ART. 10 : Toute création implique une dissociation de l’entendement et du vouloir dont l’amour seul rétablit l’unité.
Nous considérons toujours que le propre d’une action, c’est de produire dans le monde quelque effet nouveau. Et nous pensons presque toujours à l’action matérielle qui introduit à l’intérieur de notre expérience un objet qui n’y était pas. Mais ce n’est pas là un acte véritable, puisqu’on ne connaît pas le ressort dont il dépend. Est-ce même produire une chose ? C’est faire seulement qu’elle se produise par le jeu des forces naturelles. Car on ne peut pas agir sans connaître comment on agit. Agir, c’est être intérieur à l’efficacité même de son action. Mais n’est-ce point là le caractère de l’action intellectuelle, et l’idée n’est-elle pas une création de la pensée ? Pourtant il nous semble que c’est toujours plus de produire une chose matérielle que de produire seulement une chose idéale. C’est peut-être parce qu’elle est non point seulement un objet d’intuition pour nous, mais un objet de spectacle pour tous, bien que ce soit par l’intermédiaire de l’idée que cette chose nous devienne présente. Par contre, quelle que soit la fécondité de l’idée, elle demeure pour nous abstraite tant qu’elle n’est pas mise en œuvre par l’individu dans le temps et le lieu, ce qui implique qu’il lui manque une matière qui lui est opposée et dans laquelle elle a encore besoin de s’incarner pour être. Or c’est là la justification de l’action matérielle qui, en associant toujours la volonté à l’intelligence, montre ce qu’il y a de borné et d’insuffisant dans l’opération de chacune d’elles, qui pourtant donne à l’autre précisément ce qui lui manque. L’intelligence donne à l’acte sa lumière et la raison intérieure qui le justifie ; et c’est de la volonté que vient l’initiative, la victoire sur l’obstacle, et aussi cette requête du réel et cet achèvement de l’acte intellectuel qui individualise l’universel et objective notre activité propre.
Mais si ces deux facultés sont toujours associées et se prêtent un mutuel appui, elles demeurent distinctes et se combattent souvent. Et, bien que l’acte intellectuel paraisse toujours un acte de réflexion et de repliement sur soi-même, tandis que l’acte volontaire marque toujours une sortie de nous-même vers le dehors qui nous engage au milieu des choses, on comprend pourtant que l’on puisse, selon que l’on envisage de préférence le premier ou le second, incliner davantage vers une doctrine de la nécessité où l’on pense le monde dans ses raisons, ou vers une doctrine de la liberté dont l’idée de la personne forme le centre. La participation seule nous permet de comprendre à la fois leur conflit et leur relation.
Or il faut reconnaître que ces différentes formes de l’activité intellectuelle et volontaire, idéale et matérielle ne réussissent à s’unir, et même à se confondre, que si elles sont subordonnées l’une et l’autre à la création par amour qui contient en elle leur diversité et qui en même temps l’abolit : car le propre de l’amour c’est d’exprimer la perfection même de la spontanéité, puisque il est sans doute le seul mouvement de l’âme qui ne puisse être commandé, et de créer pourtant sa propre justification, par la valeur même qu’il attribue à l’objet aimé.
ART. 11 : L’amour rend possible une circulation entre les différentes fonctions de la conscience dont il est à la fois l’origine et la fin.
L’amour peut être considéré comme établissant dans l’être une synthèse du vouloir et de l’intelligence. Car on ne peut vouloir ce que l’on pense sans l’aimer : et c’est cette union en nous du réel et de l’idéal qui nous constitue en tant que personne. Mais il y a plus : et l’on peut dire que c’est l’amour qui ébranle le vouloir et lui imprime le mouvement qui l’oblige à se représenter, par le moyen de l’intelligence, l’objet même dont il a besoin. De telle sorte qu’il est le fondement commun du vouloir et de l’intelligence.
Mais il faut aller plus loin encore : car l’originalité de l’amour, c’est précisément de dépasser la représentation et l’idée, de découvrir derrière elles un être réel, une vie, une conscience, d’établir ainsi un rapport entre les esprits en les obligeant à remonter jusqu’au principe commun de leur existence et de leur unité ; l’amour est donc à la fois l’origine et la fin de la participation. Car le propre de la volonté, quel que soit le but plus lointain qu’elle poursuive, c’est toujours d’agir sur les choses : c’est par leur intermédiaire qu’elle actualise les puissances du moi. Au contraire, le propre de l’intelligence, c’est de reprendre possession des choses elles-mêmes et d’en faire des idées. Mais l’amour transcende à la fois les idées et les choses : il s’adresse toujours à des êtres.
On observe donc une véritable circulation entre les trois opérations fondamentales de l’esprit et l’on va toujours de l’une à l’autre par un chemin qui ne s’interrompt jamais. Ainsi, c’est le vouloir qui engendre l’intelligence, et l’objet de l’intelligence qui suscite l’amour. Mais, en sens contraire, c’est l’amour qui ébranle le vouloir, et il est impossible de justifier le vouloir par lequel notre être s’engage et marque le monde de son empreinte autrement que par l’exercice de la pensée. Ainsi on ne peut poser aucune de ces trois fonctions sans que les deux autres paraissent engendrées par elle, ce qui suffit à produire entre ces trois opérations de l’esprit une chaîne qui n’a pas de fin. Leur distinction assure le jeu intérieur de la conscience : mais il y a entre elles une réciprocité qui assure son unité, c’est-à-dire l’unité de l’acte même sur lequel elle se fonde. On l’observe d’abord dans le rapport de la pensée et de la volonté. Car je pense ma volonté et je veux ma pensée. Mais j’aime l’exercice de l’une et de l’autre à la fois, d’un amour qui les réconcilie.
Tout objet peut avoir avec notre activité deux sortes de rapports différents, soit que nous cherchions seulement à nous le représenter, ce qui est la fonction propre de l’intelligence, depuis la perception jusqu’à l’idéation (car l’intelligence demeure toujours contemplative), soit que nous voulions son existence. Mais l’esprit ne peut vouloir que l’esprit, de telle sorte que si l’intelligence, en tant qu’elle se distingue de la volonté, a pour objet la simple représentation, tandis que la volonté cherche à posséder la chose, la conscience elle-même ne peut avoir de rapports qu’avec une autre conscience qui la limite et qui la détermine, mais qui agit sur elle, contribue à l’enrichir, et qui est le seul terme qui puisse posséder pour elle un intérêt véritable. Un être n’est jamais orienté vers une idée, ni vers une chose, mais vers un autre être dont il se sent solidaire, et avec lequel il cherche à s’unir par l’intermédiaire des idées et des choses.
En un autre sens, on dira que le propre du vouloir, c’est de viser toujours un objet, que cet objet ne peut être possédé que par l’intelligence qui le connaît et que, dès qu’il est connu, cet objet devient un moyen de communication entre les consciences, que l’amour même requiert comme son instrument. De telle sorte que l’amour paraît être la fin que les deux autres fonctions sont destinées à préparer et à rendre possible. Mais c’était lui qui les avait ébranlées comme les conditions même qu’il devait mettre en œuvre pour se réaliser. Il n’y a que lui qui ne soit pas un moyen destiné à nous permettre d’atteindre une certaine fin, mais la fin même qui donne à la conscience tout à la fois cette plénitude et cette suffisance, cette fécondité et cette joie créatrice qui montrent que toutes les fins particulières ne sont par rapport à lui que des expressions ou des moyens, et qu’il est le principe à partir duquel tous les objets de l’intelligence et du vouloir doivent être déduits. Les différentes fonctions de la conscience sont donc liées entre elles de manière à former un cercle qui fait de la conscience une expression et une image de l’unité de l’Acte pur : ce cercle c’est l’amour qui le réalise.
L’amour est d’abord le moteur de toutes les opérations de la conscience. Il est en elle cette touche de l’acte pur qui l’appelle à la participation. Mais il en est aussi la fin. Car c’est lui qui achève le cycle de la participation et qui la fait remonter vers son propre principe. De telle sorte qu’il donne à la conscience une unité qui réside dans cette circulation spirituelle par laquelle elle trouve dans la source même qui lui donne l’être le confluent de tous ses mouvements. Les actions particulières de l’intelligence et de la volonté ne sont que les détours qui constituent la vie intérieure de l’amour ; elles portent témoignage pour lui ; elles lui permettent de s’engendrer lui-même éternellement et, si l’on peut dire, de se prendre lui-même pour fin. Elles l’obligent à créer le monde pour faire retour à lui-même : et le monde n’est que par cette création et par ce retour. Au cœur de la conscience, l’amour est un mouvement dont il semble qu’il naît en elle et qu’après avoir fait éclore la totalité du réel il se termine encore en elle ; mais nous voyons bien pourtant que c’est au delà d’elle qu’il trouve à la fois l’origine de son élan et le terme même dans lequel il se dénoue, de telle sorte que notre propre unité ne peut pas être séparée de l’unité même de l’être total à laquelle elle demeure suspendue et dont elle reçoit tout l’être qui lui appartient. Ce qui implique que nous accomplissons nous-même un acte qui ne dépend que de nous seul, mais qui en reconnaissant son insuffisance nous donne aussi notre véritable suffisance.
ART. 12 : Chacune des fonctions nous transporte hors de nous-même et nous fait rentrer en nous-même, mais de manière à devenir une médiation à l’égard de l’acte pur.
Chacune des fonctions de la conscience, la représentation, le vouloir et l’amour, nous oblige à nous transporter hors de nous-même pour poser un objet qui lui donne une fin et une raison d’être et à rentrer en nous-même pour y jouir de notre propre enrichissement. Ce double mouvement est caractéristique de la participation. Car il faut qu’un être sorte de soi, qu’il se quitte spirituellement lui-même par une sorte de sacrifice qui est aussi un don de soi, afin de pénétrer dans ce qui le dépasse, qui pénètre aussi en lui de quelque manière de telle sorte qu’il puisse en prendre possession. C’est ce double mouvement que l’on retrouve dans toutes les fonctions de la conscience et qui nous permet d’établir entre elles une exacte correspondance, puisque l’intelligence nous apporte à la fois la présence de l’objet, et une lumière qui nous éclaire nous-même, que la volonté est à la fois une création extérieure et une création de notre propre moi, que l’amour est amour de soi et amour d’autrui à la fois. Et il y a une liaison si étroite entre les deux aspects de ces différentes opérations que l’on peut considérer chacun d’eux tour à tour comme étant par rapport à l’autre premier et second : c’est qu’il en est à la fois la cause et l’effet. Mais par une justice admirable qui préside à la participation, celui qui n’agit que par avidité n’entre jamais en contact avec le réel, il resserre ses propres limites lorsqu’il pense les reculer ; il n’y a que la générosité qui, en nous portant toujours au delà de nous-même, soit capable de nous enrichir.
Les fins que nous poursuivons ne sont que les instruments qui permettent à notre activité de s’exercer ; il y a dans chacune de ses formes une sorte de redoublement qui atteste le caractère réflexif de la participation et qui met cette activité elle-même au-dessus de tous les termes qu’elle semble poursuivre. Ce que l’on peut exprimer en disant qu’au-dessus de la pensée de tel objet, il y a la pensée de la pensée, au-dessus du vouloir de telle fin, il y a le vouloir du vouloir, au-dessus de l’amour de tel être, il y a l’amour de l’amour : expressions par lesquelles s’affirme la valeur absolue de la participation et le recours à l’acte pur comme au principe suprême qui fonde la pluralité et l’unité de tous ses modes.
Nous sentons bien tout le danger qu’il y a à faire de l’intelligence un principe supérieur à l’individu intelligent, du vouloir un principe supérieur à l’individu voulant, de l’amour un principe supérieur à la fois à l’individu aimant et à l’individu aimé. Pourtant nous sentons aussi que c’est le seul moyen que puisse avoir l’être fini de donner à ses propres opérations une confiance qui dépasse celle qu’il a en lui-même et qui la fonde, c’est-à-dire de trouver dans chacune d’elles une participation à l’Absolu. L’intelligence pure, la volonté pure, l’amour pur ne sont que des médiations entre l’Acte pur et notre acte propre, mais qui nous permettent d’enraciner dans l’Absolu chacune des opérations que nous accomplissons.
ART. 13 : La distinction des fonctions nous permet d’affirmer et de réaliser l’unité de l’être et de la valeur, ce qui est déjà la fin propre de chacune d’elles quand elle pousse son exercice jusqu’au bout.
On comprend très facilement comment l’Être peut devenir pour nous le Vrai quand il est la fin de la pensée, le Bien quand il est la fin du vouloir et Dieu quand il est la fin de l’amour. La vérité ne nous le présente encore que dans son intelligibilité, c’est-à-dire dans sa virtualité ou dans sa possibilité, mais qui lui donne place à l’intérieur de notre esprit. Le vrai se change en bien quand il sollicite notre volonté qui le met en œuvre ; et il devient le beau quand il se réalise dans un objet de contemplation qui ébranle notre sensibilité. Mais il n’y a que l’amour qui puisse le poser comme un Être dont dépend notre être propre. C’est le jeu, l’opposition et la liaison de ces différentes opérations de l’esprit dans leur rapport avec l’absolu qui fonde la possibilité de la participation. Bien que chacune des fonctions de la conscience garde nécessairement une autonomie propre, et qu’il y ait péril à les confondre, elle exprime pourtant, dans le domaine qui est le sien, la conscience tout entière et joue elle-même le rôle qui normalement appartient aux deux autres dans un domaine différent. C’est ainsi que l’amour du bien ou de la vérité ne fait qu’un avec l’intelligence qui les discerne et avec la volonté qui les produit, que l’intelligence qui pense une idée la crée et lui donne une valeur par un seul et même acte de conscience, que la volonté, dès qu’elle s’engage, éclaire et aime la fin qu’elle a choisie. Dans la mesure où chacune de ces fonctions s’exerce plus pleinement, elle porte pour ainsi dire en elle l’efficacité des deux autres ; il semble à la fois qu’elle la requiert et qu’elle la réalise. Ce qui suffit à expliquer que les philosophes puissent accorder tour à tour la prééminence à l’une et à l’autre d’entre elles et réussir à montrer qu’elle satisfait également à toutes les exigences de la conscience.
Car le propre de l’intelligence, c’est de produire l’évidence, le propre de la volonté c’est de chercher la possession, et le propre de l’amour c’est d’engendrer la joie de l’âme : mais il est aussi difficile de dissocier ces trois états que de dissocier les trois fonctions qui les engendrent. Il n’y a pas d’évidence intellectuelle qui ne soit une joie et une possession, ni de possession volontaire qui ne soit une évidence et une joie, ni de joie qui n’implique une évidence et une possession.
De plus, bien que les différentes fonctions de la conscience s’opposent nécessairement l’une à l’autre pour que la participation soit possible, et que la vie intérieure résulte précisément de leur jeu, il y a cependant un point où leur unité peut être réalisée et pour ainsi dire reconquise : dès que nous la rencontrons à nouveau, alors nous éprouvons que la pénétration de l’intelligence, l’effort du vouloir et l’ardeur de l’amour se rejoignent et ne font qu’un. On sent bien tout d’abord qu’il y a entre ces fonctions une unité profonde qui est l’unité même du principe qui les fonde et qui exige qu’elles se soutiennent entre elles. Elles résident toutes dans une affirmation commune, non pas seulement de l’être et de la valeur, mais encore de la valeur de l’être, c’est-à-dire de l’identification de la valeur et de l’être véritable. C’est le rôle de la connaissance de poser l’être. Mais c’est peu qu’il soit connu s’il n’est pas voulu. Et comment le serait-il en dehors de l’amour qui en pose la valeur ? Dans tous les cas, au moment où l’acte atteint son plus haut point, l’intervalle disparaît, c’est la présence même de l’être qui nous semble donnée : et c’est dans cette unique présence que la pensée, la volonté et l’amour de ce qui est se réunissent et se confondent.
Si on voulait montrer l’implication réelle des différentes fonctions, on pourrait peut-être regarder la pensée et le vouloir comme étant deux voies d’accès dans l’Être, et l’Être même comme l’Amour, à la fois parce qu’il réalise une synthèse de la pensée et du vouloir (vouloir un objet de pensée, c’est l’aimer, avant de le réaliser et de le produire) et parce qu’il est l’Acte suprême qui fonde à la fois l’altérité de chaque moi en tant qu’objet de l’amour, et la communion de tous, en tant précisément qu’ils sont capables d’aimer.
ART. 14 : Le mal résulte toujours du jeu séparé des différentes fonctions ou d’une permutation de leur emploi.
Les trois fonctions de la conscience nous révèlent la présence dans le monde des choses, des idées et des êtres ; et le rapport que l’on peut établir entre elles nous révèle le rapport ontologique qui existe dans le monde entre ces trois modes d’existence.
De plus, notre volonté, précisément parce qu’elle exprime à la fois notre initiative et nos limites, traduit d’une part, le caractère créateur de notre action et, d’autre part, engage nécessairement cette action dans la matière et dans le temps. Par contre l’intelligence, précisément parce qu’elle enveloppe la totalité du réel, ne nous met en rapport avec lui que par la représentation : tout est pour elle objet ou concept ; on a tort sans doute de se servir pour la figurer de la comparaison du miroir qui dissimule l’activité qui est en elle ; cependant, elle est la prise de possession d’une réalité déjà formée ; c’est ce qu’exprime déjà le mot représentation ; dans le même sens, on dira qu’elle est rétrospective et réflexive ; mais, toutes les choses qu’elle fait connaître, parmi lesquelles il faut comprendre les créations temporelles de la volonté, elle les soustrait au temps, elle les élève au rang de vérités valables pour tous les temps. L’amour qui ne s’adresse qu’à des personnes réunit l’une à l’autre la volonté et l’intelligence ; car c’est par lui que nous voulons qu’un être soit ce qu’il est plutôt que ce que nous voulons qu’il soit, de telle sorte que l’amour nous unit à lui en nous faisant coopérer à l’acte même qui l’a créé. Mais, c’est par lui que nous le connaissons comme personne et non point comme chose. De telle sorte qu’il produit une transmutation des deux autres fonctions de la conscience puisqu’il trouve dans l’être et non point dans la chose l’objet de la volonté, dans la personne et non dans l’idée celui de l’intellect.
On comprend très bien que cette opposition des différentes fonctions sur laquelle repose leur unité, qui est une image et en même temps une réalisation de l’unité de l’acte pur, rende possible ce jeu des relations par lequel se fonde l’originalité de chaque conscience particulière. Et les hommes se distinguent les uns des autres par l’accent qu’ils mettent sur l’une ou l’autre de ces démarches essentielles de l’esprit. Pour les uns, c’est la volonté seule qui compte, ce que l’on observe chez tous ceux que l’on appelle proprement hommes d’action : ils cherchent à dominer le monde, comme on le voit dans les conquérants. D’autres sont avides seulement de le comprendre, comme s’ils mettaient les idées au-dessus des choses ; et ils se méprisent les uns les autres, puisque les premiers considèrent les choses comme les réalités véritables et les idées comme des illusions subjectives, tandis que les autres pensent que les idées seules agrandissent notre être et sont l’objet d’une possession authentique. Il y en a enfin qui sont indifférents aux idées et aux choses et pour lesquels le moindre regard d’amour vaut mieux à la fois que la science universelle et que l’empire du monde ; et ils ont raison de penser que l’amour peut suffire à tout, mais c’est lorsqu’il suscite l’intelligence et la volonté au lieu de les anéantir dans l’indétermination d’une effusion pure.
Cependant, malgré la solidarité de ces trois fonctions et l’intercommunication qui ne cesse de se produire entre elles, qui nous oblige à les retrouver toutes dès que chacune d’elles s’exerce jusqu’au dernier point, nous sentons bien le danger qu’il y a à changer leur point d’application, soit que l’on tente de comprendre les choses ou de les aimer, au lieu d’en faire les instruments du vouloir, soit que l’on applique sa volonté et son amour aux idées, au lieu de tourner vers elles son intelligence, soit que l’on entreprenne, au lieu d’aimer les autres êtres, ou bien de les connaître comme des idées, ou d’en faire seulement les objets du vouloir. C’est de la permutation que nous introduisons entre ces différentes fonctions, en donnant à chacune d’elles une fin qui convient seulement à l’une des deux autres, que dérivent sans doute les principaux troubles de notre activité théorique et de notre activité pratique.
La solidarité des fonctions de l’âme est si étroite que, bien que chacune d’elles soit bonne dans la mesure où elle est une expression de l’acte pur, elle est capable de produire les pires effets si elle se sépare des deux autres, comme on le voit dans l’intelligence qui voudrait se suffire à elle-même sans éclairer le vouloir et l’amour, dans le pur vouloir qui repousserait les secours de l’intelligence ou de l’amour, et dans l’amour lui-même à son tour s’il ne se laisse pas pénétrer par l’intelligence et diriger par le vouloir. Alors l’intelligence demeure abstraite et impuissante, la volonté capricieuse et inquiète, l’amour trouble et aveugle. Dans tous les cas, chacune de ces fonctions, si nous la considérons isolément, poursuit quelque fin de son choix dont elle commence par être privée et qu’elle ne peut atteindre qu’au prix de beaucoup d’efforts et de tribulations. C’est ce qui arrive à la volonté quand elle n’est qu’égoïste, à l’intelligence quand elle n’est qu’industrieuse, à l’amour quand il n’est que passionnel.
Peut-être même pourrait-on dire que le mal résulte toujours d’une séparation entre ces trois fonctions de l’âme qui cessent de se prêter un mutuel appui : alors on voit l’intelligence se complaire dans son propre jeu en se désintéressant de l’action et de la valeur, la volonté s’enivrer de sa puissance sans chercher à l’éclairer de lumière et à la pénétrer de charité, et l’amour s’abandonner à sa pure ardeur sans connaître de raison ni de frein.
La même disjonction des fonctions qui permet à la liberté de jouer permet encore à chaque fonction de retourner contre elle-même dans son domaine propre la puissance même dont elle dispose : ce qu’on voit dans l’intelligence quand elle se réduit à n’être que critique, dans la volonté qui détruit à l’aide de cette force même qui lui a été donnée pour construire, dans l’amour lorsqu’il se renverse lui-même en haine.
Mais chaque fonction ne demeure fidèle à elle-même que quand elle est soutenue en nous par les deux autres, la volonté quand l’intelligence l’éclaire et que l’amour la dirige, l’intelligence quand un vouloir aimant l’anime et l’inspire, et l’amour quand il est pénétré de lumière et que le vouloir coopère avec lui. Dans cette convergence des différentes puissances de l’âme l’effort cesse, nous ne faisons plus de choix individuel et arbitraire. Chacune de nos fonctions s’exerce comme elle le doit, c’est-à-dire conformément à la vocation qui lui est propre sans rompre l’unité de la source dont elles dépendent toutes.