ART. 6 : La participation explique le double mystère de notre force et de notre faiblesse.
La participation nous découvre cet abîme où plongeait le regard de Pascal quand il s’effrayait à la fois de notre grandeur et de notre misère. C’est elle seule qui nous montre en nous la jointure de l’intériorité et de l’extériorité, ou plutôt une intimité qui ne cesse de s’approfondir et qui ne peut rien obtenir qu’elle ne se l’approprie. On ne conteste donc point que la participation n’implique l’impuissance, l’erreur et la douleur, mais qui sont la rançon d’une puissance, d’une vérité et d’une joie qui pourront véritablement nous appartenir. Nous ne saurions nous contenter de considérer la participation comme nous engageant dans une infinité théorique et transparente, à l’intérieur de laquelle nous réaliserions un progrès plein de continuité et de sécurité. Car l’infini est pour nous à la fois positif et négatif : notre élan intérieur ne s’empare de l’infinité qui s’ouvre devant nous que pour nous faire sentir avec effroi l’infinité de ce qui nous manque. L’infinité de ce que nous pouvons gagner se double toujours de l’infinité de ce que nous pouvons perdre. Et plus notre espérance est haute, plus est profond l’abîme qu’elle nous oblige à côtoyer toujours. Il y a dans l’âme une angoisse dont on peut dire qu’elle crée en nous une crainte, une douleur toujours proportionnelles à l’espoir et à la joie que nous sommes capable de nous donner. Telle est l’expérience pleine et parfaite que nous avons de l’infini et qui fait que l’infini ne serait pour nous qu’un rêve indéterminé et innocent, si sa face négative venait tout à coup à lui manquer. Et c’est pour cela que nous ne donnons point davantage à Dieu, comme on le croit souvent, en lui retirant la connaissance de notre misère ; nous rompons alors sa relation avec le monde, c’est-à-dire que nous lui retirons sa fonction créatrice et sa fonction providentielle. Mais s’il est le soulagement de nos maux, c’est parce qu’il ne leur est point étranger ; il est, si l’on peut dire, l’expérience de ce néant, puisqu’il est cet acte de victoire pure que l’Être, qui est cause de soi, ne cesse de remporter sur lui ; comment n’aurait-il pas l’expérience de toutes les défaillances qui menacent toujours, sans son aide, de nous y faire retomber ?
Ce qui nous permet de donner à la participation tout son sens, c’est donc de l’assujettir elle-même à l’intérieur d’un Être éternel qui ne lui manque jamais, mais où elle garde pourtant un caractère de progrès et de renouvellement indéfini : elle est une ouverture sur un univers qui est une inépuisable merveille ; et cette ouverture ne cesse de s’élargir à mesure même que notre essence, qui ne se forme que par degrés, croît et s’enrichit davantage.
Le mot de participation exprime admirablement notre état qui est initiative et dépendance à la fois. C’est cette dépendance qui est la plus évidente et que notre orgueil éprouve le plus de difficulté à avouer : ceux qui ne reconnaissent pas la dépendance de leur acte propre à l’égard de l’acte absolu, ne reconnaissent pas non plus leur dépendance à l’égard du monde qui leur paraîtra l’œuvre de leur esprit.
Pour comprendre à la fois quelle est la valeur de l’idée de participation et comment la participation ne peut se réaliser que par un acte qui nous donne notre être même, il suffit d’imaginer la stérilité d’une conscience qui se donnerait à elle seule une représentation totale et adéquate de l’être, mais pour laquelle l’être ne serait rien de plus qu’un spectacle pur. Que serait ce moi qui se donnerait le spectacle de l’Être et qui n’en ferait pas partie ? Un tel spectacle serait vraiment un spectacle de comédie insuffisant pour assurer la réalité soit de l’objet représenté, soit du moi qui se le représente.
ART. 7 : Les déterminations particulières témoignent de la positivité de la participation en même temps que de sa négativité.
Nous n’accepterons pas sans restriction la formule célèbre : omnis determinatio negatio est. Ou du moins nous dirons que toute détermination est à la fois affirmation et négation et qu’il y a un péril égal à négliger l’un ou l’autre de ses aspects au profit de l’autre. C’est l’union en elle de l’affirmation et de la négation qui fait l’essence même de la participation. Mais ce qui importe, c’est que dans la détermination nous ne perdions jamais de vue la réalité même de cet être total dont elle doit nous donner la présence, au lieu de nous la dissimuler, et qui se découvre en nous beaucoup mieux quand nous cherchons à l’approfondir que quand nous cherchons à la dépasser, dans l’humble appréhension de celui qui sait s’en contenter que dans l’avidité sans frein de celui qui la fuit toujours et a toujours les mains vides.
C’est que toute détermination contient un élément de positivité, c’est qu’elle est une négation relative et non pas absolue, et que le réel n’est pas la négation, mais l’intégration de toutes les déterminations. On consent volontiers à considérer toutes les différences comme impliquant une rupture de la spiritualité de l’acte pur, mais à condition que l’effet de cette rupture soit de produire une nature qui fournit l’élan dont elle a besoin à une liberté qui la prolonge à la fois et qui la contredit. Seulement nous ne pouvons pas regarder la liberté même comme un retour à l’universel par l’abolition des différences : car alors elle se détruirait elle-même ; il faut dire au contraire qu’elle prend à son compte ces différences qui lui sont proposées, mais pour leur donner une signification intérieure par laquelle elle pourra définir sa vocation unique et irremplaçable. Les différences ne sont pas, comme on le croit, le scandale de l’esprit, mais le moyen même par lequel il se réalise en mettant en œuvre sa fécondité sans mesure.
Cette idée que la participation produit dans le monde des déterminations sans lesquelles elle ne pourrait pas s’exercer, trouve une justification remarquable dans le rôle joué par l’imagination qui ne cesse de produire dans l’univers de nouvelles formes. Car il est évident que tout acte de participation doit s’exprimer par une opération créatrice, mais qui suppose une extériorité, c’est-à-dire un espace, une matière qu’elle divise et qu’elle circonscrit en l’assujettissant à sa propre unité, et par conséquent en introduisant en elle une forme. Le progrès de la participation se réalise ainsi par la construction incessante de nouvelles formes. Plotin dit : « On s’assimile d’autant plus à l’être qui n’a pas de forme qu’on participe plus de la forme. » Nous dirons presque dans le même sens que c’est en participant à l’être qui n’a pas de forme que l’on crée toutes les formes et que l’on donne à son être même une forme qui lui est propre.
Le rapport de la participation et des déterminations apparaît avec une force singulière dans la création artistique où l’œuvre, au lieu de limiter l’activité de l’artiste, la réalise. Autrement on sait bien qu’elle resterait à l’état de puissance indéterminée ou de virtualité pure. On voit que la richesse qu’elle paraît posséder avant de s’être exprimée n’est qu’un leurre. C’est quand cette puissance commence à s’exercer, quand l’œuvre naît, quand elle prend forme et acquiert un contour, que la participation s’accomplit, que l’absolu acquiert pour nous un caractère de présence, que l’éternité même pénètre dans le temps. Et le miracle de l’œuvre d’art, c’est que, dans le fini et par la rigueur même avec laquelle elle le détermine, elle fait tenir l’infini. Si l’on ne craignait pas le paradoxe, on dirait que le propre de l’infini, c’est de fuir l’indéfini, c’est-à-dire l’indétermination, et de ne se montrer jamais à nous au contraire que dans la perfection de la détermination. Nous ne pouvons actualiser et posséder l’infini que dans la qualité, et dans la quantité où nous le cherchons et qui croît sans cesse, il nous échappe toujours.
Il y a donc une erreur grave à penser que la perfection même de notre vie exige un repliement sur la pureté de l’acte intérieur, par une sorte d’exclusion et d’abolition de toutes les déterminations particulières. Et celui qui chercherait là une appréhension plus pleine du réel risquerait de ne trouver qu’une richesse illusoire. Quand la couleur m’est donnée, le propre de l’esprit n’est pas de la refuser afin d’atteindre un principe immatériel qui la rendrait inutile, mais de percevoir dans cette couleur une beauté significative où transparaît l’omniprésente fécondité de la puissance créatrice. C’est l’impie qui, se voilant la face et tenant clos les yeux que Dieu lui a donnés pour admirer les merveilles de sa création, ne veut avoir de regard que pour son propre zèle, qui n’est pas, comme il le croit, un acte plus pur. Croire que c’est là une imitation de Dieu, c’est vouloir faire un Dieu de soi, c’est-à-dire se détourner de Dieu. Il n’y a que lui qui soit acte pur, et dont l’essence réside dans une générosité absolue, constamment offerte en participation : car nous ne pouvons juger de son essence que par les témoignages mêmes qu’il nous en montre. Récuser la participation pour avoir davantage, pour obtenir avec lui une union plus étroite, c’est récuser les moyens qu’il nous propose pour réaliser cette union, c’est nous préférer nous-même avec nos virtualités non exercées à tous les dons qu’il ne cesse de nous faire, dès que nous commençons à les exercer. Nous devons dire de l’acte pur à la fois qu’il se suffit lui-même et qu’il trouve dans l’infinité des déterminations particulières que la participation ne cesse de produire cette efficacité surabondante qui, au lieu de s’ajouter à son essence, la réalise et la remplit.
ART. 8 : L’acte fondamental de l’esprit, c’est de sortir de l’indétermination, c’est-à-dire de faire apparaître la forme.
Quand nous employons le mot de détermination nous savons bien que c’est toujours avec faveur. Le réel se détermine par l’acte même qui nous permet d’en prendre possession : ce n’est point alors le borner et le mutiler, c’est lui donner en chaque point son caractère de perfection et d’achèvement. La détermination engendre la forme. Penser, vouloir, aimer et être, c’est sortir de l’informe et de l’indéterminé. Il ne suffit pas ici pour discréditer la forme et la détermination d’invoquer un infini qui nous échappe toujours : il faut craindre au contraire que l’attrait de cet infini cache une attitude négative et une impossibilité de rien saisir d’une main vigoureuse dans l’instant même où nous vivons, un abandon facile à une sorte de dérive. L’infini n’est point ce qui se détend et se dissout au delà de toutes les frontières, mais l’acte même qui les trace, et qui enclôt le fini dans un contenu si parfait qu’il témoigne, dans sa forme la plus humble, de la présence de l’esprit pur.
On peut dire encore que l’acte fondamental de l’esprit par lequel il exprime sa fécondité, sa puissance et la possession intérieure qu’il peut acquérir de lui-même, est un acte de distinction, acte qui, à chaque instant, se referme sur lui-même et pourtant se poursuit toujours. C’est la distinction, selon Anaxagore, qui crée le monde et qui le met en ordre. C’est elle qui, chez Descartes, est la marque même de l’activité de la pensée et de la coïncidence entre ses opérations et l’essence même de la réalité, telle qu’elle a été voulue par Dieu. C’est elle qui donne aux choses leur indépendance objective, leur originalité qualitative, leur valeur et leur suffisance à l’intérieur même du Tout où je les inscris en les circonscrivant, et dont elles sont une expression d’autant plus parfaite qu’elles ont elles-mêmes un dessin plus net et plus sûr.
On ne s’étonnera pas par conséquent que l’esprit ne possède jamais rien que des objets définis et par l’acte même qui, en les définissant, les fait être. Mais on comprend facilement que l’objet même n’a de sens que par et pour l’opération qui l’engendre, et dont il est à la fois l’instrument et le symbole ; aussi la destinée de l’objet est-elle toujours d’être rejetée et de périr dès que cette opération s’est exercée et que, par la médiation du souvenir, elle est devenue pour ainsi dire une puissance permanente de notre être participé.
ART. 9 : La participation vise la valeur plutôt que la grandeur par une volonté du Tout, qui, au lieu de nous égaler au Tout cherche en lui la vocation qui nous est propre.
Nous sommes naturellement portés à considérer la participation comme devant faire de l’accroissement d’être le but fondamental de notre vie et pour ainsi dire la valeur suprême. Et cela peut bien être regardé comme vrai d’une certaine manière, puisque les relations quantitatives peuvent servir dans un certain sens de représentation aux relations spirituelles et que l’on n’hésite point, à propos de la pensée ou de l’amour, à parler de leur pureté ou de leur force plus ou moins grandes. Mais il ne faut pas, sur ce point, être dupe d’une illusion. La grandeur est toujours abstraite. Elle ne prend un sens que dans le monde de l’espace, c’est-à-dire dans cet ordre horizontal où l’être, occupant une place déterminée, peut accroître indéfiniment l’ampleur de sa perspective sur l’ensemble des choses. Mais ce n’est là que le symbole de la valeur. Car la valeur, ce n’est pas le phénomène, sur lequel l’homme peut augmenter indéfiniment son empire et, par l’usage qu’il en fait, perdre son être en pensant l’agrandir. La valeur seule nous introduit dans l’être, en déterminant un ordre vertical dont on peut bien dire qu’il exige le temps et qu’il est parcouru dans le temps, mais à condition que ce temps ne soit pas le temps du mouvement et de l’inertie, ni le temps qui conduit tout changement vers un état d’équilibre, mais ce temps invisible et spirituel dans lequel la liberté ouvre un intervalle infini entre l’Être considéré comme l’objet d’un acte de suprême affirmation et l’Être considéré comme un objet de suprême négation, c’est-à-dire entre le Bien et le Mal. Le Bien, c’est le justificatif de l’Être à l’égard du désir et de la volonté qui se portent vers lui. C’est l’Être en tant qu’après avoir été désiré et voulu il est capable d’être possédé par nous. La réalité positive du Mal est donc, si l’on peut employer cette expression, coextensive à celle du Bien, puisque c’est l’Être nié, bien que la volonté emprunte à l’Être même le pouvoir de révolte par lequel elle cherche à le détruire : on comprend aussi comment n’y réussissant jamais, elle ne peut que le pervertir.
Ne dira-t-on pas du moins que, le long de cette échelle verticale qui sépare le Bien du Mal, la souveraine affirmation de la souveraine négation, il y a toute une suite de degrés auxquels il est difficile de donner un sens sans faire intervenir la grandeur de la participation ? Cependant il faut introduire ici une distinction essentielle. Car nous ne pouvons pas contester l’idée d’un progrès intérieur de la conscience sans mettre en danger non seulement la moralité, mais la vie spirituelle tout entière. Et pourtant nous ne pouvons point laisser porter atteinte à l’univocité de l’Être sans porter atteinte au caractère ontologique de la participation. Il n’y a donc pour nous qu’une ressource, c’est que nous ne puissions nous constituer nous-même comme être que par une volonté non point de nous-même, mais de l’Être total, à travers toutes les alternatives de la participation, volonté qui est la marque même de notre union avec l’Être et avec le Bien et qui, dans la mesure où elle fléchit, ne retire rien à l’Être, mais étend sur le monde la négation ou le mal, c’est-à-dire l’ombre de tout ce qu’elle refuse.
On peut donc bien dire de toute volonté particulière qu’elle est une volonté du Tout, mais non point en ce sens qu’elle chercherait elle-même à s’égaler au Tout, car ce serait pour elle tendre à disparaître ; et celui qui désire conquérir le Tout ne cesse de se perdre lui-même. Vouloir le Tout, c’est le vouloir pour lui et non pas pour nous, c’est le vouloir en tant qu’il nous dépasse et que nous pouvons précisément le poser comme Tout. Chaque être se veut à son tour en tant qu’il est lui-même dans le Tout, en tant qu’il y coopère et qu’il a dans le Tout une vocation unique et irremplaçable. De telle sorte que, parallèlement au mouvement par lequel il cherche à s’accroître et à dépasser ses propres limites, il y a un autre mouvement solidaire du précédent par lequel il se limite, il se circonscrit, il entreprend de déterminer son essence et de coïncider avec elle. Ainsi on peut dire que le progrès de la conscience tend vers un terme qui est obtenu par un double mouvement d’expansion de soi et de resserrement sur soi dont les deux phases s’accompagnent et se compensent toujours.
ART. 10 : La participation nous met en rapport avec l’absolu au point même où nous rencontrons l’exacte mesure.
Si la vie est toujours une participation en acte, la participation est aussi le problème essentiel de la philosophie qui doit en expliquer le fondement et la possibilité. Nul être en effet n’est capable de subsister en dehors de cette participation elle-même. La participation seule permet d’accorder l’individuel avec l’universel, l’éternité où nous puisons avec le temps où nous agissons, une activité qui nous dépasse et qui ne peut être que reçue, avec une initiative ou un consentement intérieur par lesquels notre personne elle-même se réalise. Elle seule nous permet de pratiquer une véritable mesure à la fois dans nos affirmations et dans nos actions, d’allier la confiance avec l’humilité, le sentiment d’être soutenu et comme porté par le Tout dont nous faisons partie et celui de la responsabilité qui nous appartient et dont nous ne pouvons pas être déchargé. Elle nous donne la certitude de n’être pas abandonné dans l’isolement, de ne rien faire qui ne compte et qui de quelque manière ne doive nous être rendu, de coopérer selon une tâche qui ne peut être que la nôtre à l’œuvre de la création, et de faire partie d’une société spirituelle qui est telle qu’il n’y a rien qui puisse se produire dans la conscience d’aucun de ses membres qui n’ait un retentissement dans la conscience de tous.
L’individu attache toujours la plus grande importance à l’empreinte originale que son action laisse dans le réel, mais il ne faut pas qu’il méconnaisse que cette empreinte ne traduit pas autre chose que la forme particulière de sa participation à l’être, la manière originale dont il pénètre en lui et détermine en lui sa situation unique et incomparable. De là l’émotion même que son action lui donne et dont l’œuvre la plus belle qu’il a pu produire n’est jamais qu’une sorte de témoin.
Nous avons tous, il est vrai, une tendance à penser que cette participation, attestant seulement l’écart qui nous sépare du Tout, est la preuve de notre insuffisance et de notre misère. Alors nous cherchons, pour y remédier, à accroître indéfiniment l’étendue de la participation elle-même ; et c’est ainsi que l’on voit les hommes tenter de régner sur des régions de plus en plus vastes de l’espace et du temps, comme si ces signes apparents de leur puissance n’étaient pas en même temps des signes de leur dissipation. Mais la valeur et même la réalité de la participation sont d’une tout autre nature. Elles ne diffèrent point par la quantité qui est toujours abstraite et n’existe qu’à la surface de l’être, là où l’on a affaire à des choses qui se répandent, se multiplient et se comptent. Dans sa racine la plus profonde la participation exclut la grandeur. Elle cherche l’essence, c’est-à-dire la qualité pure qui nous permet d’atteindre dans notre rapport unique avec l’Absolu, l’absolu de nous-même. Il est bien évident qu’ici la quantité, l’apparence visible sont également abolies. Nous touchons l’Absolu, au moment où nous remplissons la destinée qui nous est propre, si humble soit-elle, avec le plus de simplicité. C’est cette porte étroite qu’il dépend de nous de trouver qui est le chemin de la perfection et qui seule peut nous permettre de traverser le monde des apparences et d’avoir accès dans l’Être véritable.
Cependant cette relation de l’individu et de l’Absolu ne peut pas exclure toutes les formes médiates de la participation qui doivent contribuer à la préparer et à la réaliser, mais qui ne doivent jamais ni la capter ni la diviser : les entreprises de la science et de l’art, les obligations inséparables des différents groupes dont l’individu fait partie, de la famille, de la profession, de la patrie ou de l’humanité sont des moyens par lesquels l’individu cherche à se dépasser afin d’entrer en communication avec l’universel. Mais aucun de ces moyens ne peut être pris lui-même pour une fin ; il ne doit pas tenir la place de l’Absolu, mais il peut nous en livrer la possession, pourvu qu’il soit si bien en rapport avec le temps, le lieu, les circonstances mêmes où nous sommes placés qu’il soit aussi la matière ou l’expression de notre vocation individuelle et la condition sans laquelle elle serait incapable de se réaliser.
Il y a beaucoup d’orgueil à dire que le vide de notre conscience est infini et que l’infini seul pourra le remplir. Dieu lui-même ne se donne à nous que selon notre capacité, et la moindre marque de sa présence suffit à combler l’âme la plus spacieuse.