui fait leur rapport mutuel, rapport qui fonde leur indépendance propre sur leur unité profonde dans le principe même où elles trouvent l’être et dont la découverte constitue l’amour. C’est seulement au moment où il apparaît que nous pouvons dénouer l’antinomie entre l’universel et le particulier, ou entre l’un et le divers, que l’effort de la pensée philosophique a toujours été de surmonter. Non seulement en effet c’est en se distinguant les uns des autres et même en s’opposant les uns aux autres que les individus font la preuve du lien qui les unit, non seulement l’union ne peut être ce qu’elle est, c’est-à-dire un acte constamment voulu et réalisé, que par cette distinction et cette opposition mêmes ; mais encore le propre de l’amour, contrairement à ce que l’on croit souvent, c’est de vouloir ces différences, au lieu de les abolir, c’est de réaliser l’union grâce à la différence même qu’il affirme et qu’il surmonte à la fois. La synthèse de l’un et du divers s’effectue donc ici non plus par une opération théorique, mais par un acte vivant qui est l’amour même. Ainsi on peut dire que c’est l’amour qui établit un lien entre les parties du Tout ou entre les parties et le Tout et qui fait même qu’il y a un Tout et des parties. Il est donc le principe de toutes les synthèses. Et l’on voit que l’amour est en droit universel et qu’il ne se limite que par notre limitation. On peut aller plus loin et dire que la dualité, que l’on considère à juste titre comme caractéristique de la conscience et qui est, soit une dualité à l’intérieur du moi lui-même, soit une dualité entre moi et un autre moi, soit une dualité entre le moi et le Tout, se trouve posée par l’amour même comme une condition de sa possibilité et qu’elle est posée et maintenue avec une force d’autant plus grande que l’amour est plus grand, et, par conséquent, qu’il établit un lien plus intime entre deux termes qui ne se distinguent que pour se soutenir l’un l’autre dans l’absolu par le lien même qui les unit. Cette dualité par laquelle se manifeste l’unité de l’acte et qui se résout dans l’union, se réalise d’une manière toujours imparfaite et précaire dans l’amour de soi précisément parce que je ne puis pas établir en moi une distinction réelle entre deux êtres différents, de telle sorte que je m’aime comme un autre sans pouvoir dire de cet autre qu’il m’aime à son tour. Elle se réalise d’une manière réelle et réciproque, bien qu’insuffisante, dans l’amour d’un autre, puisque je pose cet autre comme différent de moi et que j’appelle son amour qui ne m’est pas toujours rendu. Elle se réalise d’une manière parfaite et surabondante dans l’amour de Dieu, puisque l’amour que j’ai pour lui, sans pouvoir jamais égaler l’amour qu’il me porte, ne cesse de se renouveler et de s’enrichir en vivifiant tout à la fois l’amour que j’ai pour moi et l’amour que j’ai pour autrui, qui en sont, si l’on peut dire, à la fois le moyen et les degrés.
ART. 6 : L’amour, loin de souffrir de la différence entre autrui et moi, tire de cette différence même son élan et sa joie.
Il ne suffit pas de dire que dans l’amour le moi poursuit à travers un autre être le dialogue qu’il entretient sans cesse avec lui-même ; il ne se prolonge point, comme on le dit parfois, dans un autre. Il ne cherche pas à se contempler dans un miroir, ni à atteindre hors de soi un interlocuteur vivant qu’il ne trouve jamais tout à fait en soi. Il n’y a d’amour véritable que là où, au lieu de souffrir de la différence entre autrui et moi, c’est cette différence même qui me donne de la joie. Dans l’amour, je conçois autrui comme autre que moi, je le veux comme un autre moi et non pas pour moi et par rapport à moi. De là le sentiment d’humilité et d’indignité qui se mêle à la pudeur et accompagne souvent les formes les plus pures de l’amour. Jamais l’essence de l’être ne s’affirme d’une manière aussi pleine et aussi parfaite que quand il aime : par contre il n’y a que l’essence de l’être aimé qui retienne son attention, c’est d’elle seule qu’il affirme à la fois l’être et la valeur.
Nous sommes bien éloignés de penser qu’il y ait dans l’amour une sorte d’impossibilité ou de contradiction, qui provient de notre limitation, de la séparation irréductible entre les consciences, de la solitude où chacune d’elles se trouve nécessairement enfermée. Cette limitation et cette séparation sont tout à la fois les obstacles et les moyens sans lesquels l’amour ne pourrait pas s’exercer. L’égoïsme gémit de l’altérité, mais non pas l’amour : sa joie au contraire, c’est la présence même dans le monde d’êtres différents de lui et qu’il puisse aimer. C’est ce qui est distinct de moi, qui possède hors de moi une initiative séparée, que mon amour appelle et dont il a besoin. Comment voudrait-il le réduire à lui en continuant encore à l’aimer ? Il n’aimerait alors que soi. Comment voudrait-il s’absorber en lui ? Il veut un être indépendant de lui afin précisément de l’aimer. Il lui suffit de faire partie du même monde, c’est-à-dire de participer au même principe qui lui donne l’être, de contribuer à favoriser son développement en associant son action à l’action qui le crée et à l’action par laquelle il se crée, de coopérer avec lui dans l’univers de la participation. Aussi peut-on dire qu’en droit l’amour est universel ; il s’étend à tous les êtres, il n’a jamais plus d’ardeur, ni plus de perfection, que lorsque le sentiment de cette commune coopération, en faisant irruption dans la conscience, se change en une mutuelle médiation. Le paradoxe et la beauté de l’amour, c’est précisément d’être l’acte d’une liberté, qui prend pour objet une liberté différente, et qui, au point même où celle-ci fonde son indépendance, réussit à s’y unir.
Si la volonté d’un autre est pour nous le plus grand de tous les obstacles, le propre de l’amour, c’est précisément de se la concilier et de la vaincre. Il est donc remarquable que l’amour me porte vers une existence qu’aucune autre fonction de l’esprit ne me permettrait de découvrir : cette existence, c’est celle d’une personne. Ce qui montre suffisamment le caractère ontologique de l’amour, car cette existence qui n’est pas la nôtre, qui même ne dépend pas de nous, l’amour nous permet, non seulement de la rendre solidaire de la nôtre, mais encore d’y pénétrer. L’amour est le droit d’accès dans l’intimité de ma conscience qui est accordé à une autre conscience : et sa réalité ne se prouve que par l’expérience, c’est-à-dire par la possibilité qu’elle a d’en faire usage.
Sans l’amour, l’être ne sortirait jamais de lui-même. Mais sous sa forme la plus humble, l’amour qui, à travers le désir, recherche un autre corps, essaie d’atteindre un autre esprit, une puissance de penser, de vouloir et d’aimer, emprisonnée dans un corps comme le nôtre et qui tend, elle aussi, à rompre sans cesse les frontières de sa solitude. Beaucoup s’arrêtent à l’amour des corps, pensent qu’il se suffit et qu’il nous donne tout ; mais il ne nous donne que le plus facile. S’il ne nous donne rien de plus, il ne nous donne rien et même il rend impossible l’amour véritable, qui dépasse l’autre et le rend inutile à mesure qu’il devient lui-même plus parfait et plus pur.