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ART. 14 : La pensée, en cherchant à penser la matière, produit la science, qui ne peut se suffire si elle n’est pas reliée aux autres formes de la participation.

La plus grande erreur dont pourrait souffrir la réflexion philosophique serait, semble-t-il, de faire du sujet une activité spirituelle qui aurait pour rôle unique de prendre possession du monde que nous avons sous les yeux, c’est-à-dire de penser la matière. Il est inévitable alors que l’esprit lui soit de quelque manière subordonné, puisqu’elle le dépasse et qu’il cherche à la conquérir, de telle sorte que son autonomie s’exprime seulement par la possibilité qu’il a d’affirmer, de nier ou de réserver son jugement, et que son œuvre propre réside seulement dans la constitution du savoir scientifique.

L’intelligence en effet dans la mesure où elle se limite à la détermination des objets, des relations qui les unissent, des moyens qui nous permettent d’en disposer produit la science dans sa double fonction théorique et pratique. Mais il est évident que la science ne suffit pas à absorber toute l’activité de la conscience, ni même toute l’activité de l’intelligence tant parce qu’elle met entre nos mains des instruments dont elle ne nous permet pas de régler l’usage, que parce qu’elle doit toujours être subordonnée à la fois à nos relations avec les autres êtres et à notre propre vocation spirituelle.

La valeur de la science, c’est d’exprimer la participation en tant qu’elle est soumise à des lois valables pour l’homme en général et non pas seulement pour tel homme. Mais en ce sens la science est le bien de l’humanité elle-même, la marque qu’elle imprime à l’univers. Elle est son œuvre et témoigne de sa puissance de pénétration à l’intérieur du réel. C’est pour cela qu’elle change d’aspect sans cesse. Elle ne discerne pas toujours dans le réel les mêmes éléments, ni les mêmes relations : elle a sur lui une perspective qui change indéfiniment à mesure que nos appareils sont plus perfectionnés et que notre raison est plus exigeante.

Mais la science est en même temps la science de tel homme. Chacun de nous habite ainsi à la fois dans un monde commun à tous et dans la représentation individuelle qu’il réussit à s’en faire. De cette représentation il faut dire à la fois qu’il la fait et qu’elle le fait. Et sans que nous puissions soutenir que ce que nous sommes se confond avec ce que nous connaissons, notre ouverture sur le réel se mesure pourtant sur notre connaissance et comporte tous les degrés depuis l’ignorance jusqu’au savoir absolu. Ajoutons tout de suite pourtant que cette ouverture de l’âme ne peut pas nous contenter et risque même de devenir toujours une fermeture, si le savoir, au lieu de nourrir en nous la volonté et l’amour, entreprend de se suffire à lui-même, comme on le voit quand il se réduit soit à la pure représentation objective, soit à la pure représentation conceptuelle, et plus encore, à un pur pouvoir sur les choses que la technique nous donne, et qui, en ramenant la représentation au second rang, ne se soumet lui-même à aucun principe ni à aucun idéal qui en règle l’emploi.

Le rôle de l’intelligence c’est d’alimenter sans cesse en nous la puissance affective et la puissance volontaire et ainsi de ranimer et d’enrichir indéfiniment notre vie spirituelle. Le danger serait qu’elle vînt s’y substituer et la confisquer.

On ne peut pas se contenter d’opposer l’intelligence aux deux autres fonctions de la conscience qui échapperaient décisivement à sa juridiction. Elle jouit par rapport à celles-ci d’un prestige indiscutable, précisément parce qu’elle les pénètre et les enveloppe à leur tour. Non seulement elle peut avoir le sentiment et le vouloir pour contenu ; mais encore on peut dire qu’elle s’associe à leur élan et qu’elle l’illumine, au point qu’on ne peut plus distinguer ce qui vient d’elle et ce qui vient d’eux. Elle nous donne de cet élan même une possession actuelle qui est active et contemplative à la fois. Car le propre de l’action c’est de chercher à mettre en œuvre ces mêmes raisons que l’intelligence cherche à connaître, mais dont celle-ci n’obtient que par le moyen de l’action une contemplation tranquille et heureuse.

ART. 15 : La pensée ne s’applique pas seulement à la connaissance des choses matérielles, mais aussi à la connaissance des spirituelles.

On ne peut limiter l’intelligence à une activité purement représentative. C’est la rabaisser que de vouloir qu’elle s’applique exclusivement à la considération des choses matérielles ; la véritable intelligence s’applique d’abord aux spirituelles. Sous sa forme la plus vivante et la plus aiguë, elle nous donne la connaissance des autres êtres : elle est au fond de cette pénétration psychologique qui déjà rejoint l’amour. Nous savons bien que les difficultés les plus graves dans l’exercice de l’intelligence portent non point sur la connaissance de l’objet, ni sur la constitution du concept, que la réflexion philosophique a tant de fois analysées, mais sur ces actes intérieurs qui appartiennent à la conscience plutôt qu’à la connaissance proprement dite : alors elle ne peut pas se détacher du vouloir et de l’amour, qui l’animent, mais dont elle doit prendre possession en les enveloppant de lumière.

De plus, si le vouloir cherche la valeur, c’est elle qui la discerne. On a dit parfois qu’il était plus difficile de reconnaître le bien que de l’accomplir, mais aussi qu’il s’agissait avant tout de le voir pour le faire et que l’on ne pouvait pas découvrir la loi de l’ordre sans s’y soumettre. L’action serait alors comme un fruit de la pensée. Or, nous sentons bien que c’est parce qu’il y a de l’action dans la pensée même, que la pensée ne se borne pas à éclairer l’action, mais qu’elle est une exigence de l’action et que déjà elle commence à la produire. Alors seulement l’on comprend la véritable nature de la pensée qui ne peut jamais être détachée de cet acte total où elle prend racine, qui éveille toutes les autres fonctions de la conscience et collabore déjà avec elles, faute de quoi elle serait un abstrait pur qui n’évoquerait pour nous qu’un tableau ou un nom et qui ne nous donnerait aucune voie d’accès dans la réalité elle-même.

Seulement quand on oppose à la pensée l’être dont elle cherche à prendre possession, on regarde souvent cet être comme un objet qui lui est toujours en quelque manière hétérogène, et il est naturel qu’on limite la pensée à la connaissance de la matière, ce qui est le caractère propre de la science. Mais la matière n’apparaît elle-même que par l’exercice de la pensée. Elle n’est qu’un mode de l’être. Et si la pensée en est un autre, il faut, puisque son application est universelle, qu’elle se connaisse elle-même ainsi que toutes ses opérations. Elle est donc la lumière qui éclaire non pas seulement l’univers où notre corps se déploie, mais encore le dedans de nous-même avec toutes les impulsions de notre sensibilité, toutes les déterminations de notre volonté. Elle enveloppe en elle tous les objets et toutes les actions possibles. Elle pénètre et dirige toutes nos démarches. Elle surveille et contrôle toute notre vie. Bien que l’objet auquel elle s’applique soit toujours particulier, elle le replace dans l’universel, c’est-à-dire dans l’Être même dont le propre de la participation est de le détacher, mais afin de l’y rétablir. Et la nécessité qui est en elle n’exprime rien de plus que l’impossibilité où nous sommes de rien concevoir qui n’ait son origine et sa raison à l’intérieur de l’Être total, c’est-à-dire qui ne soit un effet de la participation.

Ainsi l’intelligence semble d’abord prendre pour objet la représentation des choses, mais nous savons bien que, sous sa forme la plus délicate, l’intelligence c’est toujours l’intelligence spirituelle, c’est-à-dire l’intelligence de soi et d’autrui qui permet à toutes les consciences de s’accorder dans l’unité d’un acte de communion qui, au lieu de s’opposer à l’intelligence, demeure toujours soutenu par elle, comme le montre cette expression : être d’intelligence.

Il ne suffit pas pour comprendre une chose de pouvoir la construire (de manière à en faire une perception ou un concept), mais il faut aussi la vouloir, ce qui n’est possible que si nous avons de l’amour pour elle. Ainsi on ne s’étonnera pas qu’au sens strict nous ne puissions pas comprendre les choses : il n’y a en elles rien à comprendre. L’ordre mécanique était pour les Anciens un ordre fortuit. Il n’est jamais qu’un moyen pour nous de communiquer avec un autre être semblable à nous et que nous trouvons sur notre chemin. C’est lui seul que nous sommes capables de comprendre quand nous découvrons en lui une initiative comparable à la nôtre à laquelle elle peut s’unir, qui la devance, la soutient et l’inspire.

On reconnaîtra donc que l’indivisible unité de l’acte se retrouve dans l’acte de penser lorsqu’on ne le limite pas à la représentation du monde matériel. Car la distinction entre le sujet connaissant et l’objet connu, qui ici demeure toujours nécessaire, s’abolit dans l’ordre spirituel ; comme le dit avec profondeur saint Augustin : « In spiritualibus et aeternis ea videre est ipsa habere ». Ce que l’on pourrait exprimer aussi en disant que la parfaite science appelle nécessairement le parfait amour, comme le parfait amour contient la parfaite science.

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