ART. 1 : C’est le monde qui remplit l’intervalle entre l’acte pur et l’acte de participation.
Le monde est l’intervalle qui sépare l’acte pur de l’acte de participation. Mais il est en même temps ce qui remplit cet intervalle. Il est médiateur entre nous et lui. Aussi comprend-on sans peine que, si nous nous attachons à lui, s’il nous retient et s’il nous capte, il consomme en effet la séparation de l’acte participé et de l’acte pur. Mais il les rejoint au contraire, s’il est pour nous un véhicule de significations, s’il est traversé par la pensée, la volonté et l’amour, au lieu de les arrêter sur lui et d’en devenir proprement l’objet.
Il est facile maintenant de se prononcer sur le degré de réalité qui appartient au monde. Il est vrai de dire qu’il nous surpasse et qu’il est pour nous le modèle même de toute réalité, et que l’esprit qui fait sur lui l’essai de ses propres forces paraît sans lui débile et sans appui. Mais en même temps il n’existe que dans ses rapports avec nous : il est donc toujours pour nous une apparence. L’être ne peut pas être confondu avec le monde qui en témoigne, mais qui le dissimule et le révèle à la fois ; et l’on sent très bien qu’à mesure que notre activité devient plus parfaite, elle le traverse et ne laisse subsister de lui que la forme expressive de relations plus secrètes entre l’être total et notre être participé. Le monde ne peut donc pas être identifié, comme on le fait souvent, avec l’objet même de la participation.
Il n’y a pas non plus de monde qui serait posé d’abord et qui produirait en nous la représentation que nous en avons par une sorte d’action sur notre conscience. Mais c’est en nous inscrivant dans l’être total par un acte qui nous est propre que nous faisons naître un monde qui surpasse toujours notre représentation actuelle (ce que le réalisme a raison de maintenir), qui n’est pourtant que par cette représentation (ce que l’idéalisme met en lumière), et que nous essayons toujours d’égaler par une activité qui lui demeure toujours inégale.
C’est une chose admirable que le monde qui nous résiste ou qui nous accable soit aussi le milieu sur lequel rayonnent notre connaissance et notre action, qu’il n’y ait qu’un monde et que chacun puisse prendre sur lui une perspective qui lui est propre, et qui dépend de l’activité de son regard, qu’enfin le même monde dans lequel paraît régner une nécessité implacable puisse fournir à chaque être à la fois les moyens et le témoignage de l’exercice de son activité libre.
C’est dans l’intervalle qui nous sépare de l’acte pur que naissent toutes les libertés qui expriment avec la nôtre sa fécondité infinie. C’est en communiquant avec elles que nous communiquons avec lui ; le monde est l’instrument par lequel il agit sur nous, par lequel il ne cesse à la fois de nous instruire et de nous émouvoir. Ainsi ne s’étonnera-t-on pas que Lachelier dans sa lettre XXXVIII puisse dire du monde extérieur qu’il est le trait d’union entre les âmes. Mais il ne les unit que parce que d’abord il les sépare.
Puis-je dire par conséquent que je m’insère dans le monde, que je m’y inscris ? Je m’insère et je m’inscris dans l’être sans doute, mais non point dans le monde. Car ce monde, il existe pour moi, tandis que je suis moi et non pas pour moi. C’est donc aux autres de m’insérer ou de m’inscrire dans un monde qui existe pour eux.
Le monde n’est qu’un spectacle dont je suis le spectateur ; il n’est que ma représentation, mais, du moins, moi qui l’ai, je la domine et je n’en fais pas partie. Il est toujours un non-moi dans lequel je ne trouve pas place. Il ne fait que m’apparaître : et il disparaît à ma mort, et même à chaque minute, sans que l’être du moi en reçoive aucune atteinte.
ART. 2 : Le monde est éternellement périssable.
Le monde est l’effet de la participation : il n’a d’existence que dans l’instant, il est donc éminemment périssable ; il est comme une coupe ou un plan transversal à l’intérieur de notre vie spirituelle. Il est le lieu où s’opère la jonction de notre activité et de notre passivité, où la virtualité qui appartient à l’avenir se convertit toujours pour nous en un accomplissement et une possession qui appartiennent désormais au passé. Les hommes ont attendu pendant longtemps la fin du monde ; mais le monde finit et commence à chaque instant, il n’a point de profondeur. Ce que Descartes dit de la matière de notre corps, qu’elle s’écoule sans cesse comme l’eau d’une rivière, est vrai du monde matériel tout entier. Il est toujours là, bien qu’il s’échappe toujours. Il se forme sous le regard de l’homme. Et le monde existe pour nous plutôt que nous ne sommes véritablement pris dans le monde. Avant la naissance, après la mort, il n’y a plus pour nous de monde. Le monde porte toujours en lui les traces de toutes les actions qui ont été faites, les instruments de toutes celles qui pourront l’être ; mais cela même est le signe que l’activité qui a laissé en lui sa trace et qui aujourd’hui encore en fait revivre le sens, est une activité purement spirituelle, que celle qui découvre ces instruments et qui les met en œuvre dépasse le monde et cherche sa fin au delà.
Cela nous permet de considérer le monde que nous avons sous les yeux comme un passage de tous les instants, comme une pellicule de l’Être qui doit être toujours traversée pour que nous puissions obtenir l’être à notre tour. Au lieu d’être, comme on le croit, la réalité dont nous participons, le monde est donc créé en un sens par l’acte même de la participation, mais de telle manière que, puisqu’il exprime notre coïncidence mobile avec l’être total, et pour ainsi dire ce que nous recevons de lui sans cesse, il ne puisse devenir nôtre qu’à condition d’avoir été voulu, avant d’être actualisé, puis de disparaître pour être spiritualisé. Quand nous disons de l’Être total qu’il est au delà du présent phénoménal, nous voulons dire non pas qu’il est dans un autre monde dont celui-ci serait la doublure, mais qu’il est dans un présent qui n’est plus la coupure entre un avenir possible et un passé accompli, c’est-à-dire dans lequel cet avenir et ce passé ne font qu’un. L’être total ignore cette perspective individuelle et subjective qui fait apparaître à nos yeux le monde et qui suppose la passivité du corps et des sens ; tous les états en lui sont abolis, le passé et l’avenir se recouvrent ; ils ne se distinguaient qu’afin de m’offrir comme possible un acte qui devait recevoir de l’être total une sorte de confirmation avant de s’incorporer à l’être du moi.
ART. 3 : Le monde m’exprime et me limite.
Si le monde doit être considéré comme l’effet de la participation, il se présente pourtant alors sous deux aspects qui sont bien différents l’un de l’autre : car, d’une part, il est l’expression de mon activité participée ; toutes les représentations qui le forment ne sont que le point d’aboutissement de certaines opérations sensibles ou conceptuelles. A cet égard, il apparaît comme le tableau formé par l’extrémité de toutes les lignes de l’attention. Il est un spectacle que je me donne à moi-même, selon la direction de mon regard. Et, d’autre part, cette activité, cette attention, ce regard sans lesquels il n’y aurait point pour moi de monde, ne suffisent pas à le créer. Le monde est en même temps ce qui leur fait obstacle, ce qui leur impose une barrière. Il est ce que je saisis, mais parce qu’il me résiste. Le monde se forme au point même où mon activité, mon attention, mon regard ne passent plus. Le spectacle est donc la ligne de démarcation et aussi le point de rencontre entre l’opération par laquelle je me donne la représentation et le représenté qui m’est donné. On sait que le propre de l’idéalisme, c’est d’insister davantage sur l’opération, et le propre du réalisme sur le donné. Mais cela suffit à montrer que le monde est pour moi plus qu’un spectacle, et même que le spectacle du monde n’est rien de plus que sa surface. Aussi derrière le spectacle, il y a un immense arrière-monde, encore inconscient pour moi, c’est-à-dire non participé, mais qui est indéfiniment ouvert à la participation.
On comprend donc que le monde s’agrandisse sans cesse pour moi à mesure que ma participation s’accroît et devient plus parfaite. Et pourtant dans cette grandeur du monde, je ne reconnais pas toujours l’acte qui, par son exercice, produit pour ainsi dire cet agrandissement indéfini, bien que le progrès de la perception et de la science suffisent à en rendre témoignage.
Bien plus, il naît ici une difficulté, que nous avons déjà rencontrée, et qui à première vue semble insurmontable, c’est que la grandeur de l’univers, c’est pourtant à mes yeux la grandeur de la donnée. Or la donnée qui appartient à l’ordre de la passivité devrait reculer à mesure même que l’activité progresse. Mais cela ne saurait être admis : car la passivité absolue, ce n’est pas la donnée, c’est le monde non-participé qui demeure à l’état d’inconscient pur, et qui ne devient pas pour moi un spectacle, de telle sorte que le monde comme spectacle demande lui-même à être actualisé et est toujours l’expression de l’opération qui l’actualise. Cependant, s’il faut accorder quelque chose à l’objection proposée, on peut observer que, quand nous donnons à notre conscience sa forme d’activité la plus haute et la plus pure, le monde en effet ne se présente jamais comme un véritable spectacle : tout objet que nous apercevons est l’occasion et le véhicule d’une action, c’est une idée qui se réalise, une intention de nous ou sur nous, un signe vivant qui met en rapport ma volonté et la vôtre, de telle sorte que je cesse d’être extérieur au spectacle qui se change pour moi en un ensemble de mouvements spirituels dans lesquels je suis engagé et auxquels je contribue. Dès lors la participation n’accroît plus l’étendue du monde, son horizontalité, mais elle accroît sa profondeur, sa verticalité.
ART. 4 : Ma liberté s’exerce en faisant naître toujours hors de moi de nouveaux objets, en moi de nouveaux états, qui donnent au monde son contenu.
C’est l’acte que j’accomplis qui, en mettant l’objet en rapport avec moi, le fait mien et me permet de le nommer une perception. Je ne puis poser aucun acte sans poser un objet qui n’est point intégré en moi, mais rejeté et repoussé hors de moi. J’exerce ma liberté précisément en le posant, c’est-à-dire en refusant de m’identifier avec lui, en affirmant par rapport à lui mon indépendance, mon hétérogénéité, mon infinité. Dans cette démarche qui ne cesse jamais, par laquelle je fais toujours naître en moi de nouveaux états, devant moi de nouveaux objets, je jalonne les différentes étapes d’une liberté qui évoque toujours de nouveaux aspects de l’Être dont aucun n’est capable, ni de l’épuiser, ni de le borner.
Plus ma perception s’enrichit, plus ma liberté se délie et se purifie. On voit donc à quel point nous sommes éloigné de penser que l’ambition de l’esprit est de réaliser une sorte d’identification avec l’objet lui-même dans une intuition mystérieuse. Nous ne pouvons jamais chercher qu’à nous identifier avec un acte toujours plus dépouillé, ce qui nous oblige à faire apparaître d’autres objets ou d’autres états qui ne commencent à exister pour nous que lorsque nous avons commencé déjà à nous détacher d’eux. Et c’est pour cela que nous ne connaissons rien de l’état ou de l’objet que par cet acte même qui, en nous obligeant à le pâtir ou à le construire, le maintient en relation avec nous dans un monde intérieur ou extérieur dont nous restons toujours en un certain sens indépendant, précisément parce qu’il ne subsiste que par notre consentement et qu’il est toujours jusqu’à un certain point notre ouvrage.
Ce serait une erreur de penser que l’activité n’est rien de plus ici que l’opération par laquelle j’appréhende un état ou un objet, qui existeraient déjà avant cette opération elle-même. L’état ou la chose ne sont pas non plus de pures créations de ma conscience séparée. On les voit apparaître comme un retentissement ou un écho, dans la partie réceptive de mon être, de l’activité même que j’exerce : le sentiment et la perception qui me les rendent présents sont à moi sans être moi. Ils marquent une fois de plus la distance qui sépare de l’acte pur mon acte participé.
ART. 5 : Les lois du monde expriment les conditions nécessaires au jeu des différentes libertés, à leur séparation et à leur accord.
Dès que la participation commence, le monde nous apparaît sous la forme d’un ensemble de phénomènes matériels ; il n’est alors que la manifestation et la figure de cet acte de participation qui en contient le principe et le sens, mais qui ne peut pas se passer des phénomènes, puisqu’ils sont aussi les instruments par lesquels il se réalise, de telle sorte que l’ordre même de leur assemblage témoigne toujours de l’opération qui les soutient et met également en lumière ses victoires et ses défaillances.
De plus, au delà de la liberté qui m’appartient, l’action d’une autre liberté ne peut être saisie par moi que dans ses effets, c’est-à-dire dans une expérience objective. Ici encore, c’est l’intervalle entre ma liberté et l’Acte pur qui fait qu’il y a pour moi un monde ; mais la démarche la plus humble de la liberté d’autrui me met aussi en présence d’un fait qui limite la sphère de ma liberté propre. La liberté et le fait s’appellent donc l’un l’autre, non pas seulement comme deux contraires, mais parce que le fait, c’est la liberté bornant la liberté elle-même, ou encore le témoignage de l’irréductibilité de l’acte libre pour celui qui ne l’accomplit pas ou ne l’accomplit plus. Non point que l’on veuille dire d’une manière idolâtrique que tout fait est l’œuvre délibérée d’une liberté, puisque l’acte n’est jamais créateur que de lui-même ; nous voulons dire seulement, ce que tout le monde sans doute pourrait nous accorder, que le fait, s’il fixe les frontières de l’acte de participation, est aussi le témoignage d’un acte qui le surpasse, et qu’il mesure leur écart. Ainsi le monde n’exprime rien de plus que les conditions et les effets compensateurs qui président au jeu des différentes libertés, à leur séparation et à leur accord. Ce sont là les lois du monde qui paraissent limiter l’acte libre et ne sont rien de plus que les instruments d’une participation toujours offerte. Celle-ci trouve en nous des dispositions, hors de nous des matériaux qu’elle doit utiliser. Et les effets, dès qu’elle entre en jeu, vérifient les lois du monde et, en un certain sens, les produisent.
Il est évident que la distance entre l’acte participé et l’acte pur explique à la fois la liberté, la nécessité et leur liaison. Car, d’une part, c’est ce qu’il y a de positif dans la participation qui fonde notre liberté, mais d’autre part, c’est ce qui lui manque qui la soumet à la nécessité. Et on comprend par là comment la liberté et la nécessité se trouvent liées, puisque ce sont les degrés mêmes de ma liberté qui déterminent pour ainsi dire les formes corrélatives de nécessité auxquelles je me trouve assujetti. Cette nécessité s’exprime sous la forme d’une relation entre tous les termes particuliers, qui est telle que, si l’un d’entre eux est donné, les autres apparaissent selon un certain ordre. C’est là, si l’on peut dire, une expression de la totalité de l’être, qui fait que telle détermination positive appelle de proche en proche toutes les autres. Mais d’une part, la liberté est un retour à la source, de telle sorte qu’elle ne s’introduit pas elle-même dans le jeu de tous ces termes qui se conditionnent. D’autre part, cet ordre est lui-même hypothétique, il exige qu’une condition soit posée, ce qui est précisément le rôle propre de la liberté. Ainsi, elle introduit toujours la possibilité dans l’existence, et au lieu d’exclure l’ordre des conditionnels, c’est elle qui le met en branle. Enfin on peut dire qu’à l’égard de cet ordre même, elle est une susception par laquelle, au lieu de l’abandonner à lui-même et de le laisser se développer en vertu des conditions déjà posées, elle assume une de ces conditions, grâce à l’actualisation d’une puissance qui sans elle serait restée sans emploi.