ART. 6 : L’espace et le temps sont indéterminés et sont pourtant les moyens de toute détermination.
L’espace et le temps sont informes, et pourtant ils sont les soutiens de toutes les formes. Ils sont des cadres vides, mais qui demandent à être remplis. Seulement on ne peut expliquer comment cette détermination peut apparaître, comment cette forme peut être tracée, comment ce contenu peut se constituer que si on rattache l’espace et le temps aux conditions générales qui rendent la participation possible. Ce sont les instruments de la participation, les chemins du progrès spirituel qui nous apportent à chaque instant et en chaque lieu un objet toujours nouveau. C’est l’acte de participation qui est l’origine commune du temps et de l’espace, qui les engendre l’un et l’autre. Alors le temps, où l’acte de participation s’accomplit, trouve dans l’espace la matière même des opérations les plus différentes. Il offre à l’exercice de la liberté un champ d’indétermination dynamique qui trouve dans un champ d’indétermination statique une réponse dont elle a besoin en même temps qu’un instrument d’objectivation. La présence continue d’un espace dont la figure ne cesse de changer est toujours corrélative d’un temps dans lequel le changement ne cesse de se produire : elle en est l’image à chaque instant. Elle porte en elle le tracé de tous les mouvements que nous avons accomplis ; et ces mouvements (même ceux qui paraissent se produire d’une manière mécanique) ne sont que la forme visible de l’acte même qui leur a donné naissance, dont ils expriment le degré de tension ou le fléchissement. Le temps et l’espace ne sont d’abord des milieux vides qu’afin que le temps puisse devenir le lieu de l’action et l’espace secondairement le lieu de la représentation. Dès que l’acte de participation commence à s’exercer, l’espace et le temps s’opposent l’un à l’autre, mais entrent en rapport l’un avec l’autre. Alors leur double indétermination cesse : leur double possibilité s’actualise. Dans le même présent apparaît une pluralité d’instants dont chacun constitue une limite unique et indéfiniment variable entre un avenir imaginé ou désiré et un passé remémoré ou possédé. Dans l’étoffe commune et indifférente de la spatialité où tous les points sont relatifs les uns aux autres, chacun d’eux devient un lieu qui acquiert une particularité et une originalité absolues. De telle sorte que des actes toujours nouveaux, qui s’effectuent tous en un moment privilégié du temps, suscitent des données toujours hétérogènes qui occupent dans l’espace des places toujours différentes.
Cependant il y a à cet égard bien de la différence entre le temps et l’espace. Car l’infinité n’appartient en propre qu’au temps et non point à l’espace. Ce qui apparaît avec assez de clarté si l’on songe que le temps est le moyen qui permet de lier l’acte participé avec l’acte pur, liaison qui oblige l’acte participé à s’engager lui-même dans un développement sans limites et dont témoigne plus clairement encore la nécessité où l’on est d’engager tous les instants successifs dans un même présent éternel où il semble qu’ils viennent pour ainsi dire affleurer tour à tour. Or l’infinité de l’espace ne pourrait être qu’une infinité actuelle : ce qui ne va pas sans contradiction quand il ne s’agit pas de l’Acte pur. Mais en réalité, elle n’est rien de plus que l’infinité du temps qui se projette dans l’espace pour y poursuivre sans trêve des opérations de détermination et d’actualisation qui ne s’achèvent jamais. Aussi bien l’espace est-il assuré de ne jamais lui manquer. Dans le temps, nous ne pouvons jamais rien saisir que l’acte d’appréhender quelque objet qui est dans l’espace ; mais c’est par cet objet que l’acte, et le temps où il s’exerce, reçoivent une forme déterminée. Il faut donc que dans l’espace il n’y ait jamais rien qui ne soit posé et par conséquent circonscrit et fini, bien que nous puissions poursuivre en lui à l’infini l’acte de poser ou de circonscrire : c’est là l’œuvre du mouvement, qui est en effet le facteur de liaison entre l’espace et le temps. Sans lui on ne pourrait pas distinguer dans le temps des instants successifs ; il ne serait rien de plus que l’expression de l’infinité idéale qui est inséparable de tout acte participé.
La distinction entre l’espace abstrait et l’espace concret, c’est la distinction entre tous les mouvements possibles et tous les mouvements réalisés, entre toutes les constructions que nous pouvons faire et toutes les constructions que nous avons faites, entre le schéma d’un acte infini qui surpasse toutes les opérations dont nous sommes capables et le support de toutes les qualités sensibles qui sont corrélatives des opérations que nous avons véritablement effectuées.
Quant au temps, il est le chemin perpétuellement offert à la participation. C’est en lui que s’engage le désir qui exprime ce qui nous manque et la distance qui nous sépare toujours de l’être pur ; ce désir qui ne cesse de se renouveler fournit à la liberté l’élan dont elle a besoin, mais dont il lui appartient de disposer. Elle ne peut elle-même sortir de l’indétermination que si elle suscite quelque objet fini qui, en lui répondant, lui permette de sortir aussi de la potentialité. Cet objet, il est vrai, elle le dépasse toujours : autrement elle ne pourrait en lui que s’éteindre et se mortifier. Pourtant nous savons aussi que c’est dans la perfection de chacune des fins qu’elle se donne tour à tour qu’elle réalise la plénitude même de son efficacité. On voit apparaître alors la variété infiniment variable des formes de l’être. Ainsi se constitue un monde qui est le même pour tous, puisque toutes les libertés participent du même acte pur, et qui est propre à chacun, puisque chaque liberté a conquis pourtant l’indépendance. C’est pour cela que le temps est à la fois la manifestation du réel et l’épreuve du moi. De là ces formules célèbres que c’est le temps qui dévoile la vérité, que le temps, selon Thalès, a tout découvert, qu’il est le meilleur conseiller des mortels et encore la pierre de touche et la meule de nos pensées.
L’acte s’actualise donc par le moyen de l’espace et du temps. Mais l’hétérogénéité qui les sépare, en nous obligeant à reconnaître que chaque instant enveloppe en lui la totalité des points de l’espace et, qu’inversement, chaque point de l’espace est capable de traverser l’infinité du temps et de se différencier en chaque instant, nous oblige à établir entre eux non point une sorte de parallélisme stérile, mais une correspondance toujours variable qui est l’effet de notre liberté ; elle ne s’exerce qu’en s’actualisant toujours par la synthèse qu’elle effectue entre ces deux claviers de possibilités : celui qui lui permet en chaque instant de s’appliquer à des points différents et celui qui lui permet en des instants différents de modifier toujours l’état de chaque point.
On remarquera aussi que le même acte participé qui nous engage dans l’espace et dans le temps afin de devenir capable de s’exercer, nous délivre pourtant à la fois de l’un et de l’autre. C’est dans l’espace et le temps que tout se fait et se défait. C’est là que l’acte de participation vient lui-même s’éprouver avant d’acquérir, comme on le voit dans le vouloir le plus élémentaire, un caractère de spiritualité et de pérennité. Mais on ne saurait être surpris que le même acte qui crée le temps et l’espace ne puisse pas leur être assujetti. Il les surpasse parce qu’il les produit. Il ne peut pas se laisser émietter par leur double multiplicité. Il les lie l’une à l’autre ; et dans chacune d’elles, il lie les uns aux autres les éléments même qui les forment. Ainsi on ne s’étonnera pas que par la même démarche il crée l’espace et le temps et les abolisse, car le même acte qui est éternellement présent à lui-même est omniprésent, dans l’espace et dans le temps, à tous les modes finis de la participation.
ART. 7 : L’espace et le temps sont les instruments de possibilité par lesquels notre liberté construit le monde, en réalisant une correspondance incessante entre l’opération et la donnée ou entre l’intelligible et le sensible.
Que l’espace et le temps nous fournissent les schémas du déterminisme qui lie tous les phénomènes les uns aux autres quand nous contemplons l’univers comme un objet de spectacle, mais qu’ils soient corrélativement les instruments de notre liberté, c’est ce qui apparaît assez clairement, non pas seulement quand on pense que ce déterminisme est lui-même l’œuvre de notre liberté, une conquête de l’expérience par l’esprit et que c’est sur lui que nous appuyons toutes les entreprises par lesquelles nous agissons sur le monde pour le réformer, mais encore quand on considère que le temps qui renaît toujours nous arrache sans cesse à un monde statique et fini pour nous replacer au premier commencement de nous-même et du monde, et que l’espace, qui est le lieu de toutes les directions, met pour ainsi dire sous nos yeux une pluralité infinie de directions simultanées entre lesquelles nous ne cessons de choisir. C’est l’espace et le temps qui sont donc d’abord les véhicules de la possibilité et du passage de la puissance à l’acte ; c’est par eux que la puissance se distingue de l’acte et qu’elle est elle-même actualisée : c’est donc par eux que la liberté même s’exerce.
Mais si l’avenir exprime cette puissance en tant qu’elle est toujours offerte à la participation, ce qui fait qu’elle devient aussitôt pour nous une source d’invention, le passé exprime cette même puissance en tant qu’elle est devenue nôtre, qu’elle est pour nous un objet de possession dont nous sommes capable de disposer comme nous disposons de nous-même. Que l’instant même où nous vivons paraisse avancer sans cesse sur la ligne du temps, c’est le signe du rapport toujours variable qui ne cesse de s’établir entre l’acte pur et la participation. Quant à l’espace qui semble bloquer devant nous tout le réel dans un monde déjà réalisé, il ne faut pas oublier qu’il n’est pas exclusivement pour nous un spectacle, ou que du moins, s’il en est un, c’est un spectacle changeant que nous ne cessons en quelque sorte de produire. D’abord ce spectacle même, en tant que spectacle, ne peut pas être pour nous une réalité ; il est en rapport avec nous sans être nous ; tous ces lieux que nous n’occupons pas, où nous situons les objets représentés, ne sont pour nous que des lieux virtuels, ceux que nous pourrions occuper et vers lesquels le mouvement est capable de nous porter.
Ainsi, comme on l’a montré, si le propre du temps, c’est de virtualiser l’acte même afin que nous soyons capable de l’assumer et d’y participer, l’espace qui se répand autour de nous et qui dans le présent même nous livre une infinité de chemins différents dans lesquels notre mouvement peut s’engager et entre lesquels nous pouvons choisir, actualise pour ainsi dire nos possibilités. Seulement, tandis que le propre de l’acte participé, c’est toujours d’évoquer une donnée qui en est corrélative, cette donnée, c’est l’espace seul qui la fournit. Bien qu’il ne puisse être lui-même pensé que par un acte qui distingue en lui des positions et qui les rassemble, c’est-à-dire par une activité spatialisante, on peut dire qu’il se présente toujours à nous sous la forme d’une donnée et qu’il est le type et le support de toute donnée. Non point qu’il soit lui-même jamais donné isolément ; mais rien ne peut être proprement donné que ce qui est donné dans l’espace ; il est le caractère qui fait précisément que les qualités deviennent pour nous des données. Et si l’on pouvait concevoir un temps pur où notre vie se renouvellerait sans cesse sans que l’acte accompli par nous à chaque instant formât jamais spectacle devant nous, il n’y aurait point à proprement parler de donnée. L’espace et le temps figurent donc admirablement la scission et la correspondance de l’acte participé et de la donnée. Et comme le temps nous permet d’accomplir toujours des actes nouveaux et de les varier par une initiative qui recommence toujours, on comprend aussi que l’espace ne soit lui-même qu’un immense tableau où, à toute opération que nous sommes capable de faire, correspond dans le monde une qualité qui lui répond et qui est toujours originale et inimitable.
C’est la raison pour laquelle enfin le temps et l’espace nous permettent d’établir un lien entre l’intelligible et le sensible, lien qui, au lieu de les opposer en les situant dans deux mondes différents entre lesquels on ne parvient pas à établir une harmonie réelle, les rend au contraire étroitement solidaires. D’une part en effet l’intelligible exprime toujours pour nous une construction que notre esprit peut faire et cette construction, nous la réalisons toujours par un acte qui s’accomplit dans le temps, mais qui pourtant saisit son objet, dès qu’il est construit, dans une intuition intemporelle. De telle sorte que la croyance à l’éternité de l’intelligible se justifie également par la disponibilité permanente que nous avons de cet acte constructif et par la possibilité corrélative de le recommencer en tout instant et en tout lieu, c’est-à-dire en nous servant de l’espace et du temps comme des schémas généraux de la participation, indépendamment de toute forme actuelle et concrète qu’elle pourra recevoir. L’intelligible joue donc un rôle de médiateur entre la participation possible et la participation réalisée ; mais en chaque lieu, en chaque instant, là où la participation est considérée non pas comme un pouvoir abstrait, mais comme un pouvoir qui se réalise, l’intelligible se joint nécessairement au sensible qui lui correspond et qui l’achève, mais qui représente toujours par rapport à lui un surplus et ne pourra jamais s’y réduire. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que l’intelligible et le sensible, au point où ils viennent s’unir, nous permettent de faire coïncider cette infinité de répétition inséparable d’un acte de l’esprit qui peut toujours être refait et cette infinité du tout individuel qui est toujours tel ou tel, à laquelle l’esprit cherche toujours à appliquer une analyse qui ne sera jamais capable de l’épuiser.
ART. 8 : L’indivisibilité de l’Acte qui, dans le pur instant, engendre le devenir sans s’y trouver lui-même engagé, sauve la spiritualité du monde.
Toute participation présente ce caractère d’être à l’égard de l’acte pur une limitation (encore qu’il y ait beaucoup à dire sur ce point et que, jusque dans l’infini actuel, l’offre et le don qu’il fait de lui-même ne doivent pas être considérés comme un pur partage, mais comme une générosité essentielle et toujours enrichissante) et d’être à notre égard, et à l’égard du monde même que fait apparaître l’acte participé, une création. Or c’est cette participation qui fait de l’espace et du temps les conditions de sa possibilité, conditions qui ne sont pas données antérieurement à son exercice, mais qu’elle crée par son exercice même.
Dès lors, l’identité de l’acte à travers le temps et à travers l’espace nous oblige moins peut-être à détacher l’acte de l’espace et du temps qu’à le considérer comme omniprésent, c’est-à-dire comme présent toujours et partout. Et c’est parce que l’acte réside au point où l’espace et le temps s’engendrent à la fois, non pas seulement dans leur universalité abstraite, mais dans leur relation concrète, présente et vécue, que l’unité de l’acte engendre toutes les modalités de ce qui est.
Ainsi il est remarquable que l’espace et le temps nous fournissent une sorte de champ de médiations entre l’indivisibilité de l’acte pur et la pluralité infinie des aspects de l’expérience. C’est pour cela aussi que toute opération particulière semble susceptible d’être indéfiniment recommencée quand on la considère dans l’espace et le temps homogènes, alors qu’elle est toujours unique dans son ordre quand on la considère dans le hic et le nunc de son application concrète.
Il est donc bien évident que l’acte qui engendre l’espace et le temps, qui produit à la fois la multiplicité de leurs éléments et la relation qui les unit, ne peut pas être engagé lui-même dans l’espace ni le temps : il n’y engage que ses effets. Mais le devenir ne peut pas être opposé à l’être. Il lui est intérieur. Il est le moyen par lequel l’être particulier se constitue à l’intérieur de l’être total, le sillage de son action, le témoignage de l’intervalle qui sépare l’acte pur de l’acte de participation, et de l’effort progressif qui cherche à le remplir. L’être ne lui est point subordonné. C’est lui qui est subordonné à l’être. Il n’est point un être naissant et périssant à chaque instant. Il se déploie tout entier au sein même de l’être où il est l’instrument qui permet à la personnalité de se créer elle-même par une transformation incessante de son être possible en son être réalisé.
Rien de plus instructif que de méditer sur ce devenir qui n’a d’existence actuelle que dans l’instantané. C’est le signe que nous devons toujours le traverser, mais que nous ne pouvons jamais nous y établir. Seulement l’instant est en même temps la percée toujours renouvelée de notre activité participée dans le présent éternel. Ainsi c’est l’indivisibilité du pur instant qui sauve la spiritualité du monde. C’est elle qui m’interdit de coïncider avec le donné autrement que d’une manière tangentielle. Mais dans ce même instant où s’exprime ma limitation, se réalise cette activité purement spirituelle qui ressuscite le passé, anticipe l’avenir et convertit sans cesse ce que je veux en ce que je suis.