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ART. 1 : L’amour a son origine dans le désir, mais il intègre les différentes fonctions de la conscience et en réalise l’unité.

Nous ne pouvons point rencontrer le problème de l’amour sans évoquer le rapport de l’amour et du désir. Et, de fait, la participation est nécessairement entée sur la nature qui est la condition même de sa possibilité. On ne s’étonnera donc pas que l’amour ait son origine dans le désir qui est l’appel en nous de la nature, bien que l’amour le transfigure, oblige la volonté et l’intelligence à s’en emparer, de telle manière qu’il devienne à la fin un appel de l’esprit pur. L’amour, c’est le désir ratifié par l’intelligence et par la volonté et incorporé par elles à notre âme elle-même.

Mais l’amour ne se détache jamais de son origine. Il est un désir spiritualisé, mais qui continue à ébranler la sensibilité : il réalise la réconciliation la plus parfaite de l’activité et de la passivité, car il est à la fois l’acte le plus pur que nous puissions accomplir et le don le plus gratuit que nous puissions recevoir. Et il ne se consomme qu’au moment où celui qui est le sujet de l’amour en devient à son tour l’objet. Or le propre de la sensibilité, c’est de réaliser déjà elle-même cette unité de l’activité et de la passivité qui met toujours en corrélation le désir et le plaisir, comme l’intelligence mettait toujours en corrélation le concept avec la donnée, et la volonté son opération avec son ouvrage. Toutefois, tandis que le caractère original de l’intelligence, c’est toujours de subordonner l’acte de la pensée aux exigences de la réalité, tandis que le caractère original de la volonté c’est de subordonner la réalité aux exigences de l’intention, on trouve dans la sensibilité une sorte de va-et-vient et d’aller et retour entre le plaisir et le désir qui fait que non seulement ils s’appellent et se répondent, mais encore se nourrissent et se surpassent l’un l’autre, de telle manière que l’on peut dire également que le désir survit dans le plaisir et que l’on jouit déjà de désirer : et l’on peut dire également que c’est le désir qui est un mouvement de notre âme, tandis que le plaisir est seulement un état que nous subissons, ou que le désir nous rend esclave tandis que le plaisir libère en nous une activité qui, jusque-là, était retenue.

Il ne faut donc pas s’étonner que l’on trouve déjà dans le désir l’unité de la conscience à l’état naissant. Ensuite les différentes fonctions de l’esprit la dissocient : comme on l’a montré au chapitre XIII, elles se distingueront les unes des autres et entreront en conflit afin de permettre à notre liberté de se constituer. Le propre de l’amour sera de fonder l’unité plénière de la conscience lorsque leur synthèse sera réalisée. A ce moment-là on ne peut pas dire que la sensibilité soit abolie : elle est comblée. Et c’est pour cela que l’on considère parfois l’amour comme relevant de la sensibilité seule. La sensibilité en effet exprime en nous les traces de tous les actes que nous pouvons accomplir, aussi bien des actes de l’intellect que de ceux du vouloir : lorsque cette activité a atteint son plus haut point, toute sa capacité se trouve remplie. C’est ce qui se produit dans l’amour qui peut être défini comme une sorte d’affect de l’acte pur.

ART. 2 : L’amour ne peut pas se passer de la volonté ; mais celle-ci ne suffit pas à le produire.

On peut trouver des difficultés à penser que l’amour dépend de la volonté et que pourtant il résiste à la volonté et lui échappe. Mais il en est ici de l’amour comme de l’intelligence. Il ne suffit pas plus de vouloir aimer pour aimer que de vouloir comprendre pour comprendre. Et même il y a dans l’effort volontaire une sorte de préoccupation et de raideur qui paralyse le jeu de l’intelligence et de l’amour au lieu de le favoriser. Mais ce qu’il y a d’admirable dans l’acte d’aimer et qui montre comment il intègre et surpasse l’acte de vouloir, c’est que je ne puis aimer sans vouloir aimer, de telle sorte que l’amour véritable exprime toujours ma volonté la plus forte, la plus pure et la plus profonde, bien que ma volonté pourtant soit impuissante pour le faire naître. Je ne puis aimer ce que je veux, ni qui je veux. Il y a même je ne sais quoi de ridicule et d’odieux dans l’idée d’un amour que la volonté pourrait produire. Il faut qu’il y ait en lui une activité que j’exerce et que je reçois en même temps. Il nous élève jusqu’à ce sommet de la participation où la liberté ne fait qu’un avec le don. C’est que la volonté c’est nous-même, au lieu que l’intelligence ou l’amour c’est toujours une rencontre du réel, une réponse qu’il nous fait. La volonté ne connaît que la vertu. Dans l’exercice de l’intelligence et de l’amour, il faut toujours qu’il y ait une grâce qui nous soit faite. La volonté cherche par conséquent à laisser apparaître en nous l’objet de l’intelligence ou de l’amour plutôt qu’elle ne cherche à les produire ; mais lorsqu’elle entreprend de les imiter ou de les suppléer, en forgeant soit la vraisemblance, soit la bienveillance, elle met en évidence ce qui lui manque et la distance qui la sépare des opérations qu’elle est hors d’état d’accomplir. Pourtant si le mot de volonté désigne l’initiative qui est en nous et qu’il dépend de nous de régler, alors on ne peut pas dire que la volonté soit sans effet sur l’intelligence et sur l’amour. C’est à elle qu’il appartient d’éveiller ces puissances pures qui résident au cœur de nous-même et de les mettre en œuvre. Mais l’erreur de la volonté, c’est de s’imaginer qu’elle est capable de déterminer leur objet, c’est de s’attribuer à elle-même une vertu créatrice, c’est de croire qu’elle peut engendrer l’intelligible ou l’aimable, c’est de ne pas reconnaître que son rôle, c’est seulement de leur ouvrir accès à l’intérieur de la conscience en laissant à l’intelligence et à l’amour le soin de les accueillir.

Et précisément, il y a souvent dans la volonté une obstination, une ambition de se suffire qui manifeste le défaut d’intelligence ou le défaut d’amour. Non point que la volonté ici soit dépourvue d’efficacité, bien qu’il faille qu’à un certain moment elle fasse silence, soit quand l’évidence apparaît, soit quand l’amour se découvre. Pourtant la volonté ne se retire jamais de la conscience ; elle est l’activité même qui demeure présente au sein de l’intelligence et de l’amour ; on peut toujours lui reprocher de n’avoir rien fait pour les éveiller, de leur avoir fait obstacle, d’avoir négligé de les entretenir et de les promouvoir, de n’en avoir pas fait le meilleur usage. De telle sorte que la distinction des trois fonctions de l’esprit ne peut jamais être abolie.

C’est lorsque la volonté demeure une volonté séparée, ambitieuse de se donner à elle-même son objet ou sa fin, qu’elle prétend jouer le rôle de l’intelligence ou de l’amour et devenir l’arbitre unique de la vérité et de la valeur. Mais lorsque la sagesse atteint son véritable sommet, alors la volonté s’accorde avec le donné, le pénètre et en prend possession, au lieu de chercher à le contraindre et à le dépasser. Ce que nous nous attachons à comprendre et à aimer, c’est tout ce que notre situation dans le monde a mis sur notre chemin et propose à notre participation.

Dans l’amour le plus haut et le plus pur, toutes les fonctions s’exercent à la fois : elles se soutiennent et s’exaltent pour ainsi dire les unes les autres. Aucune d’entre elles n’a plus de jeu séparé. Elles se pénètrent et réalisent enfin l’unité de notre conscience. Mais alors nous ne refusons rien de ce que la vie nous apporte, et dans l’événement le plus humble, dans les tâches les plus misérables, nous reconnaissons et nous réalisons la présence même de l’Absolu. L’amour qui a traversé et qui porte encore en lui la volonté et l’intelligence devient une sorte de touche sensible de l’Acte pur.

ART. 3 : L’intelligence remplit l’intervalle entre le vouloir et l’amour.

Quelle que soit la communauté apparente de direction entre l’intelligence et l’amour qui semblent également nous éloigner de nous-même pour nous porter soit vers un autre objet, soit vers un autre être, nous ne pouvons pas méconnaître qu’il y a de l’une à l’autre inversion de sens. Car l’intelligence convertit en elle-même, c’est-à-dire en idée, tout terme auquel elle s’applique, au lieu que le propre de l’amour, c’est de se convertir lui-même en l’être aimé. La forme la plus haute de l’intelligence est celle sans doute dans laquelle l’inflexion est devenue la même : mais elle suppose l’amour, elle se réalise par lui et à la fin ne fait qu’un avec lui.

Il y a donc une profonde opposition de nature entre la connaissance et l’amour. Car bien que l’essence de la connaissance ce soit d’être tendue vers l’objet, c’est pour soi que l’on connaît ; même si elle ne poursuit pas un but utilitaire, la connaissance élargit indéfiniment notre conscience. Au contraire, bien que l’amour la dilate plus encore, il ne se laisse pas enfermer en elle ; ce sont les autres que l’on aime et c’est pour eux qu’on les aime et non pas pour soi.

La marque de l’amour, c’est de nous obliger à vouloir l’être d’un autre, comme on veut son être propre, de le vouloir pour lui et non pas pour soi, et de se vouloir soi-même pour lui.

De plus, l’intelligence ne nous donne rien de plus que la connaissance ou la représentation de l’objet, c’est-à-dire sa virtualité ou sa possibilité. A la limite elle tend à se confondre avec lui, ce qui abolirait, il est vrai, à la fois l’objet et le sujet. Mais il suffit qu’elle soit assujettie à transformer en objet tout ce qu’elle connaît, pour qu’il lui soit interdit d’atteindre l’être en soi, l’être tel qu’il est comme foyer d’initiative indépendant. Enfin elle a besoin de la volonté pour être ébranlée ; et celle-ci ne cherche un objet qu’elle puisse comprendre qu’afin de poser sa valeur et d’être capable de l’aimer. C’est donc vers l’amour qu’elle tend et avant même qu’elle entre en jeu, c’est obscurément l’amour qui l’anime. Cet amour ne peut s’exercer à son tour que si l’objet que lui présente l’intelligence n’est lui-même qu’une voie d’accès vers un être réel ayant au moins autant de dignité que celui qui aime, et capable de répondre par un acte personnel à l’acte même qui le prend pour fin. C’est avec l’apparition de l’acte d’aimer que le cycle de la participation se referme et trouve son unité.

C’est donc seulement dans l’amour que l’intelligence et la volonté remplissent leur véritable destination et se réunissent. Ainsi il peut en être considéré tour à tour comme l’origine et la synthèse. Et si l’on voulait l’en dissocier, il ne resterait de lui qu’un mouvement de la chair, un appel de la nature dont le rôle serait de solliciter notre âme, mais qui ne trouverait en elle aucune réponse. L’acte d’aimer, loin de commencer à s’exercer, resterait enseveli dans la servitude de l’instinct. L’amour, c’est l’intelligence éclairant la volonté et l’obligeant à rejoindre l’Etre dont elle s’était détachée, comme le montre la formule de Spinoza sur l’impossibilité de ne pas aimer ce que l’intelligence fait voir. Aussi peut-on dire qu’il n’y a d’amour véritable que celui qui a traversé la conscience claire, et même que l’amour seul est capable de parfaire l’intelligence, s’il est vrai qu’au delà de l’intelligence (qui ne connaît que des choses ou des idées), il est seul à pouvoir faire que les êtres au fond d’eux-mêmes soient vraiment « d’intelligence » (c’est-à-dire à leur permettre à la fois de se connaître et de s’accorder). L’amour peut donc être défini comme la perfection même du vouloir, précisément parce qu’il est la synthèse du vouloir et de l’intelligence ou encore un acte de volonté rationnelle. La difficulté n’est pas tant, comme on le croit, de savoir comment un acte d’amour peut obtenir ensuite la ratification de l’intelligence que de savoir au contraire comment la volonté peut trouver dans l’intelligence un objet qu’elle puisse aimer. L’intervalle entre la volonté et l’amour est le témoignage et la mesure de notre imperfection : mais c’est cet intervalle que l’intelligence remplit.

L’amour se porte donc vers l’Etre ; et l’on peut dire que c’est par là qu’il s’oppose de la manière la plus décisive à la volonté et à l’intellect bien qu’il les requière l’une et l’autre. Car l’Etre en tant qu’objet de l’amour ne peut être posé que comme actuel et présent, tandis que, si l’objet du désir est toujours un objet futur qui ne peut être par conséquent représenté que comme possible, c’est l’affaire de la volonté de le réaliser. L’intelligence par contre me donne la représentation actuelle de cette possibilité : mais cette possibilité est une représentation seulement, tandis que l’amour dépasse dans la présence la représentation elle-même et va toujours jusqu’à l’être qu’elle représente. L’amour apparaît ici comme la synthèse du caractère d’actualité inséparable de la représentation et du caractère de réalité inséparable de tous les objets du vouloir.

C’est donc l’amour, précisément parce qu’il unit à la lumière de l’intelligence ce caractère de réalité qui accompagne toutes les démarches du vouloir, qui nous fait pénétrer dans le secret le plus profond de l’Etre. On désire et on veut ce qui n’est pas ; mais on n’aime que ce qui est. On ne pense que des représentations ; on n’aime que des êtres. La plupart des hommes au contraire se détournent de ce qui est et prétendent n’aimer que l’idée ou l’idéal, c’est-à-dire ce qui n’est pas. C’est une manière de se justifier de ne pouvoir rien aimer. Les hommes les plus vigoureux connaissent le seul amour véritable, l’amour difficile de ce qui est, qui produit dans la conscience la joie de l’être, en comparaison de laquelle toutes les satisfactions que nous pensons obtenir ne sont que des illusions que le vent emporte. Or l’amour de l’Etre ne peut pas être l’amour d’une chose, qui n’est jamais pour nous que représentation, idée ou phénomène. Il ne peut pas être non plus l’amour de l’ouvrage de notre volonté, puisque cette modification que nous imprimons à l’univers n’a point d’autre fin que de changer la représentation que nous en avons afin précisément de permettre à la vie de l’esprit de se réaliser. Il n’y a être en effet que là où il y a intériorité, foyer original d’initiative et de conscience, et déjà personnalité et liberté.

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