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ART. 1 : La distinction entre l’activité et la passivité crée la relation de l’être et du phénomène.

Au langage par lequel on oppose toujours l’intériorité à l’extériorité, et qui n’a de sens véritable que par rapport à l’espace, il faut substituer, dès que l’on a affaire aux démarches constitutives du réel, l’opposition de l’activité et de la passivité. C’est elle qui est au cœur de la participation et qui permet d’expliquer la distinction de l’univers et du moi ainsi que les relations qui les unissent.

Car si je ne suis que là où je m’engage, là où je me crée moi-même par un acte que je choisis et que je fais, il est évident que tout ce qui déborde cet acte et qui lui marque des limites cesse d’être moi, mais prend une existence pour moi et par rapport à moi. De telle sorte que je puis distinguer en moi deux fonctions différentes par lesquelles s’exprime mon être participé : l’une qui fait de moi l’agent ou l’acteur de mon être même, l’autre qui fait de moi le spectateur d’un monde qui me dépasse, mais avec lequel je suis toujours en contact. Ainsi, le monde à son tour pourra être considéré sous deux aspects différents : un aspect précisément par où il est un spectacle, qui nous oblige à l’observer et à le décrire, un aspect par où il est une création à laquelle nous collaborons, création que nous retrouvons à la fois dans la modification que nous imprimons au spectacle et dans l’opération intérieure par laquelle nous réalisons le spectacle comme spectacle.

Il est évident d’autre part, que, comme nous l’avons établi, nous n’atteignons l’intimité essentielle de l’être et, pour ainsi dire, sa racine, que dans l’acte même que nous accomplissons, dont nous pouvons dire qu’il est nôtre dès que nous l’assumons, et qui nous introduit au cœur de l’être sans condition. Quant au spectacle qui n’existe au contraire que pour nous et par rapport à nous, il réalise aussitôt la définition même de la phénoménalité. Il n’est pour nous qu’une apparence. C’est pour cela qu’il peut être saisi et circonscrit, défini avec beaucoup plus d’exactitude et de sécurité que l’acte intérieur qui le soutient, qui ne réside que dans son pur exercice, ne peut jamais devenir pour moi un objet que je contemple, et qui, étant participé, est toujours inachevé, hésitant et sans cesse repris. C’est le phénomène qui deviendra donc le domaine privilégié de la recherche scientifique.

On comprend par suite comment le phénomène peut recevoir une double interprétation qui le rabaisse ou le relève tour à tour : car, puisque j’oppose l’être que je suis au monde qui n’est pour moi qu’un phénomène, les autres êtres ne connaissent de moi que le phénomène que je montre. Bien plus, dès que je cesse de me poser moi-même du dedans par un acte qui m’engage tout entier et fonde ma valeur ontologique, c’est-à-dire dans la proportion même où cet acte fléchit, je m’éloigne davantage de ce centre intérieur où je revendique la responsabilité de ce que je suis, je deviens, moi aussi, le spectateur de mes propres états et je ne suis plus pour moi que le phénomène de moi-même.

Cependant en présence du monde que j’ai sous les yeux, je ne puis pas demeurer spectateur pur. D’abord j’assiste à une pièce que je contribue à faire, qui change pour moi selon la direction originelle de mon attention, qui cesse bientôt d’être pour moi une apparence arbitraire pour révéler une signification, répondre à des désirs latents qu’elle réveille ou qu’elle suscite, et devenir peu à peu un don qui ne cesse de m’enrichir. C’est cette transfiguration de l’apparence qui seule permet de la rendre intelligible et de la mettre en rapport avec l’Être qu’elle manifeste.

ART. 2 : La participation se réalise par une réciprocité de l’agir et du pâtir.

L’acte participé ne suffit pas à nous donner l’être. Il n’est lui-même qu’une sollicitation que nous adressons au réel. Il faut que le réel lui réponde, que ce soit lui plutôt que nous qui nous donne ce que nous demandons. Je ne suis donc confirmé et assujetti dans l’être qu’au moment où je deviens passif à l’égard de l’acte même que j’accomplis, prenant place ainsi dans un univers qui accepte de m’accueillir. Cette réciprocité entre l’univers et moi, entre l’acte que je fais et l’aspect du réel qu’il évoque, est seule capable d’assurer mon insertion et mon équilibre à l’intérieur de la totalité même de l’être. L’apparition de cet aspect du réel ne fait pas échec à la participation, mais l’exprime et l’achève.

L’univers et le moi peuvent donc nous sembler légitimement actif et passif l’un à l’égard de l’autre, bien que ce ne soit pas tout à fait dans le même sens. Car il est vrai, d’une part, que l’univers s’impose à nous de telle manière que nous le subissons plutôt que nous ne le créons (ce que la philosophie empiriste a vu avec une grande clarté) ; et il est vrai d’autre part que cet univers, notre pensée le domine, qu’il n’a de sens que par rapport à l’opération qui le pense, qu’il est toujours l’effet et le résidu de cette opération (ce qui est la thèse de l’idéalisme intellectualiste). Ainsi l’univers et le moi s’embrassent l’un l’autre, et en se donnant l’un à l’autre, chacun donne à l’autre l’existence qui lui manquait.

Il y a dans l’opposition même entre agir et pâtir un singulier paradoxe. Car je suis là où j’agis, et c’est dans l’acte que j’accomplis que je fonde mon être propre, en marquant l’univers de mon empreinte. Là où je pâtis au contraire, j’éprouve ma limitation, je subis un état qui s’impose à moi malgré moi. Et pourtant mon action ne se suffit jamais à elle-même ; elle cherche un objet ou une fin que je ne puis posséder qu’à condition de les laisser agir sur moi, comme j’agissais tout à l’heure pour les produire. Sans cette passivité dont j’ai besoin et vers laquelle je tends, toute action intellectuelle demeure abstraite, toute action volontaire demeure intentionnelle. Il y a donc là une réciprocité de l’agir et du pâtir qui montre que dans le monde de la participation, dès que l’un des deux manque, c’est l’être même qui se retire.

ART. 3 : Le propre de l’activité de participation est de se déployer entre deux formes opposées et corrélatives de passivité : la passivité à l’égard de l’acte pur et la passivité à l’égard du corps.

Nous disons très justement de l’acte pur, pour exprimer qu’il est étranger à toute passivité, qu’il est impassible. La passivité naît avec la limitation, c’est-à-dire avec la participation. Non que l’acte de participation puisse être considéré lui-même comme contenant de la passivité, dans sa nature propre d’acte : nous dirons plutôt que la passivité caractérise la non-participation, c’est-à-dire est inséparable de la participation elle-même ; car en elle l’activité et la passivité se trouvent toujours unies, mais de telle manière, d’une part, que l’acte même que nous accomplissons doit toujours être reçu sans qu’il puisse l’être autrement que par une adhésion, un consentement qui dépendent de nous seuls, et de telle manière, d’autre part, que cette adhésion ou ce consentement, il dépende de nous de le donner aussi, non point seulement à ce que nous acceptons de faire, mais à la réponse même que le monde nous fait et qui parfois nous comble et souvent nous déçoit.

Ainsi c’est dans le consentement que se concilient à la fois notre autonomie et notre subordination et même, dans un consentement qui est double, puisqu’il incline vers nous la dignité d’un acte qui nous surpasse, mais qu’il est capable de rendre nôtre, et puisqu’il relève jusqu’à lui ce qui nous est donné et qui ne pourrait pas l’être si nous ne l’avions point accepté.

En entendant toujours par passivité une passivité à l’égard du monde, on néglige donc une passivité beaucoup plus profonde qui est celle de mon activité même à l’égard de cette efficacité dont elle dispose, qu’elle a reçue, mais qu’elle n’a pas créée. Si notre passivité à l’égard de cette activité absolue était parfaite, nous ne ferions plus qu’un avec elle, le monde de la participation n’existerait pas. Mais c’est l’originalité de l’acte de participation, par sa distance même à l’égard de l’acte pur, de créer notre passivité à l’égard du monde : le monde est pour ainsi dire l’ombre portée de tout ce qui, dans l’acte pur, le supporte et le transcende. Ainsi notre dépendance à l’égard du monde n’est rien de plus que l’expression en sens inverse de notre dépendance à l’égard de l’acte créateur.

Seulement, toute la passivité qui est en moi étant nécessairement corrélative de l’activité même que j’exerce, je puis dire aussi légitimement que je produis moi-même ma propre passivité. Il ne suffit donc pas de dire que la liaison de l’activité et de la passivité n’exprime rien de plus que la liaison de notre être positif et de nos limites. Non seulement dans l’exercice de mon activité propre il y a un caractère par où cette activité n’est pas exclusivement l’initiative de mon être séparé, mais une activité qui me dépasse et dont je dispose d’une manière d’autant plus parfaite que je lui fais moins obstacle, — mais il faut ajouter encore que mon activité comme telle ne peut pas se séparer de la puissance, c’est-à-dire ne peut pas s’exercer véritablement avant de pénétrer dans le temps et d’imposer par conséquent son empreinte au monde matériel. Autrement elle demeurerait dans un état de pure indétermination ; ou bien, étant engagée dans le temps, recommençant sans cesse, et ne laissant aucune trace, elle n’aurait aucun sérieux. C’est le privilège de l’acte pur que l’acte en lui coïncide avec l’être ; mais l’acte participé ne reçoit l’être que dans son rapport avec le phénomène, c’est-à-dire dans la réponse même que le monde lui fait, qui l’enrichit, et qui l’achève. De telle sorte que nous rencontrons ici le principe qui nous a permis de déduire l’existence de la matière, puisqu’elle est tout à la fois le moyen par lequel se réalise notre passivité à l’égard de notre activité même, et qu’au lieu d’exprimer seulement les limites de la participation, elle témoigne encore d’une réalité qu’elle appelle, mais qui la dépasse, et qu’elle est toujours obligée d’accueillir.

Ainsi, le propre de l’activité participée, c’est de se mouvoir entre deux formes différentes et opposées de la passivité : car, d’une part, nous pouvons dire que tout l’élan qui l’anime, elle le reçoit, de telle sorte qu’il n’y a rien de plus en elle qu’un acte de consentement. À l’égard de l’acte pur, comment ne la considérerait-on pas comme une passivité ? Mais cette passivité est d’une forme si singulière que c’est au moment où elle est la plus parfaite, où il y a en nous le plus d’abandon et le moins de résistance, qu’elle est en même temps la plus unifiée et la plus pure.

L’autre passivité est celle que nous subissons de la part de l’univers et du corps ; or, bien qu’elle limite notre activité, et qu’elle rende possible l’option que nous devons faire à chaque instant entre l’autonomie et la passion, elle est l’inverse de l’autre, sans être pourtant dépourvue de parenté avec elle. Car elle exprime en un sens le degré de l’activité participée : elle en mesure la déficience, de telle sorte que c’est quand notre activité devient moins parfaite (ou que sa passivité à l’égard de l’acte pur est moins pleine) que la passivité à l’égard du corps commence à s’accroître. Ce qui suffirait peut-être à rendre possible une déduction du corps et du monde à partir de la tension même de notre acte libre.

En résumé notre esprit se trouve toujours inséparable d’une passivité, sans laquelle nous ne pourrions pas le saisir même comme activité ; mais le mot passivité a deux sens qui sont corrélatifs l’un de l’autre, puisque cette activité elle-même, étant une activité de participation, est une activité reçue, et puisque la distance qui sépare l’activité totale de notre activité propre fait apparaître en nous une passivité qui est celle de l’objet ou du corps. La première forme de passivité exprime en quelque sorte la possibilité de la participation, et la seconde, sa limite.

ART. 4 : C’est notre activité qui détermine notre passivité, mais par l’intermédiaire du monde.

Il n’y a pas d’idée plus belle que celle qui nous permet de considérer notre être passif comme l’effet de notre être actif, comme en exprimant à la fois l’élan et la limite, le succès et l’échec : il est comme notre ombre qui nous accompagne toujours. L’opposition de l’activité et de la passivité, c’est l’opposition en nous de l’agissant et de l’agi. Quand je dis de moi-même que je suis passif, cette passivité est encore mienne ; elle est en moi, au moins jusqu’à un certain point. Pourtant le moi me paraissait résider exclusivement dans l’acte que j’accomplissais, au moment même où je l’accomplissais ; mais si ma passivité se trouve déterminée par mon activité même et en demeure inséparable, alors on comprend bien que je sois moi-même un être mixte et que je ne puisse pas rejeter cette passivité hors de moi, comme le fait le sage stoïcien, sans mutiler du même coup ma propre nature. Ce serait une sorte de négation et même de suicide du moi de le considérer comme passif à l’égard d’un autre que lui-même : ce qui n’arrive jamais sans doute quand l’expérience est assez fine.

Ainsi, c’est un acte qui vient de moi qui cherche à déterminer l’être même du moi dont il émane. À cet égard, il n’est que sa possibilité ; et je ne rencontre mon intimité avec moi-même que dans les états que j’éprouve ou que je subis, qui mesurent pour ainsi dire l’efficacité de l’acte que j’ai accompli et font que je deviens ce que je suis au moment seulement où l’univers que mon acte sollicite m’apporte une réponse qui me réalise. C’est cette passivité à l’égard de son activité même qui fait que chacun a du monde la représentation qu’il mérite.

Mais ma passivité à l’égard de l’activité intellectuelle reste en quelque sorte indirecte : elle s’exprime par la représentation et fait naître devant moi le monde comme une apparition ; au contraire, ma passivité à l’égard de l’activité volontaire est beaucoup plus prochaine : elle s’exprime par le sentiment, elle est inséparable de la présence d’un corps qui m’appartient.

Seulement, comme je ne puis pas détacher mon activité participée de cette activité pure qui l’inspire et dans laquelle je puise sans cesse, je comprends facilement que ma passivité exprime toujours ce qui surpasse cette activité participée, bien qu’elle soit toujours en corrélation avec elle et déterminée par elle. De là cette interprétation spontanée et en un sens légitime que ma passivité est l’effet d’une activité étrangère ; ce qui ne peut être accepté pourtant que si on ajoute qu’elle m’est étrangère sans cesser pourtant de faire corps avec mon activité propre qui définit à la fois leur démarcation et leur rencontre. C’est cette démarcation ou cette rencontre qui constitue pour nous le monde. Je suis toujours obligé de passer par l’intermédiaire du monde pour que mon activité puisse déterminer ma passivité : le monde est l’entre-deux qui les sépare et les unit. Aussi est-ce lui qui paraît toujours agir sur moi alors qu’il est plutôt cette ligne-frontière, ce lieu de coïncidence et ce point d’attache de mon activité participée et de l’activité absolue où viennent se réfléchir toutes mes puissances et qui me donne le spectacle de leur jeu. Par suite, c’est bien le moi qui se détermine lui-même et qui donne au monde le visage que nous lui voyons ; mais on comprend qu’aucun aspect de ce visage ne puisse être considéré par lui comme étant l’être véritable, que le moi veuille toujours dépasser tout ce qu’il voit et tout ce qu’il subit, puisqu’il n’a lui-même d’affinité qu’avec cet acte suprême dont tous les modes particuliers de l’existence suggèrent la beauté et la richesse, mais en dissimulant son unité et son intimité.

Quand nous sommes capables de reconnaître une harmonie entre nos états et notre propre activité d’auto-détermination, alors ces états se trouvent pénétrés et illuminés, ils cessent de s’imposer à nous et de nous contraindre, ils manifestent non plus notre servitude, mais notre liberté à laquelle ils donnent, pour ainsi dire, un corps.

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