ART. 1 : Nous ne pouvons franchir l’intervalle que par une double opposition de l’acte avec la puissance et avec la donnée.
La participation ne se réalise que par l’intervalle et cet intervalle sépare toujours le fini de l’infini. Mais la question se pose maintenant de savoir comment cet intervalle peut être franchi. C’est évidemment à condition que le fini trouve dans l’infini le principe qui lui permet à la fois de se former et de s’accroître. Cela n’est possible que par une double opposition qui nous oblige :
d’une part à considérer l’infini, qui en soi est un acte pur, comme étant à l’égard du fini une puissance qui ne cesse de lui fournir, mais que le fini n’a jamais cessé d’actualiser, c’est-à-dire de rendre sienne : c’est là en nous la distinction de la puissance et de l’opération ;
d’autre part à considérer l’opération même, en tant qu’elle est participée, comme incapable du se suffire (parce qu’elle est abstraite et intentionnelle) et comme appelant toujours par conséquent une donnée qui la limite, mais aussi qui lui répond, qui la surpasse et qui l’achève.
De même que l’opération, au moment où elle s’exerce, ne rejoint le réel que par la liaison avec la donnée, elle n’épuise pas non plus cet acte même qui lui fournit toutes ses ressources, auquel elle n’ajoute rien quand elle s’exerce, auquel elle ne retire rien quand elle ne s’exerce pas, mais qui, par rapport à elle, apparaît comme la puissance que chacun met en œuvre dans la situation qu’il occupe dans le monde, selon l’usage qu’il fait de sa liberté. Si c’est parce que toute opération participée est nécessairement une opération particulière qu’elle fait apparaître dans un monde, qui est le produit de la participation, une pluralité de données qui se renouvelle toujours, c’est pour la même raison qu’elle nous oblige à distinguer, à l’intérieur de l’acte pur, une pluralité de puissances que l’on ne tarit jamais, qui sont toujours offertes à la participation dès que celle-ci a commencé et qui la surpassent indéfiniment. C’est l’étude du rapport entre l’activité personnelle et les différentes puissances dont elle dispose qui constitue la dialectique de l’esprit. Et l’on conçoit facilement qu’entre le jeu de ces puissances et ce système de données qui constitue pour nous le monde, il y ait non pas seulement une liaison, mais encore une exacte correspondance comme entre le dessin et la main qui le trace. Alors le monde peut être regardé non pas comme la matière, mais comme le produit de la participation.
La puissance en est l’instrument. Et elle fait apparaître la participation à la fois comme une démarche par laquelle chaque être puise dans une sorte d’au-delà de toute existence réalisée, et comme une démarche par laquelle il actualise certaines données grâce à un acte qu’il dépend de lui seul d’accomplir.
On pourrait exprimer la même idée en disant que la puissance ne se distingue de l’acte pur en lui demeurant unie, mais de manière à rendre possible la participation, qu’à condition qu’elle se scinde elle-même en deux puissances différentes et pourtant corrélatives : l’une est active et en relation avec notre liberté dont l’exercice nous est laissé ; mais nous savons pourtant que son exercice resterait purement virtuel, ne posséderait aucune efficacité et ne parviendrait pas à nous inscrire nous-même dans l’Être, s’il n’y avait pas aussi une puissance passive, ou une puissance d’être affecté, qui vînt lui répondre et par laquelle l’indivisibilité de l’être en chaque point se trouvât maintenue. Ainsi, comme la puissance de désirer un objet appelle celle d’être affecté par sa jouissance, la puissance de penser appelle celle d’être affecté par l’idée vraie. Cette corrélation rigoureuse suffit à expliquer d’abord pourquoi nous avons souvent l’impression d’être affecté avant même d’agir, de telle sorte que notre action paraît alors suggérée par l’affection, ensuite pourquoi, si tout acte accompli par nous est toujours en relation avec une donnée, le mot donnée surpasse singulièrement le sens qu’on lui attribue en général quand on le limite à la sensation.
ART. 2 : L’univocité de l’Être est maintenue grâce à la liaison du fini et de l’infini par l’intermédiaire de l’idée de puissance.
L’idée de puissance, comme Leibnitz l’avait vu admirablement, est la seule qui se montre capable d’établir un lien entre le fini et l’infini. Ou, s’il est vrai que l’infini lui-même exprime le rapport entre l’être total et l’être participé, alors il faut dire que la puissance seule présente un caractère d’infinité en ouvrant devant l’être fini un chemin qui est lui-même sans limites. On voit bien que c’est ici en effet que doit se faire la jonction entre l’Acte pur ou la parfaite efficacité et les actions particulières qui l’expriment sans qu’aucune d’elles réussisse à l’épuiser. L’Acte pur devient une puissance infinie dès qu’il s’offre à nous comme participable, ce qui permet d’une part à l’univocité de l’Être de ne point se rompre, et d’autre part à chaque être particulier de porter sa part d’initiative et de responsabilité personnelles dans la création de l’univers tout entier. Il n’est donc une puissance que par rapport à moi ; mais il est en moi la puissance positive à laquelle j’emprunte l’efficacité même qui me permet d’accomplir tous les actes que je considère comme miens.
Le mot de puissance est tombé peu à peu en discrédit à la fois parce que, quand la chose n’est encore qu’une puissance, elle est insaisissable et indéterminable, et parce que, dès qu’on essaie de la saisir et de la déterminer, on ne voit plus en elle qu’un double virtuel et inerte de la chose elle-même, et qui a encore besoin de secours extérieurs pour être réalisé. Dès lors on comprend que le mot de puissance ait fini par paraître une idole verbale. Mais d’abord la puissance en tant que puissance ne nous échappe pas absolument : et le propre de la conscience c’est, non pas, comme on le croit, de nous donner le spectacle des objets, mais d’être un débat entre des puissances qui n’ont pas encore trouvé leur objet. D’autre part, la réflexion qui est, comme nous l’avons montré, un retour à la source nous met par là même en présence de la puissance, non point il est vrai d’une puissance stérile et nominale, mais d’une puissance active inséparable de notre liberté qui s’en empare et commence à la mettre en œuvre. Enfin cette puissance n’est elle-même ni absolument indéterminée, ni la simple reproduction idéologique d’un effet déjà connu ; car, précisément parce qu’elle nous rapproche de la source originaire dont dépendent toutes les choses particulières, elle dépasse sans doute tout effet qu’elle est capable de produire, en enveloppe d’autres avec lui, et ne succombe pas quand il se réalise. Par contre, précisément parce qu’elle n’est rien de plus que la participation même telle qu’elle nous est offerte, on comprend qu’il faille la réaliser afin d’en prendre possession : car la démarche même par laquelle nous l’actualisons suppose non seulement un consentement qu’il dépend de nous de donner, mais encore un accord avec le réel qui ne dépend pas exclusivement de nous, qui nous confirme et nous assujettit dans l’être, qui crée entre l’acte que nous accomplissons et la réponse que lui fait l’univers cette réciprocité par laquelle seulement peuvent être assurées notre existence propre et notre insertion dans l’existence du Tout.
ART. 3 : Le mot de puissance ne représente aucune réalité indépendante, mais seulement la relation réciproque de l’acte pur et de l’acte de participation.
Si l’être réside seulement dans l’acte qui est actuellement exercé, on admettra facilement qu’il n’y a pas d’être en soi qui soit un être en puissance, et que la puissance à son tour, dans la mesure où elle fait partie de l’être, est elle-même actuelle de quelque manière.
Tout d’abord, ce qu’il faut noter, c’est que tout l’être de la puissance réside dans une relation. Elle est une relation entre l’être absolu qui est un acte pur et l’être participé qui met en jeu notre initiative. Elle exprime leur liaison ou leur solidarité ; elle est le fait même de leur communication. Dès lors il ne faut pas s’étonner que l’on puisse trouver des difficultés à réaliser la puissance isolée, et que, chaque fois que l’on essaie d’atteindre un être réel, ce soit toujours un être qui s’actualise.
Si la puissance est toujours intermédiaire entre deux actes différents et que ce soit dans l’acte seulement que se produit le contact avec l’Être, on comprend bien qu’elle soit un concept bâtard toujours suspecté et qui semble présenter un caractère d’irréalité. Et l’on comprend aussi qu’à l’égard de l’acte participé, l’Acte pur reste une puissance ou même une possibilité qui surpasse toujours ce qu’il est capable d’actualiser, de même qu’à l’égard de l’Acte pur, l’acte participé doive présenter un caractère d’éventualité sans lequel notre liberté cesserait d’être sauvegardée.
Cette observation suffit à montrer que l’acte et la puissance non seulement sont toujours deux notions relatives l’une à l’autre, mais encore sont inséparables en un sens plus profond qu’on ne croit et qui permet de répondre à ces questions que l’on a faites si souvent : « N’y a-t-il pas une sorte de contradiction interne dans la notion de puissance, puisqu’elle est la notion d’une activité que l’on n’exerce pas ? Quelle est la forme d’existence qui appartient à la puissance comme telle ? En quoi consiste une puissance endormie, une puissance qui n’agit pas et qui pourtant existe en nous sans qu’elle agisse ? » Le danger, nous le savons bien, est d’en faire un acte déjà réalisé pour ainsi dire en idée, et auquel l’actualisation donnerait seulement une existence manifestée. C’est parce que nous concluons ainsi de l’acte à la puissance que la puissance (comme les facultés) a toujours paru une explication abstraite et purement nominale. Mais il importe d’abord de laisser dans la puissance un certain caractère d’indétermination : car nous ne pouvons pas savoir toutes les puissances dont nous aurions pu disposer si nous avions consenti à en faire usage : et de maintenir ensuite qu’il n’y a rien de plus dans la puissance même que l’acte en tant que non-participé, mais en tant qu’il est toujours susceptible de l’être. Il n’y a donc jamais de puissance qui ne soit un autre aspect d’une activité véritablement exercée, du moins s’il est vrai que la corrélation de ces deux termes est la marque d’une véritable réciprocité qui les unit et qui fait que ce qui est acte en Dieu est toujours puissance en nous, que ce qui est acte en nous n’est jamais en Dieu que puissance.
Le rôle médiateur de la possibilité entre l’Acte pur et l’acte participé permet en effet, en passant de l’un à l’autre, d’observer un renversement singulier dans les conditions mêmes de son application. Car si cet Acte pur ne peut jamais se présenter à l’égard de l’acte de participation que comme une possibilité, il faut dire pourtant qu’à l’égard de l’Acte pur, c’est l’acte participé qui n’est jamais qu’une possibilité. Seulement dans les deux cas nous allons de l’actuel au possible et non point inversement. C’est l’actualité de la partie, par exemple, du Moi, qui est la condition sans laquelle le Tout ne serait jamais posé comme une possibilité infinie : et c’est l’actualité du Tout qui est la condition sans laquelle les parties ne pourraient pas être posées comme des possibilités toujours renaissantes. On ne peut prétendre que c’est le Tout possible qui est la condition de la partie possible et que c’est la partie actuelle qui est la condition du Tout actuel : car, dans les deux cas, le mot Tout n’est pas pris avec la même acception. Le Tout qui est la condition de possibilité de la partie n’est pas un Tout possible, mais un Tout actuel qui permet à la partie de conquérir en lui l’existence actuelle sans qu’elle lui ajoute ou lui retire rien à lui-même. Et le Tout qui est l’effet de l’actualisation des parties peut bien être considéré comme leur somme, mais c’est une somme qui n’est jamais achevée : ce tout ne sera jamais actuel.