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ART. 1 : L’opposition de l’acte et de la donnée est corrélative de l’opposition de l’acte et de la puissance.

L’acte participé, actuellement exercé, ne se trouve lié à l’acte pur, il ne fait corps avec lui, que parce que l’acte pur demeure à son égard une puissance dans laquelle il puise et qu’il n’a jamais fini d’actualiser. Mais en quoi consiste cette actualisation même ? Comment se distingue-t-elle de la pure puissance ? De quelle manière tel acte particulier pourra-t-il se distinguer de tout autre ? Il faut pour cela que cet acte, qui est toujours incomplet et inachevé, reçoive une détermination qui marque sa subordination ou sa passivité à l’égard de l’acte pur, et cela jusque dans la manière dont il s’inscrit lui-même à l’intérieur de l’Être, c’est-à-dire dans la part d’être qu’il obtient. C’est dire qu’il doit toujours être corrélatif d’une donnée. C’est cette corrélation de l’acte et de la donnée qui est le fondement de la théorie de l’expérience, qui nous montre comment la participation est qualitative et non pas seulement quantitative, et qui rend compte de tous ses succès et de tous ses échecs.

Ainsi les conditions requises par la possibilité de la participation font apparaître une double opposition, entre l’acte et la puissance d’une part, entre l’acte et la donnée d’autre part, de telle sorte que toute opération participée est elle-même intermédiaire entre une puissance et une donnée. Considérons cette opération même qui est toujours limitée et imparfaite ; elle ne peut pas se suffire comme opération, car alors, dans l’ordre intellectuel, elle demeure abstraite et, dans l’ordre pratique, intentionnelle. Dès qu’elle devient efficace, c’est-à-dire dès qu’elle rencontre le réel, elle fait surgir quelque donnée qui la surpasse et qui lui répond. La dialectique de l’expérience essaiera de décrire cet intervalle entre l’acte et la donnée, de chercher les lois de leur accord ou de leur désaccord.

La primauté de l’acte pur par rapport à toutes ses formes participées qui sont toutes présentes à la fois et d’une manière pour ainsi dire suréminente dans son exercice intemporel, nous empêche de considérer le donné comme un scandale fortuit qu’il s’agirait pour nous de réduire, puisqu’il n’est pas hétérogène à l’acte lui-même, mais qu’il doit nécessairement se former en vertu des conditions mêmes de la participation. De la même manière, nous ne devons pas nous plaindre d’un intervalle impossible à franchir qui séparerait nos aspirations intérieures, les exigences de notre conscience ou de notre raison, d’un monde indifférent et hostile et qui ne nous ne permettrait jamais de les satisfaire. Car, si cet intervalle ne se creuse lui-même que dans l’unité de l’Être total, on comprend qu’il y ait, entre les puissances qui sont en nous et les données qui leur répondent dès qu’elles s’exercent, une correspondance au moins idéale, que ce qui nous est donné surpasse sans doute ce que nous pourrions nous-même produire, mais que nous puissions aussi l’interpréter afin d’y reconnaître ce qui nous est proposé ou ce qui nous est demandé, et qu’enfin il dépende toujours de nous que cet intervalle dans lequel nous introduisons notre être propre rende possible tantôt une harmonie et tantôt un conflit entre les termes mêmes qu’il oppose.

Nous avons argumenté dans le livre I comme si l’Être et l’Acte s’identifiaient, et par conséquent l’Acte et le Tout nous ont paru se confondre. Pourtant ce qui est vrai de l’Acte pur hors duquel il n’y a rien, puisque l’acte participé tient de lui l’efficacité qui le fait être, n’est pas vrai de cet acte participé lui-même. Sans doute nous pouvons le considérer comme la puissance de tout produire ; mais il n’enveloppe le Tout qu’en puissance, et il appelle toujours une donnée corrélative qui lui fournit un objet susceptible d’être possédé. En ce sens on a pu dire au contraire que c’est la donnée qui est tout (comme le fait l’empirisme) bien qu’elle ne soit rien sans l’acte même qui la fait être. Dans le monde de la participation, c’est donc leur coïncidence qui constitue l’être véritable.

C’est parce que nous sommes nous-même composés d’activité et de passivité que l’être peut nous apparaître tantôt comme identique à l’Acte pur, tantôt comme identique à cette totalité donnée qui constitue pour nous l’univers. Or la conscience, qui n’est que puissance, constitue précisément l’instrument de médiation entre cet acte et ces données, et c’est pour cela qu’il y a toujours en elle un double mouvement selon qu’elle remonte vers l’efficacité souveraine à laquelle elle emprunte son activité propre, ou selon qu’elle la met en œuvre en faisant surgir sans cesse du réel de nouvelles données qui ne cessent de répondre à chacune de ses opérations.

La perfection de la participation s’exprime par une juste proportion entre l’acte et la donnée. Ce même mot proportion exprime à la fois la justesse dans les opérations de notre pensée et la justice dans nos relations avec les autres hommes. C’est lui encore qui nous permet de découvrir, dans le monde, des occasions et d’y répondre, de discerner, dans l’espace, ce que nous devons viser et, dans le temps, le moment opportun qu’il ne faut ni devancer ni laisser passer.

ART. 2 : Il y a une correspondance réglée entre l’acte et la donnée.

Le monde, avant que nous le pensions, nous apparaît comme une immense donnée, mais une donnée éventuelle et qui n’est point encore donnée à quelqu’un. Les opérations par lesquelles nous cherchons soit à le penser, soit à le modifier, n’abolissent pas son caractère donné, mais le réalisent et font apparaître ainsi une pluralité infinie de données hétérogènes, qui sont toujours en corrélation avec les opérations que nous avons accomplies et qui jusqu’à un certain point les traduisent. L’empirisme raisonne comme si ces données subsistaient par elles-mêmes indépendamment des opérations qui les actualisent. Et l’intellectualisme raisonne comme si la donnée elle-même était une illusion qui pourrait venir se résorber dans l’opération. Nul n’a vu mieux que Kant l’indissolubilité de l’acte et de la donnée qui dépend du caractère participé de notre activité, mais la donnée lui a apparu comme une limite de fait au delà de laquelle on ne pouvait pas aller, et il n’a pas cherché à la déduire. D’autre part, dans l’appréhension synthétique de la donnée par l’opération, il n’a jamais cherché à dégager le rapport original entre la qualité de la donnée et la spécificité de l’opération. Ce qui est proprement l’objet d’une dialectique du concret.

La difficulté de la philosophie, c’est précisément d’établir une correspondance réglée entre l’acte et la donnée. Sans doute on pourrait dire que ce problème est toujours résolu, puisqu’il ne peut pas y avoir d’autre donnée que celle que l’acte de participation fait surgir de l’infinité inépuisable de l’acte pur. Mais il resterait à expliquer pourquoi l’acte nous paraît souvent insuffisant ou manqué, pourquoi aussi le donné nous apporte souvent plus que l’acte n’avait attendu ou espéré. Cette inégalité est nécessaire pour qu’il subsiste entre les deux un intervalle sans lequel la conscience s’évanouirait. C’est pour cela que tantôt l’acte semble poursuivre une donnée qui lui échappe, tantôt au contraire la donnée s’impose à nous sans que nous puissions prendre possession de l’acte qu’elle suppose et qu’elle suggère. Peut-être peut-on dire que ce sont là les deux démarches essentielles qui caractérisent la conscience : l’une plus volontaire qu’intellectuelle et qui tend toujours à créer des nouvelles données, l’autre plus intellectuelle que volontaire et qui tend à s’emparer par une opération des données qui lui sont apportées.

De même que la puissance ne pouvait se séparer de l’acte qu’en se donnant à elle-même la possibilité d’un développement infini, c’est-à-dire en appelant l’existence du temps, afin de pouvoir s’exercer, de même l’opposition de l’acte et de la donnée suffit maintenant pour rendre compte, dans le temps lui-même, de la corrélation de l’acte et de la donnée, puisque le propre de l’acte est de se tourner nécessairement vers l’avenir, mais pour évoquer une donnée qui ne peut être réalisée sans appartenir aussitôt au passé. L’être ne quitte jamais le présent, mais c’est dans le présent même qu’il dissocie l’avenir de l’acte du passé de la donnée, ce qui les convertit éternellement l’un dans l’autre.

Il y a bien évidemment une primauté de l’acte qui doit être maintenue, puisque sans lui il n’y aurait pas de donnée. Mais le propre de la donnée, c’est d’apporter à l’acte le terme dernier sur lequel il se referme et qui, au lieu, comme on le croit, de le limiter, lui permet en chaque point de s’achever, c’est-à-dire de s’exercer enfin avec plénitude, ce qui nous fait croire souvent qu’il y a en elle plus de richesse que dans l’acte même. Non point que l’acte par lui-même puisse être considéré comme exclusivement vide et formel : il y a toujours en lui de l’aspiration et du désir, c’est-à-dire un appel vers une détermination, à laquelle d’avance il donne un sens par le mouvement même qui le porte vers elle. Mais cette détermination, cet état lui donnent en revanche une possession, qui est d’abord la possession de lui-même. Ainsi on a toujours les états que l’on mérite. Car si l’état exprime la manière dont l’être nous est donné, l’acte exprime la manière dont nous nous le donnons.

L’opération que nous accomplissons ne peut manquer de produire un monde dont la figure change sans cesse selon que cette opération est elle-même plus ou moins pure. Et nous trouverions une confirmation de l’identité que nous avons essayé d’établir entre l’Être et l’Acte dans la deuxième partie du livre I, en montrant que, quand cette activité fléchit, la passivité s’introduit peu à peu dans notre conscience, le monde s’épaissit, mais aussi s’obscurcit ; au lieu d’être un don, il devient un obstacle. Ou bien, si notre activité renonce à le vaincre, il se change en un rêve dont la réalité s’atténue progressivement. Nous sentons peu à peu notre être qui sombre et le monde, qui n’était pour nous qu’un spectacle et qui ne se soutenait que par notre pensée et notre volonté, sombre avec elles.

Mais l’acte est le pouvoir toujours renaissant de faire surgir de nouvelles données dont chacune surpasse infiniment son exercice actuel, bien que pourtant elle le traduise ; il ne se laisse emprisonner par aucune et s’affranchit de toutes. Sans doute il n’y a point de donnée qui n’apparaisse comme distincte de l’acte par lequel je me la donne et qui par conséquent ne semble être indépendante de lui et même le devancer ; mais elle est toujours en rapport avec l’acte qui l’évoque, bien que cet acte ne suffise pas à la produire. Elle s’impose donc à lui avec un caractère de nécessité et résiste à tous les efforts par lesquels je voudrais la modifier selon mes caprices. C’est cette résistance qui est toujours à mes yeux le signe de son objectivité : ce que l’on peut observer à la fois dans le contenu sensible de l’acte de perception, dans le contenu intelligible de l’acte de pensée, dans la passivité de ma conscience à l’égard de l’œuvre créée par ma volonté, dans la subordination de l’amour chez celui qui aime au consentement de l’être aimé. On ne peut donc pas couper entre l’acte et la donnée. Autrement l’acte reste purement virtuel et cesse de s’actualiser et la donnée reste une pure possibilité que la conscience cesse de réaliser. C’est la raison pour laquelle il est impossible de s’en tenir soit à la pensée pure, soit au fait pur, et pour laquelle aussi nous avons toujours le devoir de mettre la première en œuvre et de spiritualiser l’autre.

ART. 3 : Il y a un double dépassement de la donnée par l’acte et de l’acte par la donnée.

La participation est toujours une rencontre entre l’acte participé et une certaine donnée. Mais cette rencontre immobiliserait la participation et l’isolerait de l’être absolu auquel elle demeure toujours unie, s’il n’y avait pas en elle un double débordement de la donnée par l’activité qui la pose et qui fait qu’elle est toujours par rapport à celle-ci une simple limitation, et de cette activité elle-même par une donnée qu’elle appréhende, mais sans jamais l’épuiser. Contradiction apparente que l’on résoudra facilement si l’on remarque que la donnée n’exprime rien de plus, par sa passivité même, que l’au-delà de l’acte participé. Ce qui permet une fois de plus de justifier les prétentions contraires de l’idéalisme et du réalisme, puisque l’état est toujours en deçà de l’acte si nous considérons celui-ci dans son infinité comme le fait l’idéalisme, et qu’il est toujours au delà, si nous considérons l’acte sous sa forme actuelle et participée. Dans ce double dépassement, on voit bien comment le sensible et l’opération cherchent à s’égaler, mais sans jamais y parvenir. Cela ne pourrait se produire qu’à la limite, comme le suggère une observation précédente (livre II, ch. VIII, art. 1) sur la distinction d’une puissance active et d’une puissance passive qui ne se distinguent précisément que pour que la participation soit possible.

Il y a donc un appel de la donnée par l’acte, bien que la donnée semble toujours le devancer ou le prévenir. Mais ce n’est jamais absolument, comme le pensent les empiristes. Quand ils n’oublient pas l’acte sans lequel elle ne serait rien, puisque c’est lui qui l’actualise, ils le considèrent comme second, alors que le propre de la donnée, c’est seulement de déborder toujours (et non pas seulement de limiter) cet acte qui l’actualise, de telle sorte qu’elle l’éveille, le ranime, l’oblige à se multiplier et à se tendre afin de chercher à l’égaler, mais sans qu’il puisse jamais y parvenir.

Pour maintenir à la donnée son originalité et le caractère de surplus qu’elle revêt toujours par rapport à l’opération, il faut non seulement qu’elle apparaisse comme une sorte d’effet et d’écho de l’opération, de réponse qui lui est donnée, mais il faut aussi qu’elle puisse à son tour la susciter, la ranimer ou la rectifier. C’est précisément ce que l’on peut observer dans l’activité de l’artiste, qui est une sorte de dialogue ininterrompu avec la matière, qui lui imprime une forme qu’il a conçue, mais qui se laisse conduire par l’aspect fortuit que la matière peut lui offrir, par les hasards de la réussite, et par cette forme même qu’il vient de lui conférer et qui, comme une donnée nouvelle, ne cesse d’infléchir en lui le mouvement de la pensée et du désir. Rien n’est plus instructif à cet égard que l’observation du peintre dont la conscience et le pinceau rivalisent pour saisir cette intensité ou cette délicatesse d’une couleur qui lui échappent toujours.

D’une manière plus générale, on peut dire de l’attention qu’elle se laisse toujours surprendre ou dépasser par la richesse infinie du moindre objet qui est devant elle. Le même caractère apparaît d’une manière beaucoup plus significative ou plus émouvante dans les rapports des volontés entre elles : quelles que soient les demandes que j’adresse aux autres hommes, et qui me rendent toujours exigeant et prompt au reproche, je ne mesure jamais tout ce qu’ils m’apportent, d’abord par ce qu’ils sont, et, à plus forte raison, dès que je commence à être l’objet de leur intention ou de leur amour. Je n’épuiserai jamais les bienfaits d’une présence humaine, qui ne se découvrent à moi pourtant que par un acte qu’il me faut accomplir, mais dans lequel il n’y a jamais assez d’ouverture, ni de puissance d’acceptation. C’est pourtant ce dernier exemple qui me fait comprendre le mieux les véritables rapports de l’acte et de la donnée ; car derrière la plus humble donnée, bien qu’elle n’appartienne qu’à la nature, il y a précisément un Acte surabondant qui est la source de l’acte participé, et qui, à la frontière même où celui-ci expire, m’apporte encore le don de sa présence miraculeuse et le témoignage de son infinie richesse.

La difficulté de la théorie de la participation, c’est toujours de lui laisser assez de souplesse pour éviter de cristalliser l’activité de l’esprit dans des concepts indéformables, pour ne pas établir une correspondance mécanique entre le concept et la donnée. Car d’une part derrière chaque concept, il y a l’infinité de l’esprit qui s’exprime par la possibilité d’une invention sans cesse renouvelée, et d’autre part c’est cette même infinité qui, surpassant toujours notre opération, met dans chaque donnée une sorte de surplus impossible à prévoir et à déduire. Ce qui fait que chaque démarche de l’esprit est irrecommençable parce qu’elle est accomplie par un être individuel et libre, et que chaque donnée représente un contact unique avec le réel qui est lui-même inimitable et inépuisable.

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