ART. 6 : La participation, au lieu d’exclure la création, la rend intelligible en la mettant à notre portée.
On considère souvent l’acte créateur comme produisant hors de lui un ouvrage qui pourrait ensuite subsister sans lui ainsi que l’ouvrage d’un artisan. Mais il n’y a de pouvoir créateur que ce pouvoir de se créer, qui fait participer toutes les créatures à sa propre essence créatrice ; l’acte pur ne peut créer que des êtres et non point des choses. Quant aux choses, elles sont toujours un effet de l’acte participé, non point qu’il puisse jamais les tirer du néant, mais, en tant que choses, elles expriment sa limitation et sa passivité : elles sont la marque moins de sa perfection que de son impuissance. Et c’est pour cela que nous ne créons pas la matière ; il n’y a point pour elle de premier commencement ; nous la rencontrons toujours devant nous, et nous nous bornons à lui donner une forme toujours nouvelle. Elle est, pour ainsi dire, l’empreinte de notre activité dans une réalité que nous ne parvenons jamais à pénétrer tout à fait. C’est pour cela que la matière est toujours présente et toujours évanouissante, qu’aucun produit de l’activité ne subsiste comme chose indépendamment de cette activité même, c’est-à-dire de l’opération qui tout à l’heure l’a voulue ou de l’opération qui aujourd’hui la contemple.
Il semble pourtant que le propre de l’acte, ce soit d’engendrer un produit qui commence par en être la fin et qui en devient ensuite l’effet. Il faudrait alors que l’acte ne fût qu’un moyen et que sa raison d’être fût hors de lui ; et le produit de l’acte serait au-dessus de l’acte même. Mais le produit de l’acte ne peut être considéré ni comme son effet, puisqu’il est en un sens sa limitation et, pour ainsi dire, la trace qu’il laisse dans la totalité du réel, ni comme sa fin, puisqu’il ne peut y avoir de fin que spirituelle et que l’ouvrage que nous produisons n’a de sens que pour permettre à notre activité de s’exercer et, par conséquent, à notre vie spirituelle de se conquérir. Ainsi l’on peut dire que notre acte est toujours à la fois inférieur et supérieur à sa propre création, supérieur à elle puisqu’elle ne se soutient que par lui et qu’en droit il la dépasse toujours, et inférieur pourtant à elle, puisqu’il y a en elle une réponse que le réel lui adresse et qui pour ainsi dire l’achève.
La participation ne contredit donc pas la création, mais elle est le seul moyen que nous ayons de la rendre intelligible. Si l’on dissocie la création de la participation, la création n’est plus que celle d’une chose qui, une fois qu’elle est entrée dans l’existence, est privée de tout lien avec l’acte créateur. Elle est donc dépourvue de sens. Mais si l’acte créateur est d’abord création de soi, qui est indivisiblement expansion de soi et don de soi, on comprend qu’il puisse appeler d’autres êtres à se créer eux-mêmes par une sorte de fécondité et de générosité qui est son essence propre, que chaque créature puisse trouver sa justification dans l’amour même qu’elle a pour l’être et pour la vie et dans l’usage qu’elle en prétend faire, et que le monde que nous avons sous les yeux soit à la fois la condition, le moyen, l’effet et le symbole des alternatives d’une participation sans cesse offerte, exercée, repoussée ou reprise. Ce qui montre qu’en Dieu comme en nous la signification de l’être ne peut résulter que de l’intention même qui l’assume.
Par suite, il n’y a pas de prééminence de l’acte par rapport à l’être, qui pourrait s’exprimer en considérant l’être comme étant à l’égard de l’acte un surplus qui le dépasse toujours. On ne peut parler de surplus qu’à l’égard de la puissance, au moment où elle se réalise, bien qu’elle possède toujours elle-même plus d’ampleur qu’aucune de ses formes réalisées. Ce que nous appelons l’être réalisé, ou le monde, n’est jamais qu’une expression limitée ou imparfaite de l’acte lui-même et, pour ainsi dire, le moyen par lequel s’introduit en lui l’acte participé. Mais l’être réalisé ou le monde, c’est une manifestation de l’Être, plutôt que l’Être même : c’est toujours un phénomène.
Dans sa racine la plus profonde, l’Être ne fait qu’un avec l’Acte. Loin d’être, comme on le croit parfois, antérieur à l’Acte qui s’en détacherait ensuite pour essayer de le retrouver ou de le promouvoir, il réside dans l’Acte même, c’est-à-dire justement dans le mouvement intérieur par lequel il se constitue.
ART. 7 : La création à notre échelle se manifeste toujours sous la forme d’une synthèse constructive.
Il n’y a pas d’action qui nous donne une satisfaction plus parfaite que l’action constructive : elle seule est capable de nous montrer le réel naissant pour ainsi dire de notre propre opération. Ainsi le nombre que nous obtenons par numération, la figure, que nous obtenons par un tracé conforme à sa loi de génération, nous permettent d’observer dans un objet que nous pouvons embrasser d’un seul regard les démarches qui leur ont donné naissance. En elles l’esprit contemple, à travers son œuvre, l’activité même qui l’a produite. Or, dans toutes les formes de l’action, ne retrouve-t-on pas le même caractère ? Et l’esprit n’éprouve-t-il pas une sorte d’ivresse à reconnaître ainsi dans toute réalité qu’il est capable de posséder l’image et l’effet à la fois de son efficacité créatrice ? Jusque dans le tableau du peintre, y a-t-il rien de plus que la somme des coups de pinceau qu’il a donnés tour à tour ?
Une telle conception nous apporte en effet une grande lumière sur le rapport de notre activité et du réel. Et peut-être le réel n’est-il rien de plus pour nous que le point d’intersection de toutes les opérations que nous avons dû faire pour le saisir. On peut même aller jusqu’à dire que ces opérations imparfaites et engagées dans le temps ne s’achèvent que dans cet objet même où il semble qu’elles s’inscrivent et se réalisent éternellement : ce qui s’accorde assez bien avec le rôle du temps, qui est de nous permettre de constituer nous-même notre être éternel.
Mais on n’acceptera pas pourtant cette vue sans réserves. Car une action constructive, c’est la création elle-même, mais mise, pour ainsi dire, à notre échelle. Et s’il n’y a pas de construction qui ne soit astreinte à se donner d’abord un élément qu’elle prend pour point de départ (peu importe que cet élément soit l’atome, ou la relation), ensuite un milieu homogène et plastique contenant une diversité idéale et qui (sous une forme déjà spatio-temporelle) soutient la possibilité de toutes les constructions que nous pourrons effectuer en lui tour à tour, c’est que tout acte de construction, au lieu d’être, comme on le pense parfois, un acte d’invention véritable, est un acte de participation. Un acte spécifiquement créateur devrait tirer le Tout de lui-même sans avoir besoin de recourir ni à un premier élément, qui devrait lui être fourni, ni à un intervalle indéterminé, qui serait le milieu dans lequel il se déploie et hors duquel il serait incapable de progresser. C’est dire assez qu’un acte créateur ne peut créer que lui-même, ou que c’est lui-même qui est le Tout.
Or, à partir du moment où nous admettons qu’il y a un monde qui traduit l’action de la puissance créatrice, nous entrons dans les chemins de la participation. Et il est naturel alors que nous songions à une méthode constructive synthétique qui est toujours analogue à la production des nombres, que Leibnitz comparait justement à la création du monde.
De plus, l’activité participée ne se soutient pas toute seule : non seulement elle vient de plus haut, mais elle est une sollicitation adressée au réel, qui exige qu’un apport lui soit fourni et que les caractères de cet apport infléchissent son opération et contribuent à déterminer son efficacité. Tel est le rôle du système de numération dans la formation de la série des nombres ; de l’espace, dans la formation de la figure ; de la couleur, dans la formation du tableau. Notre opération ne peut apparaître comme une limitation de l’acte pur que si elle requiert dans le réel une donnée à laquelle elle s’applique, avec laquelle elle doit s’accorder et sans laquelle elle ne pourrait d’elle-même trouver son achèvement. Cette matière qui lui est offerte est la rançon de l’imperfection qui est en elle et sans laquelle elle ne serait pas l’opération individuelle d’une liberté. C’est pour cela que l’action, sous sa forme la plus simple, ne semble rien faire de plus que d’assembler et de désassembler les éléments du réel.
On voit donc que toute action participée doit être matérielle pour être réelle : autrement elle reste virtuelle ; elle n’est qu’un projet, un essai, une intention, un espoir dont on peut se contenter, en pensant qu’elle est alors plus spirituelle et plus pure, alors qu’elle demeure subjective et que nous ne savons plus si le réel accepte de lui répondre, s’il consent à l’accueillir et à la recevoir. C’est en prenant contact avec la matière que l’action s’éprouve, qu’elle franchit les limites du rêve, qu’elle nous comble ou déçoit notre attente et fait que nous pouvons la nommer une action réussie ou une action manquée.
La correspondance du construit et du donné, qui le surpasse toujours, montre à la fois la fécondité de la participation et ses limites. Elle montre que cette construction, qui nous fournit un cadre abstrait que le donné doit remplir, n’épuise pas la nature de l’acte. Cette construction n’est elle-même qu’un instrument : c’est pour cela aussi qu’elle est une règle mécanique dont l’application peut se répéter indéfiniment. Elle ne se suffit pas sans un désir qui l’ébranle et qui pose la valeur de la fin qu’elle cherche à obtenir. Elle ouvre devant nous une voie au terme de laquelle c’est le réel qui doit s’offrir à nous. Et on comprend sans peine que ce réel soit en rapport non pas seulement avec la construction même que nous avons opérée et qui ne nous en donne que le corps, mais avec le désir profond qui l’a inspirée et qui nous en donne l’âme.
Le propre de la participation, c’est de réunir deux démarches différentes dont la première est un consentement pur, un oui à l’Être qui nous est constamment proposé, et la seconde une démarche créatrice ou constructive par laquelle nous l’assumons d’une manière personnelle dans une œuvre qui n’est pas seulement nôtre, mais qui est nous-même. Il ne faut réduire l’acte de participation ni à un oui de simple abandon, de crainte de tomber dans le quiétisme, ni à une invention absolue de la conscience particulière, dont on ne voit ni où elle puiserait son élan, ni comment elle resterait solidaire de la totalité même de l’Être.
ART. 8 : L’action constructive ne nous donne qu’un schéma de l’acte véritable ; elle est toujours inséparable de l’action attentive et subordonnée à une activité qui la surpasse.
Il n’y a pas de conception de l’acte qui soit plus claire que celle par laquelle nous le réduisons à une construction pure ; car notre volonté consciente assemble alors des matériaux en vue d’une fin qu’elle a choisie ; et elle réalise ainsi une création progressive dont nous suivons et réglons successivement les degrés.
Seulement l’acte constructif ne laisse subsister que le schéma artificiel de l’acte véritable, comme on le voit par les éléments dont il faut qu’il dispose et par la fin qu’il cherche à obtenir, mais pour satisfaire une aspiration intérieure qui surpasse toute construction et met la construction même à son service. À cette fin elle-même que l’on cherche à produire, il arrive que l’on accorde une valeur trop grande. Car elle n’est rien de plus qu’un témoignage par lequel l’acte se manifeste, un moyen par lequel il prend possession de lui-même. L’œuvre que nous réalisons ne doit jamais, malgré les apparences, être considérée comme son but ou son dénouement, qui lui permettrait ensuite de rentrer dans le repos. C’est une médiation qui lui permet de s’exercer et de s’éprouver, c’est-à-dire d’être en tant qu’acte participé et de s’engendrer lui-même.
De plus la construction ne doit point chercher à forcer le réel, ni même à y ajouter pour faire la preuve de notre puissance. Elle ne peut pas négliger qu’elle doit s’assujettir à certaines conditions de possibilité, à une architecture intérieure qu’elle se borne à épouser. Dès lors il semble que l’activité constructive soit subordonnée elle-même à une activité attentive qui, dans la connaissance que nous prenons de l’objet, suit avec fidélité tous les délinéaments du réel, qui, dans la connaissance proprement rationnelle, retrouve le fin réseau de relations par lequel chacun des termes de notre pensée s’unit à tous les autres, qui, dans les différentes formes de notre activité pratique, cherche à reconnaître cette exacte correspondance entre les exigences de l’esprit et celles de l’événement qui nous découvre partout dans le monde la présence de la valeur. Car l’action la plus parfaite ne consiste pas dans une construction audacieuse, mais dans un amour efficace.
Enfin il ne faut pas méconnaître que la construction est l’auxiliaire de l’action, plutôt que son essence véritable ; elle prépare pour ainsi dire les cadres et l’échafaudage, qui obligent notre activité participée à mettre en jeu toutes les ressources de notre intelligence et de notre volonté. Mais ce ne sont pas seulement les matériaux qui sont empruntés, c’est encore l’élan qui anime cette activité constructive et, si l’on veut, son principe générateur : il y a en elle une source d’efficacité où elle puise, une puissance de renouvellement et d’enrichissement, un idéal vers lequel elle tend et qui détermine chacune de ses opérations plutôt qu’il n’est déterminé par elles, enfin une sorte d’imprévisibilité et de surpassement du résultat obtenu par rapport au dessein proposé, qui nous obligent à associer l’activité constructive à une autre activité plus profonde dont elle est l’instrument ; comme il en est de la graine qui croît et fructifie, pour laquelle nous préparons le sol et dont nous réglons le développement, mais sans le produire.
ART. 9 : L’activité constructive trouve sa contre-partie dans l’activité destructive.
L’activité constructive est corrélative chez tout être participé d’une activité destructive par laquelle, ne pouvant pas faire que la totalité de l’être dépende de lui et soit entre ses mains, il utilise la puissance qu’il a reçue pour détruire tout ce qu’il ne peut pas réduire à son service : attitude dans laquelle il entre beaucoup de jalousie et par laquelle il penserait s’agrandir jusqu’à l’infini en restant seul au monde. Chaque homme pourra découvrir ce qu’il y a en lui de démoniaque lorsqu’il cherchera ainsi au fond de lui-même ces mouvements fugitifs, ces vœux à peine esquissés auxquels il ne donne aucune suite, par lesquels il songe à l’anéantissement de tout ce qui le limite, de tout ce qui l’arrête, de tout ce qui le surpasse : ceux même qui reculent devant une telle pensée y cèdent pourtant quand ils sentent en eux une inclination, si vite réprimée qu’elle puisse être, à diminuer ce que tout à l’heure ils consentiront à admirer.
La valeur de l’activité constructive dans la participation positive trouve donc une sorte de contre-partie dans cette ivresse de destruction par laquelle l’être croit relever sa puissance, non pas seulement en créant autour de lui le désert et la solitude, mais encore en replongeant dans le néant par sa seule volonté et pour ainsi dire dans un instant ce qui n’a pu être édifié que par les efforts de beaucoup d’hommes et avec beaucoup de temps. Cette sorte de violence passionnelle où l’être, irrité de sa propre limitation, la répare en se retournant contre toute création qui ne vient pas de lui a sa source lointaine dans un instinct essentiel à la nature humaine : on la trouve aussi bien chez l’enfant que chez le conquérant.
Une méditation sur l’idée de destruction par laquelle l’être croit pouvoir s’égaler plus facilement au Tout que par une opération positive et personnelle qui l’accepte et en porte la charge, nous permettrait de pénétrer très profondément dans la nature de notre activité propre qui, à l’égard de l’activité totale, est toujours limitative, et dont la démarche la plus originale et par laquelle elle constitue sa propre indépendance est toujours une démarche d’inhibition, avant d’être une démarche d’acceptation et de coopération.