ART. 8 : La puissance n’est rien que pour et par son actualisation même.
La théorie de la puissance nous permet maintenant de pénétrer plus avant dans la théorie de la participation. Car participer, c’est actualiser pour la rendre nôtre une puissance qui n’existait comme puissance que par la disposition même que nous en avions. De telle sorte que rien ne peut être pour nous, ni connu de nous que par cette actualisation même. De plus, si la puissance exprime la condition de possibilité de la participation, et que toute participation soit un engagement personnel et libre, il faut donc que la puissance soit actualisée sous peine de ne pas remplir sa fonction véritable, de provoquer une hésitation sur l’existence qu’on lui attribue, et même de nous obliger à nous demander si c’est en nous qu’elle existe, ou seulement dans cet univers des possibles, qui, avant que nous ayons commencé nous-même d’agir, ne se distingue pas de l’Acte pur. Mais l’opération qui l’actualise doit marquer à son tour son caractère participé, c’est-à-dire l’impossibilité où elle est de se réaliser par ses seules forces et sans qu’un secours extérieur vienne répondre à son appel et lui fournir ce qui lui manque. Il faut donc que la puissance traverse la matière pour qu’elle acquière elle-même cet être qui réside non point, comme on le croit quelquefois, dans l’effet qu’elle a produit, mais dans l’acte qu’elle a accompli pour le produire. Or, si l’esprit consiste dans une activité qui ne fait qu’un avec son propre exercice, c’est-à-dire dans une liberté, on peut dire que le corps est l’instrument même qui nous permet de nous réaliser nous-même comme esprit.
Ce qui est vrai, c’est donc que la puissance n’a de sens que par rapport à son actualisation éventuelle, qui non seulement la démontre, mais encore la produit afin de se produire elle-même. C’est, pourrait-on dire, par la médiation de la puissance que la liberté se donne à elle-même les moyens dont elle dispose, soit qu’elle la laisse agir, soit qu’elle compose les puissances entre elles pour produire des ouvrages toujours nouveaux. Ainsi dans la puissance la liberté crée et trouve ses propres conditions : et elle ne peut s’exercer qu’en les mettant en œuvre, ce qui lui permet de s’engager elle-même, à la fois en marquant l’être de son empreinte et en recevant de lui une réplique qui la confirme et l’authentifie.
Le rapport que nous avons établi entre la puissance et son actualisation suffit à expliquer comment l’idéalisme et le matérialisme s’opposent l’un à l’autre et pourquoi il y a entre eux une sorte de réciprocité. Car l’idéalisme montre très justement que l’objet ne peut exister que par l’exercice d’une puissance qui est en nous (et qui est indivisiblement intelligence et vouloir) ; il nous montre que l’objet apparaît au moment précisément où cette puissance se réalise. Mais le matérialisme a raison d’insister surtout sur une sorte de dépassement et de débordement de la puissance par l’objet qui est évoqué plutôt que créé par elle ; il a tort cependant de vouloir que cet objet soit posé d’abord, et de faire de la puissance une simple virtualité abstraite qui le redouble et le reflète après coup et dont on ne comprend ni ce qu’elle est, ni comment elle naît, ni quelle est sa fonction. L’idéalisme a tort de penser que l’on puisse déduire intégralement la donnée de la puissance ; mais le matérialisme a encore plus tort d’imaginer que la donnée puisse être posée indépendamment de la puissance qui n’en n’est pas le stérile décalque, puisque c’est elle au contraire qui la fait surgir de l’infinité même du réel.
On comprend maintenant pourquoi l’être n’éprouve de joie véritable que dans l’exercice de ses puissances ; c’est par cet exercice même qu’il les éprouve et qu’il les découvre. C’est par lui qu’il acquiert le sentiment de ce qu’il est, qui ne se distingue pas de ce qu’il peut. Mais ce qu’il peut n’est rien que par ce qu’il veut, qui en est pour ainsi dire la gratuite disposition, de telle sorte que par là son être se résout dans un acte libre. Dans l’exercice de ses puissances, chacun de nous est semblable à un prisonnier qui brise ses chaînes, à l’insecte qui sort du cocon. Il frémit de s’apercevoir tout à coup comme une possibilité pure dont il ne peut pas mesurer toute l’ampleur, puisqu’il ne peut la connaître que par son actualisation même, mais comme une possibilité dont l’actualisation lui est remise et réside toujours entre ses mains. Ainsi il ne pénètre en soi que grâce à l’acte même par lequel il se quitte. Il ne rentre en soi qu’au moment même où il sort déjà de soi. Et il acquiert tout à la fois un être intérieur et secret qui ne dépend que de lui seul, et cette existence extérieure qui lui permet de prendre place dans le monde et dont le monde même témoigne.
Il n’y a point d’émotion plus vive sans doute que celle qu’éprouve l’artiste au moment où il voit l’œuvre surgir de sa pensée, qui vient prendre forme et s’incarner en elle. L’émotion qu’éprouve le spectateur est la même, bien qu’elle soit de sens contraire : il découvre au contact de l’œuvre la pensée qui en lui aurait pu la produire. Cette émotion est celle qui correspond à la transformation d’une possibilité en réalité ou à l’actualisation d’une puissance. Et l’on peut dire que cette émotion est double. Car, d’une part, elle exprime cet ébranlement que nous donne la rencontre en nous de cette puissance même que nous ne soupçonnions pas et qui précisément ne se révèle que quand elle commence à s’exercer. Et d’autre part, elle exprime aussi cette joie que nous donne la pénétration de notre activité propre dans le réel qui lui répond, et dont la réponse nous émerveille et surpasse toujours la sollicitation même que nous lui avons adressée, et même notre attente.
ART. 9 : Le champ de la puissance s’étend du besoin au devoir.
Dans l’ordre de la nature, le propre de la puissance, c’est de créer en nous un besoin, le besoin même de l’actualiser. Mais dans l’ordre de la volonté, elle fait naître en nous le devoir qui est l’exigence de cette actualisation. Le besoin est en quelque sorte le signe de la puissance dont il nous révèle la présence, mais le devoir résulte de son rapport avec la liberté qui le prend en main et revendique la responsabilité de sa mise en œuvre. Le devoir apparaît au point même où la puissance, se découvrant à nous comme une participation à assumer et à propager, nous voyons que nous ne pourrions la mépriser et la laisser à l’abandon sans jeter le discrédit sur l’acte créateur et refuser d’y coopérer. C’est cet exercice de nos puissances qui constitue notre véritable idéal. Il réalise une médiation entre l’être de Dieu et notre être propre, c’est-à-dire entre l’acte pur et l’acte participé, puisqu’il traduit à la fois la libre disposition qui nous est donnée des puissances qui sont en nous, et pourtant leur subordination à l’égard d’un acte absolu où nulle puissance ne peut être séparée de son exercice. Le devoir franchit tout l’intervalle qui sépare une puissance offerte de la pureté retrouvée d’un acte spirituel : il éveille d’abord les puissances endormies, et c’est pour cela qu’il a de la parenté avec le besoin, bien qu’il en soit aussi le contraire, puisque le besoin est profondément engagé dans la nature, au lieu que le devoir ne cesse de lui résister pour nous affranchir de sa servitude et nous élever au-dessus d’elle. Il a donc toujours des luttes à soutenir, une unité à réaliser, une hiérarchie à maintenir. Il crée un trait d’union entre les puissances qui lui donnent une matière, et la liberté qui les restitue pour ainsi dire à l’acte pur, mais en introduisant en lui notre existence personnelle. Cette actualisation suscite en nous la réflexion et l’effort, connaît les conflits, l’option et le sacrifice : c’est alors proprement qu’elle s’accompagne en nous du sentiment du devoir. Mais il arrive aussi qu’elle se produise avec une si extrême simplicité, une aisance si parfaite qu’elle ressemble à la fois à une vocation naturelle et à un effet de la grâce.
C’est parce que la participation se manifeste toujours par une actualisation de nos puissances qu’elle se présente toujours à nous sous deux aspects qui semblent s’opposer, mais en réalité coïncident. Tantôt en effet il nous semble que notre vie est une création incessante de nous-même. Et comment en serait-il autrement, puisque la puissance en elle-même avant de s’exercer ne se distingue pas pour nous du néant ? Tantôt il nous semble que toutes nos actions ne sont elles-mêmes que la manifestation et le témoignage de ce que nous sommes. Et comment en serait-il autrement puisque nous ne faisons rien sans avoir la puissance même de le faire, qui en contient par avance l’essence et la raison ? C’est donc la conception de la puissance qui nous permet de justifier la notion d’une liberté participée. Mais pour lui donner toute sa force, on ne se contentera pas de considérer le moi comme formé de puissances déjà déterminées et distinctes auxquelles leur actualisation n’ajouterait rien : il faut dire que c’est dans l’acte pur plutôt qu’en nous que le choix de la liberté les fait apparaître comme puissances, ce qui les subordonne à la liberté au lieu de leur subordonner la liberté, et qu’en les réalisant après les avoir détachées de l’acte comme virtualités nous leur rendons une actualité nouvelle qui porte cette fois le sceau de notre personnalité.
En résumé, si nous partons de l’acte pur, nous rencontrons la conscience, qui en le divisant, devient un lieu de possibilités, mais ces possibilités ne cessent d’entrer en jeu par une option libre qui, en les réalisant, fonde notre vie personnelle, c’est-à-dire entreprend de nous faire participer, par une sorte de retour, à la simplicité et à l’unité de l’acte pur.