ART. 13 : Le rôle de la vocation, c’est de concilier la nature avec la liberté.
Il n’y a pas de fin plus haute pour personne que d’« être soi ». Mais être soi, c’est être un tel et non pas un autre, et pourtant être libre. Ce qui devient possible, non pas comme on le croit souvent, par la simple ratification de notre nature, mais par la liaison que nous établissons entre le moi de la nature, sans lequel nous ne prendrions pas place dans l’existence, et l’infinité d’une puissance spirituelle, dans laquelle nous ne cessons de puiser et qui fait que l’univers même dépend de nous, mais dans une perspective et selon une exigence qui sont précisément caractéristiques de notre vocation. Celle-ci est elle-même en rapport avec des conditions de possibilité qui nous sont fournies par la nature, sans lesquelles nous n’aurions point d’existence individuelle et serions hors d’état de tirer la liberté de l’indétermination et de l’arbitraire. De telle sorte que tous ces éléments qui nous viennent de la nature : le caractère, les circonstances, le temps et le lieu, nous apparaissent comme autant d’appels qui nous sont adressés et qui, selon la manière dont nous leur répondons, nous permettent de réaliser une vocation qui nous est personnelle. On comprend comment notre vie peut rester livrée à la nature ; mais il dépend de nous de nous élever au-dessus d’elle par une option qui l’utilise, en lui donnant une signification spirituelle. Cette option, au lieu de rendre la vocation inutile ou de la ruiner, la fait naître comme l’objet en nous de cette volonté permanente d’être ce que nous avons choisi d’être ; mais ce choix ne peut se produire qu’entre des possibilités qui nous sont fournies par la nature et auxquelles il dépend de nous de consentir avant de les actualiser. Ce qu’il nous appartient de faire, c’est de dégager notre être profond, c’est-à-dire celui qui répond le mieux à ce que nous sommes et à ce que nous pouvons être, ou qui tire des puissances qui sont en lui le plus d’efficacité et le plus de valeur : le temps est indispensable pour cela. Mais il n’y a pas lieu de craindre, comme on le fait trop souvent quand il est question de ce double processus d’aller et de retour que nous avons décrit dans la théorie de la réflexion, que nous rentrions à l’intérieur de l’être total sous la forme même où nous en étions sorti, puisque dans l’intervalle nous avons actualisé non pas en soi (puisque dans l’être éternel il n’y a point de possibilité), mais en nous et par l’intermédiaire de la nature, ce qui jusque-là n’était pour nous qu’une possibilité éternelle.
Le propre de la liberté, c’est de ne pouvoir se passer de la nature, mais de la transformer, de l’ennoblir ou de l’avilir par l’usage même qu’elle en fait. Et c’est pour cela qu’il n’y a jamais correspondance, à plus forte raison coïncidence, entre les hiérarchies fondées sur la nature, qui dépendent du nombre, de la grandeur, de la délicatesse des ressources qu’elle met à notre disposition, et les hiérarchies fondées sur la liberté, qui dépendent de la pureté de l’intention dans l’emploi que nous pouvons en faire, si humbles que ces ressources puissent être.
ART. 14 : La vocation, c’est la recherche d’une coïncidence de soi avec soi, c’est-à-dire avec la meilleure partie de soi.
Le rapport que nous pouvons établir entre la vocation et la liberté réside tout entier dans l’analyse de cette expérience qui est au fond de la conscience, que l’être est obligé de se chercher lui-même afin d’obtenir une coïncidence avec soi qui semble toujours lui être refusée. En quoi consiste donc cette coïncidence avec soi ? Et quelle est la différence entre le soi que l’on cherche et le soi qui le cherche ? Nous savons bien que c’est le temps qui les sépare. Mais si le soi est déjà avant qu’on le cherche, à quoi sert cette recherche elle-même ? Et quelle est la différence entre le moi avant qu’il se soit trouvé et le moi qui s’est trouvé ? Il est évident que cet intervalle, qui ne semble se creuser que pour s’abolir, doit enfermer en lui tout le secret de la participation : car il montre à la fois que notre essence ne peut devenir nôtre que par un acte qu’il dépend de nous d’accomplir, et que pourtant elle suppose des puissances qui peuvent rester inexercées. Ainsi, coïncider avec soi, c’est précisément actualiser ces puissances et trouver par là dans l’être même une place et une réalité qui leur répond. Cet être qui nous est ainsi proposé, c’est aussi notre bien. Aussi peut-on dire que notre essence est en Dieu comme le meilleur de nous-même, mais à quoi nous pouvons toujours manquer et toujours nous montrer infidèle.
Tout le problème de la vocation consiste donc à savoir quelle est la distinction que je dois faire entre l’essence même que Dieu me propose et qui est toujours au fond de moi comme la partie la meilleure et pour ainsi dire la partie idéale de moi-même, et l’essence même que je parviens à réaliser et dont je réussis à prendre une possession effective. Il y a là un intervalle qui est nécessaire pour que je puisse me donner à moi-même mon être propre, qui reste toujours en rapport avec mon mérite. Je ne puis jamais coïncider exactement avec moi-même, autrement je cesserais un jour de tenir ma propre réalité d’un acte de participation ; je viendrais par conséquent m’identifier avec Dieu, c’est-à-dire, ce qui revient au même, avec le dessein que Dieu a sur moi : c’est le signe même de l’humilité de dire que j’y tends toujours, mais sans jamais y parvenir. Et ma vie consiste à me chercher afin de me trouver, ce qui veut dire proprement me faire. Cela n’est possible que si je me purifie sans cesse de toutes les actions inconsidérées que j’ai pu accomplir, qui étaient autant de déviations par rapport à la vocation à laquelle j’ai été appelé, qui ont laissé en moi leur souillure, mais dont une certaine matérialisation du passé jointe à une certaine défiance à l’égard de la bonté de Dieu, c’est-à-dire de sa souveraine positivité, ont pu me faire penser qu’elles étaient ineffaçables.
ART. 15 : L’idée de la vocation nous conduit du problème des rapports de notre nature avec notre liberté au problème des rapports de notre liberté avec notre essence spirituelle.
Il y a deux interprétations en apparence opposées de l’essence qui sont singulièrement instructives. Car il semble d’une part que l’essence soit l’unité profonde de notre être, antérieure à son développement et qui le conditionne, de telle sorte qu’il s’agirait seulement pour notre conscience de la découvrir et de la retrouver par une démarche de purification, derrière des apparences extérieures qui la recouvrent et la dissimulent ; et il semble d’autre part que l’essence soit le produit de notre action, qu’elle soit créée en nous par des démarches successives et qu’elle ne soit constituée qu’à la mort qui les intègre toutes. Seulement, ce ne sont pas là deux conceptions contradictoires entre lesquelles nous sommes obligés de choisir : elles expriment admirablement l’une avec l’autre le caractère le plus profond du réel, qui est d’être un acte éternel, acte qu’il nous faut accomplir pour être et qui ne peut jamais être réduit au rang de chose, de telle sorte qu’il paraît toujours s’exercer dans le temps, mais que, dans le temps, il semble à la fois, comme le montre le cercle caractéristique de la réflexion, toujours antérieur à chacun de nos mouvements comme l’origine qui le fonde, et postérieur pourtant, comme la fin vers laquelle il tend. C’est que le temps n’est rien de plus que la perspective à travers laquelle nous nous représentons la participation, moins quand nous la mettons en œuvre, puisque cette mise en œuvre est toujours présente, que lorsque nous regardons après coup la courbe même qu’elle trace à l’intérieur de l’être éternel. Car notre essence est en lui, mais sans que nous puissions dire si elle est en lui avant notre action comme sa source, ou après elle comme sa fin. En ce qui nous concerne pourtant, nous distinguons cette source de cette fin afin précisément que cette essence puisse se réaliser par nous et par conséquent devenir nôtre. Le temps n’est ainsi que le moyen par lequel, en les rejoignant, nous constituons en Dieu notre essence éternelle par une participation de l’acte divin. Il semble donc absurde de dire que nous pouvons manquer notre essence, et pourtant cela est nécessaire, si la source et la fin se distinguent non plus en apparence, mais en réalité, si par conséquent le temps est bien fondé, s’il subsiste toujours quelque distance entre ce que nous avons fait de nous-même et la volonté que Dieu avait sur nous et qui n’a pas cessé de s’exprimer par les circonstances au milieu desquelles nous avons été placés par lui, et auxquelles nous n’avons pas toujours su répondre. De telle sorte que, dans l’union la plus étroite avec Dieu, nous restons cependant distinct de lui parce que nous ne sommes jamais tout à fait nous-même, c’est-à-dire tout à fait conforme au modèle éternel de nous-même qui existe en lui éternellement et qu’il n’avait cessé de proposer à notre vouloir.
La subordination du temps à l’éternité, ou plutôt la nécessité où nous sommes de le situer lui-même dans l’éternité, nous permet, semble-t-il, de résoudre le problème de l’essence, dont il est vrai que nous ne pouvons que la découvrir, mais dont il faut en même temps que nous la voulions. Il est évident que cette volonté ne peut avoir de sens que par rapport à nous ; c’est elle qui nous fait être ; elle s’exerce donc dans le temps. Même si l’essence est une découverte, elle est d’abord pour nous une quête, mais qui ne peut avoir d’autre objet que notre éternelle possibilité en Dieu, qui ne devient pourtant notre réalité éternelle que dans la mesure où nous l’avons désirée, cherchée et trouvée. Et tout le laborieux effort de notre vie temporelle a pour fin de nous faire pénétrer dans l’éternité, où le désir que nous avons de Dieu est purifié, mais non point aboli.