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ART. 12 : L’amour est l’actualité de la liberté, qui s’identifie en lui avec une nécessité spirituelle.

Tout le problème de l’amour est de savoir comment une liberté peut devenir un objet pour une autre liberté. Car nous ne pouvons pas nous contenter de dire, comme on le fait souvent, qu’une liberté, à partir du moment où elle a été découverte par une autre liberté, est devenue pour elle un objet de respect. Le respect ne possède qu’un caractère négatif ; il impose à notre liberté des bornes, il laisse à une autre liberté son indépendance ; il ne permet pas de l’atteindre, il ne nous donne aucune communication avec elle. C’est là le rôle de l’amour, qui commence avec cette émotion inséparable de la rencontre d’une liberté qui n’est pas la nôtre, avec le sentiment d’une fraternité qui les unit, avec cette attente, cette crainte, cette promesse qui naissent à la fois dans notre conscience dès que s’esquissent des relations possibles avec elle. Je n’aime qu’au point même où j’obtiens le contact avec cette liberté qui n’est pas la mienne et qui délivre la mienne au lieu de l’asservir. Alors, nous découvrons l’identité réelle de la liberté et de l’amour, car la liberté d’un autre est aussi la fin de mon amour ; et c’est quand cet amour naît en moi que ma propre liberté se réalise, qu’elle acquiert un contenu. C’est pour cela aussi qu’elle cherche à susciter l’amour en autrui, c’est-à-dire l’exercice même de cette liberté qui est en lui et qui ne se réalise que quand il a trouvé lui aussi un objet d’amour.

Aussi, est-ce un leurre véritable que de croire que l’amour puisse être une possession qui ressemble à une domination ou à une conquête. L’amour est infiniment plus subtil et plus exigeant ; il demande le consentement de l’être aimé, consentement dont nous savons bien qu’il ne nous le donne que s’il nous donne librement son amour. Et nous savons bien aussi qu’un tel amour ne peut pas être forcé. Peut-être aurait-on trouvé la clef de ce mystère si l’on pouvait être assuré que le propre de l’amour véritable, c’est de produire toujours une réponse, si silencieuse et si lointaine qu’elle puisse être par opposition au désir ou à la passion qui, ne cherchant que leur propre avantage, doivent au contraire la négliger. La liberté demeure une simple possibilité tant que l’amour n’est pas né. Mais agir par amour, c’est, pour chacun de nous, agir comme de soi-même. L’amour est donc l’actualité de la liberté. Nul n’a mieux marqué ce caractère de l’amour que Dante au chant XVIII du Purgatoire dans l’un des passages les plus beaux de la Divine Comédie : quand « l’amour qui s’allume en vous surgit de nécessité, il n’est encore que le désir ». Mais « en vous aussi est le pouvoir de le réprimer, la noble vertu que Béatrice appelle le libre arbitre ». Or, le libre arbitre cherche l’amour véritable qui repousse l’assujettissement du désir et qui donne une satisfaction et une nourriture tout à la fois à l’intelligence et au vouloir. L’amour renouvelle perpétuellement en nous le sentiment de notre liberté : quand il est pour nous une chaîne, c’est qu’il est mort.

Mais il ne réalise une unité si parfaite de nos puissances intérieures que parce qu’il crée en nous une nécessité d’une forme nouvelle, que l’on peut appeler une nécessité spirituelle : alors nous ne pensons plus qu’il nous soit possible ni de cesser d’aimer, ni d’aimer autrement. Une telle nécessité, au lieu de contredire notre liberté, en exprime la perfection, qui n’était point atteinte aussi longtemps que cette liberté manquait de lumière et qu’elle croyait pouvoir opter entre des partis différents. Ici encore, l’amour ne met en jeu la contradiction que pour la surmonter. Et il montre une fois de plus qu’il est l’extrême pointe où notre passivité et notre activité non seulement se réconcilient, mais se confondent. Il est peut-être la seule chose au monde qui ne puisse pas être commandée. Mais comment faut-il l’entendre ?

Dirons-nous qu’il exige un consentement que nous sommes seuls à pouvoir donner, ou qu’il est une fatalité irrésistible à laquelle nous ne pouvons pas nous dérober ? On voit la pensée humaine osciller toujours entre ces deux interprétations de l’amour. La première seule lui convient. La seconde n’a en vue qu’une attraction physique et passionnelle. Et l’on peut dire que dans l’amour, comme dans toutes les fonctions de l’esprit, ce sont là les deux extrêmes entre lesquels se produisent toutes les démarches de la participation. Si on les isole, il se produit entre elles une contradiction invincible ; mais entre elles il y a aussi toute une suite de degrés qui montrent la prévalence variable de l’activité ou de la passivité. Et lorsque celle-ci a été purifiée, transfigurée et dépassée, alors la liberté, ne subissant plus aucune contrainte du dehors, devient à elle-même sa propre nécessité.

ART. 13 : L’amour permet de reconnaître l’identité de l’acte et de la valeur.

De même que l’intimité nous avait permis de réaliser une identification entre l’être et l’acte, puisque l’être ne peut avoir d’autre intériorité que l’acte par lequel il se pose, de même l’amour nous permet de réaliser une identification entre l’acte et la valeur, puisque l’amour, c’est l’acte reconnaissant dans la valeur la raison même qu’il a de se poser et qu’inversement, la valeur, c’est l’être en tant qu’il est pour la conscience un objet de suprême intérêt, c’est-à-dire un objet d’amour. C’est cette liaison entre l’amour et la valeur qui, au lieu de nous permettre d’opposer l’amour au désir, fait de l’amour le désir suprême, nous découvre tous nos désirs, les multiplie et nous oblige toujours à passer au delà. C’est elle aussi qui fait que l’amour est toujours créateur, qu’il nous anime dans la poursuite de la vérité, qui est la fin de l’intelligence, mais aussi dans la poursuite de toutes les fins de la volonté, qui nous apparaissent toujours comme meilleures que notre état présent. C’est elle qui nous permet de comprendre pourquoi il y a en nous un mouvement qui nous porte vers le haut, le haut se confondant ici avec l’origine première de ce mouvement avant qu’il se soit asservi à des objets ou qu’il se soit renoncé en faveur de l’habitude et du mécanisme.

C’est ce retour qui est créateur, et qui explique tout le progrès qui se réalise dans le monde. Le progrès ne consiste pas à s’éloigner de l’acte créateur, mais à s’éloigner du monde réalisé vers une création qui recommence toujours. C’est pour cela qu’il est une purification. On est donc éloigné de penser comme beaucoup d’hommes que c’est le mécontentement et l’inquiétude qui nous obligent à créer. Du moins, n’y a-t-il là que des conditions négatives qui ne suffisent pas à faire naître en nous l’élan qui leur manque. Loin d’appeler l’amour, elles sont le signe du défaut d’amour ; il n’y a que lui qui crée, parce qu’au delà même de toutes les démarches de la participation, il consomme notre union avec la puissance créatrice. C’est en lui que l’essence de l’Etre se découvre à nous dans cette fécondité infinie que nous ne cessons de désirer, de vouloir et de produire : il est l’Etre même, considéré dans le principe interne et efficace qui le fait être en posant sa valeur. Il réconcilie l’unité de ce principe avec la multiplicité toujours croissante des foyers de participation. Le propre de l’amour, c’est de susciter sans cesse d’autres consciences capables d’aimer à leur tour. La seule chose qui puisse nous soutenir dans les occupations même les plus vulgaires de notre vie, c’est qu’elles soient faites pour quelqu’un.

L’amour est donc le sommet de la participation qui suppose, contient et dépasse toutes ses formes particulières. Il peut être considéré par nous comme le principe et la fin de tous nos actes, comme la raison de tous nos états, qui expriment en quelque sorte ses effets dans la partie passive de nous-même. C’est lui qui anime à la fois la volonté qui cherche toujours à le dégager, et la pensée qui l’éclaire et lui donne toujours un nouvel aliment. Lui seul me donne une possession véritable qui implique la double joie de comprendre et de consentir. Mais il surpasse l’intelligence et ajoute pour ainsi dire à sa lumière en subordonnant les raisons de la raison aux raisons du cœur. Et il surpasse la volonté en ajoutant à ses propres forces, en lui imprimant un élan qui la porte toujours au-dessus d’elle-même : l’amour nous permet d’accomplir des actes dont la volonté la plus puissante se montrera toujours incapable, s’il n’est pas là pour la soutenir.

Il n’y a pas d’autre justification du monde que celle-ci, c’est que je puisse toujours découvrir en lui de nouveaux objets à vouloir, à comprendre et à aimer. L’acte d’aimer, c’est la perfection même de l’acte de vouloir et de l’acte de comprendre. Il donne aux deux autres actes leur achèvement, il nous met en présence d’un absolu, d’une fin suprême où toutes les restrictions du vouloir et de l’intellect sont abolies. Il n’y a rien dans le monde qui puisse se soutenir et persévérer dans l’existence sans être aimé : et on trouve encore l’amour de soi et l’amour de Dieu dans la créature la plus abandonnée ; ce qui sauvegarde partout l’essence même de la participation. Mais l’amour de soi pour soi et de Dieu pour soi et pour nous ne devient en nous l’amour des autres êtres et l’amour de Dieu que par un effet de notre liberté et s’exprime toujours par un choix fondé à la fois sur les dispositions de la nature, et sur le discernement de la valeur. En droit, notre amour doit surpasser tous les choix, mais il ne peut s’étendre à tous les êtres que s’il se confond avec la charité.

L’amour est infini, actuel et toujours vivant. N’oublions pas que c’est le temps seul qui lui livre l’infinité ; mais dans cette infinité il ne se dissipe pas : il ne perd rien de son unité. C’est comme un cercle qui toujours s’accroît et dont le foyer se ranime toujours.

En s’achevant sur l’acte d’aimer, la dialectique de l’Acte retrouve comme dénouement une opération concrète qui nous rappelle la démarche inaugurale de la réflexion par laquelle elle s’était ouverte dans le premier livre de cet ouvrage. Car le propre de l’amour, c’est de nous permettre, comme la réflexion, de remonter vers le principe même dont notre existence dépend, mais en reconnaissant, comme le montrait déjà la théorie de la réflexion, que l’activité qui l’anime, il l’emprunte à ce principe vers lequel il tend et dont il reçoit l’élan même par lequel il part à sa recherche. De telle sorte qu’on a pu dire que comme c’est la pensée suprême qui se réfléchit en nous, c’est l’amour pur qui s’aime aussi en nous. Et il est également vrai que la réflexion peut être regardée comme une médiation qui nous donne toujours de nouveaux motifs d’aimer et que c’est l’amour qui la suscite comme si la lumière en nous était toujours un effet de la ferveur.¹⁰


¹⁰ La Dialectique de l’Eternel Présent que nous avons entreprise a été inaugurée par un premier volume intitulé De l’Etre, où nous avons montré la primauté de cette notion par rapport à toutes les autres : ce qui nous avait permis, s’il n’y a rien au delà de l’être et si toute autre notion l’implique, de réaliser la liaison avec l’Absolu de l’expérience que nous avons de nous-même et de l’expérience que nous avons du monde. Dans le présent volume qui traite de l’Acte, nous avons montré que l’intériorité de l’Etre, c’est un acte toujours en exercice et auquel nous ne cessons de participer. Nous montrerons bientôt comment notre participation à l’Acte pur nous permet de résoudre les rapports du Temps et de l’Eternité. Ce nouveau volume sera suivi ultérieurement de deux autres : l’un traitera de l’Ame humaine, et le dernier de la Sagesse.

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