ART. 1 : Toute conscience est le centre d’une perspective sur le monde qui est commune à tous les êtres finis et qui est impliquée dans une autre perspective qui est propre à chaque être fini.
La participation se présente nécessairement sous deux formes : car premièrement il y a des conditions abstraites et générales communes à tous les êtres et qui sont telles que sans elles la participation serait impossible ; et il y a en second lieu la mise en œuvre de ces conditions par une liberté personnelle dont l’exercice est toujours inséparable de certaines puissances qui lui sont offertes, d’une certaine situation dans laquelle elle est engagée, de certaines circonstances de temps et de lieu.
La participation est donc le principe même de ce que nous sommes à la fois comme être fini en général et comme tel être fini qui est moi.
Car elle ne peut s’exercer qu’à condition qu’il y ait en même temps une différence et une conformité de nature entre l’Être dont nous participons et celui que nous acquérons par la participation. Ce que nous exprimons par la distinction même que nous établissons entre l’âme et l’esprit, les âmes ne cessant jamais d’être emprisonnées et séparées les unes des autres par le corps, alors qu’elles cherchent pourtant à s’en délivrer en se haussant jusqu’à l’esprit qui est seul capable de les unir.
Nous ne pouvons pas dire de chaque individu qu’il est une partie de la totalité du monde. Il enveloppe cette totalité dans une perspective qui n’appartient qu’à lui et qui dépend de la distance relative qui le sépare de l’Être pur, de la qualité en lui de l’attention, du vouloir et de l’amour. Quant à l’Être pur, il n’est pas, comme on pourrait le croire, la somme de toutes ces perspectives : au sens strict, il ne les contient pas en lui, bien qu’il les rende possibles. On peut dire seulement qu’il en est le foyer. C’est le corps humain qui me permet de comprendre pourquoi le moi individuel est toujours le centre d’un univers spatio-temporel qui s’étend autour de lui dans tous les sens. Et l’on peut bien dire sans doute que le propre de la pensée rationnelle, c’est d’abolir ce centre privilégié, de considérer tous les centres comme équivalents et de constituer ainsi à la fois une représentation abstraite de l’univers qui soit la même pour tous et un système de règles de conduite fondé sur la réciprocité, c’est-à-dire qui soit conforme à la justice. Pourtant on ne peut pas méconnaître que cette forme de représentation, ou cette conception de la conduite, ne garde un caractère purement schématique où l’unité concrète de la personne disparaît. La connaissance rationnelle, la conduite juste, doivent toujours être réalisées par cet être unique placé lui-même au centre de l’univers spatio-temporel, engagé dans une situation unique et qui porte la responsabilité de toutes les démarches qu’il pourra accomplir ; c’est ainsi que ma représentation du monde est toujours sensible en même temps que rationnelle, que ma conduite porte la marque de ma vocation personnelle en même temps qu’elle doit être en accord avec les règles générales de la justice. Aussi est-il légitime que je me considère moi-même comme le centre du monde, comme l’origine du temps et de l’espace, ce qui me permet, par l’acte de la participation, de fonder, dans le grand monde où je vis, un monde qui est le mien et dont j’assume la responsabilité personnelle.
ART. 2 : La participation fonde notre autonomie et notre responsabilité personnelles, mais en même temps notre solidarité avec l’Acte pur et avec tous les êtres.
On a montré comment la participation fait éclater l’admirable identité entre la source et la fin de notre activité, mais en creusant entre elles un intervalle qu’elle ne cesse de franchir, de telle manière pourtant qu’au moment où la source est de nouveau atteinte, il n’y a rien là qui lui soit ajouté, bien que le moi ait trouvé en elle une possibilité qu’il a rendue sienne, c’est-à-dire dont il a fait précisément son essence propre. Ainsi, la participation est toujours nouvelle à la fois par l’initiative qui est en elle et par l’acte même dont elle participe qui est une création éternelle de soi : elle est une naissance ininterrompue. Même quand elle affecte la forme d’une réduplication, comme dans la réflexion, elle est encore pour nous un commencement absolu. Même lorsqu’elle n’est qu’une imitation, elle est encore une invention.
Mais l’originalité de la participation, c’est non pas, comme on le croit, de nous assigner des limites dans l’être afin de nous permettre de les élargir indéfiniment, mais plutôt de nous déposséder de tous les biens particuliers afin de nous replier sur le principe même dont ils dépendent. De telle sorte qu’elle cherche moins à les posséder qu’à les produire. Cependant la plupart des hommes sont beaucoup plus préoccupés du fruit de la participation que de l’acte même qui le fait être. C’est ce fruit qu’ils cherchent à capter et dont ils veulent jouir : là est le principe même de leur égoïsme. C’est ce qui fait aussi qu’ils se désintéressent des autres êtres et de la manière même dont ils réalisent la participation pour leur compte. Ainsi ils manquent d’amour et même de tolérance. Et pourtant ils devraient être capables de reconnaître que la valeur de la participation réside dans l’acte même qu’ils mettent en œuvre et qui les dépasse, qui est offert à tous et qui ne les pénètre et ne se livre à eux que dans la mesure même où ils peuvent s’unir à tous les autres êtres, comme s’il ne répandait sa richesse qu’au point même où se produit entre eux cette communication qui les rend solidaires en laissant son efficacité une et indivisée.
C’est qu’il n’y a pas d’autre participation à l’être que celle qui se réalise par un acte que j’accomplis ; et c’est cet acte qui me donne mon être même, et non point la fin qu’il serait destiné à produire et que je serais un jour capable d’obtenir. Et ce qui le prouve, c’est que je ne puis moi-même atteindre un autre être par mon être même, c’est-à-dire que je ne puis agir véritablement sur lui, ni par la promesse d’un objet qu’il pourrait posséder, ni par la promesse d’un état qu’il pourrait acquérir, mais seulement par l’éveil d’une responsabilité qu’il pourra exercer, c’est-à-dire d’un acte qu’il pourra lui-même faire. Ainsi je parle d’une action exercée sur un autre, et non point d’un acte, précisément parce que l’acte ne peut être qu’intérieur à moi et accompli par moi, ou suscité dans un autre qui l’accomplit pour soi en recourant à un principe d’efficacité qui nous est commun, tandis que l’action est inséparable d’une matière, d’une passivité qui évoque le corps de celui qui l’accomplit et de celui qui la subit. Et l’éducation, faute de disposer de l’action d’une liberté sur une autre liberté, qui est impossible, se contente trop souvent d’une action exercée par la liberté sur la nature.
On voit donc que la participation fonde notre autonomie et notre responsabilité personnelles, qui n’existeraient pas sans elle, mais qu’en même temps, et pour ainsi dire par la même opération, elle réalise notre solidarité parfaite avec l’Acte pur et avec tous les êtres. Peut-être était-ce là la représentation du monde que se faisait Leibnitz, du moins si l’on accepte la belle interprétation qu’en donne Lachelier (page 131 des Lettres), lorsqu’il nous montre « les monades enveloppées les unes dans les autres, chacune étant ce qui se cache de réalité dans chaque point mathématique, toutes n’étant qu’un esprit unique, qui n’est ni objet ni sujet, qui se fait sujet dans le monde et qui se donne l’image de lui-même dans chaque monade sous la forme de l’étendue. »
ART. 3 : C’est parce que la participation ne se réduit pas au pur accroissement de nous-même qu’elle nous découvre des formes d’existence toujours nouvelles avec lesquelles elle nous fait communiquer.
Le mot de participation ne peut pas être prononcé sans qu’il évoque aussitôt pour moi une limitation à l’égard de l’Être total et inconditionné. Mais je sais bien en même temps que cette limitation qui est en moi est la condition de mon propre accroissement. Cependant, si je me bornais à dire qu’à l’égard de l’Être total je ne suis rien de plus qu’une pure limitation à laquelle mon propre accroissement cherche à porter remède, je me défendrais difficilement du panthéisme. Car il ne suffit que l’être pur se limite lui-même pour que l’être particulier apparaisse, puisqu’il y a dans l’être particulier une initiative exercée et personnelle qui ajoute sans cesse au monde sans rien ajouter à l’acte pur dont elle manifeste seulement le mystère et l’infinité. Si l’essence de l’acte pur, c’est d’être en même temps la parfaite intériorité à soi et cet éternel au delà de soi qui fait qu’il s’offre sans cesse à la participation sans connaître lui-même aucun devenir, comme on le voit dans cette charité parfaite qui ne fait qu’un avec les dons mêmes qu’elle ne cesse de répandre, mais qui ne peut point être diminuée et ne peut plus être enrichie par eux, alors on comprend que la participation ne puisse pas être séparée de la création, à condition toutefois que la création ne soit pas la création d’une chose, mais cette sorte de communication de l’acte créateur à des êtres qu’il rend capables de se créer eux-mêmes.
C’est pour cela que tout être qui vit de la participation, loin de souffrir de sa propre limitation, jouit toujours de sentir en lui la présence de l’acte créateur et de cette dignité à laquelle il est élevé et qui le rend capable d’y coopérer. Loin de viser une identification abstraite avec le Tout qui l’annihilerait lui-même en même temps que la richesse même du Tout, il cherche à multiplier et à varier à l’infini ses rapports avec le Tout, à faire apparaître sans cesse en lui des qualités nouvelles qui, loin de briser son unité, ce qui risquerait de se produire s’il était une chose, le manifestent et l’épanouissent parce qu’il est un acte créateur.
Or, il suffit que nous rencontrions une conscience qui n’est pas la nôtre pour que l’infinité de l’esprit et la réalité de la participation nous apparaissent. C’est pour cela aussi que, dans la mesure où la participation est plus profonde, elle appelle à l’être d’autres consciences que la nôtre qu’elle éveille à la vie, qu’elle féconde et par lesquelles elle se sent fécondée, avec lesquelles elle tend à former une société spirituelle et auxquelles elle cherche à s’unir par un lien d’amour. Mais pour que cette union soit possible, il faut que ces consciences soient distinctes de la nôtre, au lieu d’être confondues avec elle. La perfection de l’amour, c’est de vouloir un autre être comme différent de soi mais comme uni à soi. L’erreur la plus grave que l’on puisse commettre, c’est de penser que la conscience cherche toujours à dominer, à régner, et, d’une manière générale, à enclore en soi tout ce qui est. C’est là un vœu non seulement chimérique et impossible, mais qui ne produirait jamais en nous, s’il se réalisait, qu’un désert d’orgueil et d’ennui. Le moi n’est qu’une forme creuse à laquelle le non-moi seul peut donner un aliment. Il est la faculté de se rendre présent ce qui n’est pas lui.
Mais une conscience ne peut être séparée d’une autre conscience que par ce qu’il y a de passivité dans toutes deux. Ce qui suffit pour justifier l’apparition de la matière ou des corps. C’est à cette matière que s’applique sans cesse le vouloir par lequel nous essayons de la surmonter, de la pénétrer, d’en faire l’instrument de nos fins spirituelles. Pourtant cela ne serait pas possible si cette matière elle-même ne prouvait pas son affinité avec la conscience, c’est-à-dire si elle n’était pas susceptible d’être pensée. On voit donc comment se forment les trois mondes : celui des êtres, celui des choses et celui des idées, qui sont subordonnés l’un à l’autre, mais tels pourtant que le monde des choses est nécessaire pour que les êtres puissent être séparés les uns des autres et surmonter cette séparation par les témoignages et les messages qu’ils ne cessent de s’envoyer les uns aux autres, — et que le monde des idées est nécessaire à son tour pour que les choses acquièrent une signification spirituelle et qu’elles puissent devenir pour les différentes consciences un moyen de se comprendre les unes les autres et le véhicule de leurs intentions mutuelles.
Que les choses soient nécessaires pour que les consciences puissent être séparées, qu’elles doivent être transformées et spiritualisées en idées pour que l’esprit puisse les reconquérir, et que, par le moyen des choses et des idées, les différentes consciences puissent entrer en communion dans une société spirituelle où chacune d’elles est pour toutes les autres médiatrice entre l’acte pur et son être propre, telle est l’image que nous nous faisons du monde de la participation, et cette image, qui nous donne la satisfaction la plus haute, ouvre devant nous une tâche et une espérance illimitées.