ART. 4 : La volonté est inséparable du désir, mais elle remonte, par l’intermédiaire de l’inhibition ou du consentement, jusqu’à l’activité suprême qui est la source commune de tous les désirs.
Ma volonté ne peut assurer l’insertion de mon être propre dans l’Être absolu que par l’intermédiaire d’une nature qui est l’être même en tant qu’il impose sa réalité à ma conscience, non point seulement comme un objet (c’est-à-dire sous la forme du spectacle du monde), mais encore comme une puissance qui m’attache à lui, en me subordonnant à lui (c’est-à-dire sous la forme de la spontanéité et du désir). C’est le désir qui est le don même de la vie. Mais le désir n’est qu’une proposition qui m’est faite. Et le rôle de la volonté, c’est de permettre à la liberté de l’assumer. C’est donc la distance qui sépare la volonté du désir qui permet au moi de se constituer lui-même. Non point que la volonté puisse se déterminer indépendamment du désir, ou même contre lui : c’est au contraire l’impossibilité pour la volonté de se séparer du désir dont elle reçoit à la fois son impulsion et sa matière, auquel elle donne ou refuse son adhésion et qu’elle infléchit à son gré, qui nous fait comprendre pourquoi elle possède une initiative, mais qui n’est pourtant que participée.
Seulement la participation nous donne la disposition du oui et du non ; elle ne nous permet de pénétrer nous-même dans l’être que par notre propre consentement. Elle met entre nos mains l’inhibition qui est le moyen même de l’acte volontaire et par laquelle la spontanéité se trouve à chaque instant suspendue afin précisément que nous puissions, grâce à la réflexion, nous désolidariser de toute détermination particulière en considérant ce qu’il y a en elle de négatif et, en niant cette négation, retourner à chaque instant vers la source infinie d’où dérivent toutes les déterminations et qui les surpasse, afin de puiser en elle l’être même que nous voulons être. À cet égard il y a, comme on le voit, un usage positif du jugement négatif qui n’est pas seulement un jugement critique, mais qui, en nous obligeant à élargir chacune de nos affirmations particulières, nous permet de maintenir à l’égard de chacune d’elles la transcendance du principe suprême dont elles dépendent toutes.
L’acte ne peut demeurer indivisible, tout en étant participé, que s’il met en nous le désir qui est inséparable des puissances mêmes dont nous disposons : mais alors l’intervention originale de notre volonté ne se manifeste que par un consentement ou une inhibition.
Ainsi la volonté descend jusqu’à la racine même du désir. Si elle dépasse ses formes particulières et limitées qui sont solidaires de la situation que nous occupons dans le monde et des circonstances où nous sommes placés, si elle cherche la seule chose que nous puissions désirer absolument, alors elle retrouve cette activité spirituelle essentielle que le désir enveloppait pour la mettre à notre portée. Par là le vouloir est intermédiaire entre la nature (ou le désir) et l’Acte pur ; il nous permet de passer de l’un à l’autre. Il est, si l’on peut dire, le chemin qui monte de la nature à la grâce : c’est pour cela qu’on emploie ce mot pour désigner aussi bien le degré le plus primitif et le plus bas de notre activité, comme dans cette expression, le vouloir-vivre, que sa forme la plus évoluée, la plus haute et la plus pure, comme lorsqu’on pense que son caractère propre, c’est d’être déterminé par la seule raison. Aussi longtemps que la volonté s’exerce, elle ne peut pas se séparer de la nature, ni se substituer à elle, puisque c’est de la nature qu’elle reçoit cette limitation qui lui permet de s’exercer et les forces mêmes qu’elle met en jeu pour la dépasser : loin de contredire la spontanéité, elle s’y associe, et l’épouse avant de la recourber vers son origine.
ART. 5 : La volonté est inséparable des fins particulières que le désir lui propose et dont elle fait l’objet de son choix, c’est-à-dire l’instrument de sa liberté.
Le désir est la marque de la limitation de mon activité qui est subordonnée à la fois à la nature et aux choses. Le propre de la volonté, c’est de subordonner ma nature et les choses à une activité qui ne peut pas se passer d’elles, mais qui les prend comme point de départ et comme moyens de son progrès spirituel. C’est parce qu’elle est engagée dans la matière et inséparable du corps, qui est l’instrument immédiat de ses victoires et de ses défaites, que la volonté est liée plus étroitement qu’aucune autre fonction de la conscience à mon être individuel et séparé, qu’elle peut poursuivre des fins égoïstes et se retourner contre le Tout où elle a pris naissance et auquel elle emprunte tout son mouvement.
On peut dire que, dans le désir, l’acte absolu se trouve pour ainsi dire capté et limité par le corps de telle sorte que le désir n’est pas seulement en rapport avec le corps, mais qu’il exprime pour ainsi dire son impulsion. Avec la volonté, le corps change de rôle : ce corps est toujours un corps de désir, mais la volonté le réduit au rôle d’instrument afin qu’il serve la liberté, au lieu de l’asservir. Ainsi la volonté le prend toujours pour appui. C’est pour cela qu’elle se propose des fins particulières et qu’elle suppose dans le monde des corps en rapport avec le nôtre sur lesquels elle puisse agir. Ainsi c’est elle qui appelle dans l’être toutes les déterminations, tant par la nécessité où elle est d’être liée elle-même à un corps qui exprime sa limitation et les conditions mêmes de son activité participée, que parce qu’elle est astreinte à distinguer partout autour d’elle des objets qui sont non seulement corrélatifs de ses besoins, mais qui sont les fins de ses opérations limitées et momentanées. Bien plus, la pluralité même de ces opérations, dans sa relation avec la pluralité des objets qui leur correspondent, est le moyen privilégié qui permet à la liberté de s’exercer. Car non seulement elle peut choisir à chaque instant entre différents partis qui lui sont offerts, non seulement aucun d’eux ne la retient et ne l’asservit, mais encore en procédant indéfiniment par analyse et par synthèse, qui sont les deux seuls moyens dont disposent notre pensée et notre action, elle ne cesse de composer de nouveaux aspects du monde, c’est-à-dire d’en changer la face, en introduisant en lui une activité créatrice par laquelle du même coup elle constitue notre personnalité elle-même.
L’intelligence à son tour ne fait que suivre tous les trajets de l’action volontaire et, selon que le réel l’arrête ou lui ouvre passage, elle trace les contours de tous les objets.
Mais on reste à mi-chemin dans l’étude du problème de la volonté quand on pense qu’elle a pour objet des choses, des fins matérielles par lesquelles elle transforme le visage du monde. Sans doute elle ne peut pas s’en passer : mais ce ne sont pour elle que des médiations. C’est par elles que notre moi ne cesse de s’enrichir et de se conquérir.
Il y a, pour ainsi dire, dans l’évolution de l’acte volontaire deux étapes. Car si la volonté peut paraître d’abord poursuivre des fins matérielles, nous savons bien qu’aucune de ces fins qui assurent le règne du corps n’est capable de la satisfaire. Comment n’aurait-elle point elle-même pour objet son propre règne, qui est spirituel ? Et c’est pour cela qu’à travers toutes les modifications qu’elle introduit dans le monde, la volonté ne cherche rien de plus qu’à retrouver l’unité même de l’acte qui l’inspire et dont il faut qu’elle se sépare, pour en porter elle-même la responsabilité. À ce moment-là seulement la volonté peut être considérée comme nous révélant son véritable rôle, qui est d’être une servante de l’esprit.
ART. 6 : La volonté est inséparable de l’effort, qui témoigne en nous de la jonction, par le moyen de la matière, entre l’individuel et l’universel.
Il s’agit de montrer maintenant que la volonté ne peut s’exercer que par le moyen de certains obstacles qu’elle rencontre et qui viennent de la matière, grâce à une victoire qu’elle doit remporter sur eux et qui suppose un effort, et enfin en se déployant dans le temps, qui est le milieu même où elle s’exerce, et où elle lutte pour la victoire.
Commençons par établir pourquoi tout acte volontaire est inséparable de l’effort, puisque c’est dans l’effort que la conscience appréhende le mieux la volonté au cours de son exercice même. L’effort réside dans cette sorte de renversement de l’activité spontanée par lequel le corps, cessant d’être le principe même de notre activité, en devient seulement l’instrument. Cette conversion est toujours laborieuse, et même douloureuse. Elle ne peut pas se produire sans la médiation de l’intelligence qui nous permet de dépasser les limites de notre corps et qui nous établit dans l’universel. Alors le désir, qui est une puissance concrète de la conscience, n’a point d’autre rôle que de donner la vie intérieure et la force de réalisation à une possibilité abstraite qui est l’objet de notre pensée, à laquelle il faut qu’il se subordonne, et dans laquelle il faut qu’il trouve à se satisfaire en se dépassant ; c’est cette subordination qui ne peut pas être obtenue sans effort. Elle seule pourtant peut nous permettre de ratifier le désir et de le faire nôtre ; c’est grâce à elle que l’individualité de notre nature peut être assumée par nous et réclamer une place dans un monde spirituel qui est notre ouvrage. C’est cette jonction de l’individuel et de l’universel, du matériel et du spirituel qui est la fonction propre de la volonté. On comprend sans peine qu’elle soit toujours précaire et qu’elle ne se réalise que par une suite de degrés.
On voit là les limites de notre pouvoir beaucoup mieux que dans la simple résistance que rencontre notre volonté quand elle se borne à agir sur les choses. C’est l’intervalle entre le vouloir et le pouvoir qui reste encore la marque propre de la participation ; et la dialectique de la volonté doit nous montrer toutes les alternatives par lesquelles il se creuse et s’élargit ou, au contraire, se rétrécit et se comble.
Mais aussi longtemps que la volonté s’exerce, le moi est divisé avec lui-même : elle a besoin d’un effort pour soulever le corps défaillant ou pour triompher des résistances qu’il nous impose. C’est ici qu’apparaît le mieux le double caractère de la volonté qui est, à la fois, au sens général, l’origine de toutes nos opérations, et, au sens spécifique, le point de soudure entre ce que nous sommes et ce qui nous limite, mais aussi qui nous dépasse et nous permet de nous enrichir. Par là elle est le véritable principe de l’action : elle suppose une fin qu’elle cherche à réaliser, une matière sur laquelle elle agit et qu’elle spiritualise. C’est elle qui forme le pont entre le sujet et l’objet, beaucoup mieux que l’intelligence qui ne nous donne jamais de l’objet qu’une représentation. La volonté, au contraire, ne peut pas rester intentionnelle ou idéale. L’idée lui est nécessaire pour qu’elle puisse se définir à elle-même son intention. Mais l’action va au delà : elle n’est pas une simple expression de l’intention ; en pénétrant dans le réel pour le modifier, elle nous oblige à en prendre possession. Bien plus, elle nous permet de gouverner notre corps, ce qui est plus facile que de gouverner nos désirs et nous donne le seul moyen que nous ayons de les arracher à la pure nature. Elle les virtualise pour les mettre à l’épreuve : par le contact qu’elle nous donne avec le réel, par sa complexité imprévisible, par la révélation inattendue qu’elle nous apporte, par la rupture des barrières de la subjectivité à laquelle elle nous contraint, l’action éclaire, élargit, approfondit nos désirs et nous révèle des désirs nouveaux, plus essentiels que ceux que nous pensions avoir. Ainsi la volonté ne prolonge pas seulement le désir pour l’assimiler et pour l’infléchir, elle réagit sur lui, le transforme, le fortifie et l’épure.
Bien plus, il n’y a pas d’action qui ne soit elle-même une œuvre et qui ne présente quelque indépendance à l’égard de l’agent ou de l’ouvrier. Par là, la volonté devient solidaire du monde qu’elle marque de son empreinte : par là, elle entre en communication avec tous les êtres et leur est pour ainsi dire livrée. Ainsi chaque action volontaire laisse des traces dans lesquelles s’engagent les pas de ceux qui nous suivent. On peut dire qu’elle est sans cesse continuée et reprise : il y a en elle une virtualité qui ne s’épuise pas et qui est une sorte d’image dans la durée de l’infinité et de l’éternité de l’acte dont elle procède.
ART. 7 : La volonté est inséparable de la matière, à travers laquelle elle convertit l’acte en action.
Le domaine du vouloir est le domaine où l’acte se convertit en action. L’action exprime cette forme particulière de la participation qui tend à s’exprimer ou à se manifester au dehors par la création d’une œuvre originale, par une marque personnelle imprimée à l’univers, qui m’affranchit de la subjectivité, affirme ma responsabilité propre, et possède une existence et une valeur non pas seulement pour moi, mais pour tous.
L’acte est toujours l’origine de l’action. Mais l’acte est toujours solitaire par le caractère unique de la source où il puise, par le caractère unique de son assomption dans la conscience du moi. L’action est toujours sociale par son objet et par sa destination ; elle s’adresse à d’autres ; ce n’est pas nous seul qu’elle intéresse, mais l’humanité tout entière. Nous ne pouvons pas l’interrompre sans penser qu’elle pourra être reprise par d’autres consciences auxquelles nous l’avons pour ainsi dire léguée.
D’autre part, nous ne pouvons pas séparer l’action de la chose, qui paraît en être la négation, mais qui est tout à la fois pour elle un obstacle et un instrument, un point d’application et un effet. Elle est le terme opaque qui sépare l’action de l’acte pur, mais qui sert à l’action de soutien et qui demande toujours à être transformé par elle. Et l’on voit assez clairement les deux rôles différents que la chose est appelée à jouer à l’égard du vouloir et qui permettent d’en distinguer deux espèces, selon que cette chose apparaît comme un empêchement qui le trahit ou comme le corps même qui l’incarne.
La matière est la condition de ce dédoublement, de cette distance avec soi, sans lesquels nulle activité ne serait une activité de participation. En effet, on n’agit pas sur soi, du moins directement et immédiatement, mais seulement sur le monde, ou sur sa propre nature en tant qu’elle fait partie du monde. Le monde et la nature sont donc à la fois le moyen de l’action participée et l’expression qui la traduit. C’est en agissant sur le monde que le moi se fait. En disant que notre action se produit dans le monde, nous retrouvons le circuit caractéristique de la participation qui, de même qu’il nous oblige à nous proposer comme fin le principe qui nous inspire, nous oblige à marquer de notre empreinte la matière qui nous limite.
L’étude des rapports entre l’acte et l’action nous permet de comprendre le rôle de la matière dans le monde ainsi que sa nature et le degré d’existence que nous devons lui attribuer, car :
1° la matière est d’abord pour nous ce qui sépare les différents êtres les uns des autres et leur permet par conséquent d’avoir un corps, c’est-à-dire une passivité, sans laquelle non seulement ils n’auraient pas d’existence finie, ou individuelle, mais encore seraient incapables d’entrer en communication les uns avec les autres par une double action exercée et subie ;
2° du même coup elle est ce qui permet à la participation de se réaliser par une victoire et une conquête de notre conscience sans cesse obtenues et agrandies malgré l’opacité et la résistance qu’elle ne cesse de lui opposer, et qui lui permettent non seulement d’accroître sans cesse son activité propre, mais de l’accroître par une pénétration dans le réel dont on peut dire que c’est au moment où il se laisse surmonter qu’il lui fournit le plus. Ainsi, loin de maudire notre corps, il faut dire que c’est par sa liaison avec lui que notre vie peut acquérir sa vocation et son sens ;
3° nous n’avons cessé de répéter que la matière ne pouvait pas avoir d’existence en soi, précisément parce que l’existence en soi ne peut appartenir qu’à un acte qui est soi. La matière ne peut exister que pour une conscience ou pour un soi, ce qui veut dire qu’elle ne peut être que phénomène. Seulement le phénomène ici va se trouver singulièrement relevé, non pas seulement parce qu’il y a derrière lui un immense arrière-plan qui est, si l’on veut, tout le réel qui n’est pas encore phénoménalisé, mais encore parce que, si je me considère en tant que je suis mon propre phénomène pour moi-même aussi bien que pour autrui, la matière apparaît alors comme le moyen par lequel mon être intérieur se manifeste et se réalise. Elle n’est donc pas un simple témoignage de ce que je suis, mais le moyen même par lequel je le deviens. En faisant la liaison entre l’intérieur et l’extérieur, on peut dire, par conséquent, que l’action produit la réalité même du moi : car elle oblige à la fois mon activité à s’exercer et les autres êtres à la reconnaître, à en tenir compte et à lui donner place dans le monde ;
4° mais il ne suffit pas de dire que l’activité profonde de notre moi ne se réalise qu’en se manifestant, c’est-à-dire en prenant une apparence corporelle : il faut dire inversement que, si le monde extérieur se présente d’abord à nous sous une forme phénoménale, c’est-à-dire comme un spectacle pur (ce qui est, grâce à l’intervalle que lui offre la troisième dimension, l’objet propre de la fonction visuelle, et d’une manière dérivée, de la fonction représentative tout entière), c’est au moment où ce spectacle devient la matière de notre action qui s’introduit en lui, découvre en lui une résistance et lui imprime certaines modifications, qu’il prend pour nous un caractère de réalité. Expérience que tous les hommes sont capables de vérifier, qui distingue et unit la réalité et l’apparence, réconcilie l’idéalisme et le réalisme, et, sans séparer l’action de la représentation, nous oblige à mettre la réalité du côté de l’action.
On voit dès lors pourquoi les choses sont l’objet naturel du vouloir. La fonction essentielle de la volonté, c’est de produire des œuvres par lesquelles je triomphe des obstacles opposés à ma finitude, j’inscris mon être propre dans l’Être universel, je marque l’univers entier de mon empreinte et j’engage ma responsabilité vis-à-vis des autres êtres. Sans doute il y a dans le vouloir une expression du caractère universel et indivisible de l’acte qui me fait être, de telle sorte qu’il y a aussi en moi une volonté de comprendre et une volonté d’aimer, et que ma volonté peut s’appliquer à des idées ou à des êtres aussi bien qu’à des choses ; mais ce qui fait le caractère original du vouloir, c’est de me montrer qu’il faut passer par l’intermédiaire des choses pour que je puisse, soit actualiser une idée et en prendre possession, soit atteindre véritablement un être différent de moi.
ART. 8 : La volonté est inséparable du temps dans lequel elle oblige l’acte à descendre.
Entée sur le désir et se soutenant toujours par l’effort, la volonté s’engage nécessairement dans le temps qui dépend si étroitement du désir et de l’effort qu’il semble que ce soient eux proprement qui l’engendrent. Cependant à quel moment la volonté nous introduit-elle dans le temps ? On pourrait penser sans doute que c’est au moment où elle délibère, puisque la délibération pèse les motifs, retourne de l’un à l’autre et en droit prolonge indéfiniment leur examen, tandis que la décision qui la clôt semble elle-même ponctuelle et intemporelle, comme un retour à l’acte pur dans le monde de la participation. Mais cela ne va point sans quelque difficulté. Car la délibération elle-même se poursuit dans un temps purement subjectif, avec un va et vient et des oscillations où il semble à chaque instant que tout recommence, que rien n’est acquis, et que nous nous sommes retirés du temps réel qui s’écoule désormais sans nous. En ce qui nous concerne, on peut dire qu’elle est un temps retardé ou perdu, sauf dans la mesure où elle doit nous permettre, lorsque la décision se produit, de mieux remplir le temps retrouvé. C’est donc la décision qui nous fait de nouveau pénétrer dans le temps réel. Tant que nous délibérions, le temps était pour nous suspendu : nous nous étions élevé dans un monde de possibilités étranger au temps, et où les phases mêmes de l’examen psychologique que nous en faisions ne pouvaient être distinguées temporellement les unes des autres que par les événements extérieurs auxquels nous pouvions les faire correspondre. Disons que la décision est intemporelle ; mais elle est la décision de faire entrer dans le temps un événement nouveau ; elle est une descente dans le temps qui nous permettra de donner accès dans l’éternité à l’être même que nous aurons choisi. Mais pour cela il faut que la décision ait elle-même porté des fruits dans le temps à la fois par l’effort que nous aurons dépensé pour la soutenir, et par les suites qu’elle aura produites et qui la surpasseront toujours.
La liaison de la volonté avec le désir, avec le temps, avec l’effort, suffit donc à nous révéler en elle un composé d’activité et de passivité qui exprime clairement les caractères inévitables de toute activité participée. Aussi est-il impossible de considérer la volonté indépendamment du retentissement dans la conscience de chacune de ses opérations. Elle est inséparable de l’affectivité : et toutes nos passions, la joie comme la douleur, la crainte, le regret et l’espérance peuvent également être définies comme les affections de la volonté.
De plus, la volonté qui nous détache de la nature bien qu’elle la prenne pour instrument afin de constituer notre être personnel grâce à l’effort et à travers la durée, fonde notre mérite et nous introduit dans le monde de la moralité. Nul ne peut nier l’étroite solidarité de la volonté et de la valeur : et les difficultés inséparables du problème de la valeur viennent précisément de cette tendance naturelle qui pousse la conscience à transformer toujours son objet en objet de connaissance ; mais dissociée de son rapport avec la volonté, la valeur s’écroule. Il y a identité entre vouloir et assumer ce qu’on veut, identité entre l’assumer et poser sa valeur. De même, si vouloir, c’est se vouloir et vouloir l’être même dont on fait partie, alors on comprend aisément que vouloir, c’est vouloir un monde spirituel et personnel dans lequel on trouve place et que l’on contribue à maintenir et à produire.