ART. 1 : La volonté, dans son acception la plus générale, représente à nos yeux l’acte créateur dans son originalité la plus pure.
On comprend très bien que chacune des fonctions par lesquelles se spécifie dans notre conscience l’essence de l’acte pur puisse être prise dans une acception si générale que toutes les autres fonctions puissent lui être réduites. Alors elle se confond elle-même avec l’acte pur. Ce qui suffit sans doute à nous montrer pourquoi dans l’acte pur toutes les fonctions sont présentes à la fois, mais sans qu’il soit possible de les distinguer. Ainsi il est facile de voir que, puisque le propre d’une intelligence parfaite, c’est de coïncider avec son objet et qu’il n’y a rien en droit qui puisse lui échapper, nous sommes inclinés naturellement à identifier l’acte pur avec l’acte intellectuel. De même puisque rien ne peut être créé que par un acte d’amour et ne peut se maintenir dans l’être que par un amour qu’il se porte à lui-même ou dont il est lui-même l’objet, on peut considérer l’amour comme étant la source de tout ce qui est. Mais il semble que la volonté jouisse à cet égard d’une sorte de privilège : car tandis que l’intelligence semble la prise de possession d’un être déjà donné et que l’amour exprime la raison d’être de l’acte créateur plutôt que sa forme nue, la volonté au contraire, abstraction faite de toute fin, semble réaliser à chaque instant, par l’acte même qu’elle accomplit, le passage incessant du néant à l’être. Elle anime l’intelligence et l’amour, qui la justifient. Elle est présente dans la moindre des opérations que nous pouvons accomplir. C’est elle qui représente à nos yeux l’acte créateur dans son originalité la plus pure. Et l’acte de volonté le plus humble intervient encore dans l’économie de la création et s’en rend responsable jusqu’à un certain point. Bien plus, il y a toujours quelque détermination dans l’acte d’intelligence, qui ne produit que la vérité, ou dans l’acte d’amour, qui ne peut produire que le bien de l’être aimé, tandis que la volonté réside dans une initiative absolue, dans une efficacité indéterminée. Si on la considère en elle-même, si sa puissance s’exerce sans obstacle, elle est indifférente à la nature de son effet et capable de tout produire, de telle sorte qu’elle est à l’origine tout à la fois de l’intelligence et de l’amour : et de son usage dépend l’erreur comme la vérité, et le mal comme le bien.
Si on prend le mot volonté dans son acception la plus générale, alors la volonté, c’est l’être même considéré pour ainsi dire à sa source. L’intelligence et l’amour en procèdent. Elle seule a droit au nom d’être pur, puisqu’elle ne possède encore aucune détermination et que toutes les déterminations naissent de son exercice même, l’expriment à la fois et la limitent. La profondeur essentielle du vouloir, c’est qu’il est l’être qui se veut et qui en se voulant se crée. Elle traduit admirablement l’intériorité de l’être qui est cause de soi, et qui réalise un cercle parfait où il est source et fin de lui-même. L’être commence avec le vouloir et il ne veut rien de plus que l’être de son propre vouloir. Il ne suffit donc pas de dire que ce que l’on veut le plus profondément, c’est l’être, mais il faut dire encore que l’être ne peut être atteint véritablement que dans la volonté profonde qu’il a de lui-même : c’est d’elle que toutes les autres formes de l’existence, y compris l’intelligence et l’amour, tiennent la puissance même qui leur permet de subsister.
C’est le vouloir absolu, total et immuable, qui permet à tous les hommes de reconnaître leur parenté : ils communient dans la même participation à l’infinité du vouloir. Mais ils commencent à se distinguer les uns des autres par l’usage qu’ils en font, ou d’une manière plus simple, par le point même où ils l’arrêtent et au delà duquel ils n’ont pas la force ou le courage de le porter.
ART. 2 : La volonté ne se confond pas avec la liberté ; elle en est la mise en œuvre, mais avec la collaboration de l’intellect et de l’amour.
On pourrait penser que la volonté se confond avec la liberté que nous avons définie au début du livre II comme l’acte caractéristique et constitutif de la participation. Mais il n’en est rien : d’abord, parce que la liberté est présente aussi bien dans l’intelligence et dans l’amour que dans la volonté elle-même. Il serait bien injuste en effet de soustraire à la liberté l’intelligence qui est précisément notre ouverture sur le monde et le facteur essentiel de la libération de la conscience ; mais on y tend naturellement parce qu’on considère en elle le résultat auquel elle mène, plutôt que l’acte qui le produit ; et on ne veut pas faire une distinction aussi nette entre l’opération de la pensée et son objet qu’entre l’opération de la volonté et sa fin, comme si la volonté venait s’éteindre dans la fin obtenue et possédée, et que l’intelligence au contraire reçût sa perfection dans l’objet actualisé et représenté. De même, on ne retient dans l’amour que la spontanéité dont il est inséparable, qui tantôt est primitive et tantôt acquise, mais en négligeant toujours le consentement que nous lui donnons et sans lequel pourtant l’amour est absent.
De plus, on croit que la volonté témoigne plus nettement du caractère humain et participé de l’acte libre, parce qu’elle semble pouvoir se décider indépendamment à la fois de cet ordre rationnel auquel l’intelligence doit toujours se soumettre et de cette spontanéité qu’elle contredit souvent et à laquelle il nous semble que l’amour cède toujours. D’autre part, l’intelligence n’atteint que des idées et l’amour n’atteint que des êtres, que nous découvrons, au lieu de les produire. La volonté au contraire paraît accuser plus directement le caractère créateur de notre activité parce qu’elle engendre des œuvres visibles qui trouvent place dans le monde matériel, qui existent aussi bien pour les autres que pour nous et dont la responsabilité remonte pourtant jusqu’à nous.
Mais la liberté se distingue de la volonté parce que la distinction des trois fonctions apparaît comme la condition et le moyen par lesquels elle se réalise, acquiert le jeu qui lui est nécessaire, cherche des raisons dont aucune ne la contraint et se sépare de la spontanéité qu’elle entreprend pourtant toujours de retrouver, enfin parce que la volonté, si elle suppose la liberté, est la mise en action de l’acte libre, s’engage dans le temps, exige toujours un effort à accomplir, une résistance à vaincre, une réalisation à obtenir, qui me change moi-même en changeant l’état du monde, et qui est valable à la fois pour moi et pour tous.
ART. 3 : Le vouloir se définit par l’intervalle qui sépare l’intention de la fin.
Le vouloir comme l’intellect pourrait se définir par l’intervalle qui le sépare de l’être. Mais cette définition ne suffit pas parce qu’elle ne permettrait pas de distinguer l’intellect lui-même du vouloir. Il importe de caractériser cet intervalle d’une manière qui soit propre exclusivement au vouloir. De même que l’activité théorique de la conscience crée, pour se mouvoir, l’intervalle qui sépare l’idée du réel, le propre de son activité pratique, c’est, comme on l’a dit, de créer l’intervalle qui sépare l’intention de la fin, ou le vouloir du pouvoir. C’est là une transposition dans l’ordre spirituel, c’est-à-dire dans l’ordre d’une vie dont nous assumons la responsabilité, de l’intervalle que la nature creuse déjà entre le désir et la satisfaction.
La volonté est l’initiative par laquelle l’individu tend à se donner quelque chose qu’il n’a pas. Elle ne doit pas être confondue avec l’Acte, qui est toujours une possession. En un sens on peut dire qu’elle cherche la participation plutôt qu’elle ne la réalise. C’est pour cela qu’il y a une volonté de connaître qui s’exerce avant que l’acte de la connaissance se produise, et qui l’appelle ; une volonté d’aimer qui n’est pas encore l’amour. La volonté, dont tout dépend, par elle-même ne nous donne rien ; il faut toujours qu’elle vienne se dénouer dans une activité qui la dépasse et qui la rend inutile ; elle est la privation, le choix et la poursuite d’une fin qu’elle cherche à atteindre par un effort. Il n’y a jamais en elle cette nécessité propre à l’intelligence ou à l’amour qui ont atteint leur objet et s’exercent désormais avec plénitude. En ce sens, on peut même dire qu’elle n’est pas à elle-même sa propre fin, qu’elle appelle toujours une autre activité dans laquelle il faut qu’elle se dénoue. Elle retient de l’acte ce caractère essentiel qui en fait toujours une origine, une initiative, et un premier commencement : seulement ce n’est que par rapport à nous ; et c’est pour cela qu’elle est toujours une démarche de séparation qui suscite une matière à laquelle elle s’oppose, des obstacles qui lui résistent et qu’elle cherche toujours à vaincre.