ART. 10 : L’insertion de ma liberté dans l’être total ne peut se faire que par l’intermédiaire de la nature.
Si la participation réside toujours dans l’exercice d’un acte de liberté, mais si cette liberté doit elle-même être acquise, on comprend que notre insertion dans le monde doive se manifester d’abord sous la forme de la passivité, bien que la passivité ne soit jamais absolue, puisqu’elle ne peut pas se suffire et que, dès qu’elle est reconnue comme telle, nous commencions déjà à nous en dégager. C’est la raison pour laquelle l’homme commence par recevoir l’existence, qu’il est soumis d’abord à toutes les influences qui émanent de l’univers, de la terre, de la race, de la société, de la famille. Ce n’est que peu à peu qu’il réussit à constituer un foyer d’indépendance personnelle dans lequel il retrouve l’origine intérieure de toutes les démarches de sa pensée et de sa conduite. Il n’est d’abord qu’une partie de l’univers pour devenir bientôt participant de l’acte même qui le crée.
Il faut donc que nous soyons d’abord extérieur à l’être qui n’est que soi, pour que nous puissions devenir intérieur à lui et à nous-même par un acte qu’il dépend exclusivement de nous d’accomplir : c’est cette extériorité à nous-même qui fait aussi de nous-même une nature dont nous ne cessons de nous libérer par une intimisation croissante de notre vie propre. Il faut donc aussi être d’abord extérieur à soi pour devenir par degrés intérieur à soi. De telle sorte que la nature est une condition de la liberté parce que celle-ci doit toujours être conçue comme une libération. Notre liberté même n’est jamais totale ; elle tient à la nature par un cordon ombilical qui n’est tranché qu’à notre mort. Ce lien est si étroit qu’il faut que la nature reste toujours sous nos yeux pour nous fournir les signes de ce monde spirituel dans lequel il nous appartient de pénétrer. Et même chacune de nos actions doit imposer sa marque au réel et lui demander une réponse par laquelle la conscience ne cesse de s’enrichir, si nous voulons que les pures possibilités qui étaient d’abord en nous puissent s’exercer et se changer en une possession éprouvée et spiritualisée.
Le propre de mon activité participée, c’est d’être une activité préférentielle qui se limite elle-même et qui fait toujours un choix parmi les possibilités infinies qui lui sont offertes : ce choix n’est jamais arbitraire, mais toujours en corrélation avec les déterminations inséparables de ma situation particulière dans le monde, c’est-à-dire de ma passivité ou de ma nature. Il y a entre ma nature et le choix que je fais une correspondance qu’il m’appartient de régler, faute de quoi je manque ma vocation ; mais, dans la mesure où je la réalise, il semble que ma nature a elle-même été appelée à l’existence par un acte de ma liberté et comme la condition sans laquelle il lui serait impossible de s’exercer. L’acte pur n’est précédé lui-même d’aucune puissance qu’il actualise ; toutes les puissances lui sont en quelque sorte postérieures : elles sont cet acte même offert en participation. Mais par lui-même il ne connaît aucune division : à chaque instant il tire le tout de l’être du néant, et le choix qu’il fait, c’est ce choix même de l’Être où la seule positivité de toutes les puissances se trouve contenue d’une manière pour ainsi dire éminente.
ART. 11 : La spontanéité est le véhicule de la liberté, bien qu’elle commence par la limiter et l’emprisonner.
Il y a entre la spontanéité et la liberté la liaison la plus étroite ; d’abord nous dirons que la liberté suppose la spontanéité et ne pourrait pas se manifester sans elle ; la liberté est même sans doute la forme la plus profonde et la plus pure de la spontanéité. Et pourtant la liberté se développe en même temps contre la spontanéité. Elle la met en question, elle la soumet à la réflexion, elle la discipline. C’est dans le rapport entre la spontanéité et la liberté que réside le secret de la participation. Cette spontanéité, c’est un don que nous avons reçu ; et ce don, il nous semble d’abord que c’est nous-même. Mais il nous appartient de le convertir en liberté ; et cela n’est possible qu’à partir du moment où la conscience de soi nous oblige à le rejeter du côté de la nature en ne considérant nous-même comme nôtre que le consentement que nous lui donnons. Ainsi cette activité plonge toujours dans le désir, mais le désir est en même temps la marque de nos limites. Être libre, ce n’est pas s’en détacher pour le juger au nom d’un principe différent dont on verrait mal l’origine, c’est descendre jusqu’à sa racine et le confronter avec l’infini où notre être trouve non plus les bornes qui le contraignent, mais l’élan intérieur qui le délivre.
L’instinct, c’est donc encore la spontanéité de l’acte pur, mais enveloppée dans une situation de fait qui s’impose à nous dès notre naissance. Ces circonstances, cette situation, se trouvent déterminées par l’ordre du monde, c’est-à-dire par les conditions qui obligent les différentes libertés à se limiter les unes les autres. Et l’on peut en un autre sens penser qu’elles sont appelées par une décision profonde de chacune d’elles, comme les conditions dont dépend notre propre développement sont suscitées par l’élan même qui le soutient et qui le porte lui-même jusqu’à son point le plus haut. Mais il ne faut point s’étonner que cette spontanéité naturelle qui est le support de la spontanéité spirituelle paraisse pourtant lui être contraire : elle échappe à la conscience personnelle ; elle cherche à assurer la survivance de l’être individuel, ou du moins de ce vaste ensemble dont il fait partie, et auquel il arrive qu’elle le sacrifie. Notre liberté ne peut la faire sienne qu’au moment où elle en devient indépendante et où elle cherche à retrouver la spontanéité spirituelle dont elle était seulement le véhicule. Ainsi la spontanéité instinctive peut être un intermédiaire entre la spontanéité de l’acte pur qu’elle capte en la mettant pour ainsi dire à notre disposition et la spontanéité libre qui doit se greffer sur elle pour que l’acte pur devienne un acte participé.
De plus cette spontanéité instinctive n’apparaît jamais à mes yeux que rétrospectivement, c’est-à-dire lorsque l’activité de mon esprit a commencé de s’exercer, qu’elle a rencontré un obstacle et un soutien dans l’impulsion d’un corps que je reconnais être mon corps, et qui me permet d’imaginer qu’il existait d’abord une sorte d’élan indéterminé à l’intérieur duquel l’esprit et le corps se sont opposés l’un à l’autre. Cette vue n’est pas dépourvue d’intérêt, mais elle a l’inconvénient de faire apparaître la spontanéité primitive sur le modèle de cette nature à laquelle l’esprit s’oppose dès qu’il commence à penser et dans laquelle il semble alors qu’il vient pour ainsi dire s’implanter. Nous avons ici en effet un bon exemple de ces oppositions de contraires que nous avons examinées dans la théorie de l’intervalle (chapitre XII. B), et dans lesquelles l’un des termes nous a toujours paru avoir par rapport à l’autre une suprématie. Seulement c’est la liberté qui est au-dessus de la nature, puisqu’il n’y a qu’elle qui puisse être rigoureusement cause absolue de soi ; c’est elle par conséquent qui, en s’opposant à elle-même dès qu’elle devient participée, fait apparaître la nature, qui est corrélative pour ainsi dire de l’imperfection et de l’insuffisance de la participation.
ART. 12 : La nature n’est ni bonne ni mauvaise, elle devient l’un ou l’autre par l’usage qu’en fait notre liberté.
Nous avons montré comment l’Acte lui-même est toujours sans support, bien que la participation ne puisse être séparée d’une spontanéité naturelle dont le monde est pour ainsi dire le visage, mais qui est la condition sans laquelle la participation ne pourrait jamais nous être offerte : l’acte personnel de participation lui emprunte à la fois son élan et sa matière, mais en ne cessant pourtant de la nier et de nous en libérer. On peut dire que pour beaucoup d’êtres le rôle de la conscience est de prêter l’oreille à toutes les suggestions de la spontanéité naturelle et de s’y abandonner. Mais le propre de la conscience, c’est de vivre par l’esprit, c’est-à-dire de rompre les limites où la nature nous enserre, de surmonter la passivité à laquelle elle nous assujettit, et de faire d’elle le point de départ et le moyen d’une activité qu’elle mettait à notre portée, mais afin de nous apprendre nous-même à la découvrir et à la mettre en œuvre.
Laissons de côté la matière proprement dite, qui n’est qu’une nature que la vie n’a pas encore pénétrée ou qu’elle a déjà abandonnée et qui, si elle sépare les consciences les unes des autres, forme aussi, comme le montre la science, un spectacle objectif qui leur sert de langage commun et anonyme. Considérons la nature proprement dite dans ses rapports avec la liberté. Nous voyons alors clairement que la nature, c’est l’être même de la vie tel que nous l’avons reçu, que les uns admirent et que les autres décrient, qui surpasse infiniment par sa grandeur et par sa beauté le pouvoir de la volonté, mais qui est surpassé par lui dans la mesure où celui-ci comporte une action spirituelle qui dépend de nous et nous libère de son esclavage. Il ne s’agit point par conséquent de rabaisser la nature, ni de l’exalter. Elle est le moyen même par lequel l’acte pur se met à notre portée et nous donne la disposition d’une spontanéité qui est telle que nous pourrons tantôt, en lui cédant, demeurer pris dans ses réseaux comme les plantes et les animaux, tantôt, en l’assumant par la réflexion, en faire le véhicule de notre affranchissement spirituel.
La nature est en un sens l’inverse de la liberté ; elle exprime de la participation même cet aspect de passivité qui enferme dans ses limites l’usage que nous faisons de notre liberté. Et l’on comprend très bien que l’on puisse louer la nature qui nous subordonne à un ordre magnifique, mais que nous subissons et qui nous dépasse, et médire de la liberté qui remet entre nos mains une activité dont nous pouvons toujours faire un mauvais usage. Mais si c’est cet usage qui compte, la nature n’est par elle-même ni bonne ni mauvaise : elle n’est rien de plus que la vivante spontanéité qui donne à la liberté les forces mêmes dont elle dispose et que cette liberté doit tourner vers des fins spirituelles. La nature peut se montrer cruelle, mais aussi longtemps que la liberté n’a point paru, elle est toujours innocente. Le bien et le mal ne sont point dans la nature, mais dans la relation qui s’établit entre la nature et la liberté : dès que l’esprit cherche une jouissance dans laquelle il se complaît, l’esprit s’avilit ; dès que la nature devient pour la vie de l’esprit soit un instrument, soit un aiguillon, soit un symbole, elle se transfigure.
Bien que la nature ne soit par elle-même ni bonne ni mauvaise et que le bien et le mal ne dérivent jamais que d’une option de la liberté, on comprend sans peine que tous les mouvements de la nature puissent être regardés comme bons ou comme mauvais, quand ils auraient en effet ce caractère s’ils étaient accomplis par un acte libre.
Mais il importe de ne point maudire la nature pour relever la valeur de la liberté, qui ne peut se passer d’elle sans demeurer une possibilité abstraite, ou sans tomber dans le caprice et dans l’artifice. La nature a déjà un caractère divin : il y a en elle une perpétuelle fécondité ; elle fournit à la liberté une spontanéité qu’elle renouvelle et ranime toujours ; dès que l’esprit se tourne vers elle, elle lui donne la révélation de la beauté. La liberté a bien tort de la regarder comme son ennemie ; elle est le théâtre où elle se réalise ; il n’y a point un seul acte libre qui ne trouve dans la nature un instrument, une ébauche et parfois un modèle.