ART. 1 : L’espace et le temps sont les modes par lesquels l’intervalle se réalise, et proprement les véhicules de l’absence.
Nous voudrions entreprendre maintenant une déduction de l’espace et du temps. Au lieu de nous borner à les décrire en montrant qu’ils sont les caractères communs de toute expérience, au lieu de les poser comme les conditions formelles sans lesquelles l’expérience telle que nous l’avons sous les yeux serait impossible, nous voudrions montrer que l’espace et le temps doivent naître nécessairement comme les moyens de la participation, comme les instruments sans lesquels l’être fini ne pourrait ni prendre place dans le Tout, ni s’en distinguer, ni s’y unir, ni acquérir en lui un développement infini. S’il en est ainsi, l’espace et le temps sont les caractères constants de l’expérience de tout être fini en général, et non point seulement ces caractères de l’expérience humaine qui ne seraient que l’expression de notre constitution mentale ou de notre constitution physiologique.
En ce sens l’espace et le temps doivent nous apparaître comme les moyens sans lesquels nous ne pourrions ni poser notre liberté propre, ni concevoir l’intervalle qui nous sépare du Tout et qui nous a permis d’opposer l’un au multiple et le fini à l’infini.
Il est remarquable que les deux notions d’espace et de temps apparaissent l’une et l’autre sous la forme d’un vide qui doit être rempli. Or c’est là le sens même que nous donnons à l’intervalle. Il est même difficile d’évoquer soit l’espace, soit le temps, autrement que sous la forme d’un intervalle entre deux points ou d’un intervalle entre deux instants. C’est la matière qui remplit l’intervalle spatial et la vie qui remplit l’intervalle temporel : mais on ne peut définir l’espace et le temps que comme de purs intervalles. C’est par eux que se réalise la distinction entre les objets ou la distinction entre les événements ; plus deux objets sont distants dans l’espace, plus deux événements sont éloignés dans le temps, plus ils nous paraissent privés de communication l’un avec l’autre. Dès qu’ils se rapprochent, ils tendent à s’unir. Ainsi l’intervalle qui les sépare les met aussi en relation.
Le lieu et l’instant ne sont pas faits pour être pensés, ils sont faits pour être occupés ; et dans ce lieu et dans cet instant qui sont occupés, il semble toujours que nous ayons remporté une victoire sur l’espace et sur le temps. L’espace et le temps nous proposent des fins et par conséquent nous séparent nécessairement de la fin que nous visons. Ils nous permettent d’atteindre des fins particulières, mais en nous en proposant d’autres, sans cesse plus lointaines, qui réveillent en nous l’activité du vouloir. C’est pour cela qu’ils nous laissent toujours mécontents parce qu’il semble qu’ils nous laissent toujours séparés de l’Être, de telle sorte que nous finissons naturellement par les considérer comme une sorte d’écran qui nous le dissimule. En ouvrant ainsi devant nous un chemin à parcourir, ils nous montrent que rien ne peut nous appartenir jamais que par une action qu’il dépend de nous d’accomplir. Le temps et l’espace définissent donc l’intervalle qui sépare pour nous l’être du phénomène. Mais ce sont eux aussi qui séparent le sujet percevant de l’objet perçu et l’élan du désir de la fin désirée. L’espace et le temps sont le moyen de toutes les séparations entre les choses et entre les êtres ; mais ces séparations elles-mêmes, ils nous permettent de les franchir, soit par le mouvement, soit par la mémoire. Et dans leur liaison avec l’intervalle, on voit clairement comment l’espace et le temps ne peuvent jamais être dissociés, du moins si c’est l’espace qui sépare, bien qu’il soit formé de positions simultanées, mais précisément parce qu’il nous subordonne à la matière ; et si c’est le temps qui unit, non seulement parce qu’il permet de rapprocher les corps les uns des autres par le mouvement, mais parce que, bien qu’à l’inverse de l’espace, qui les rendait simultanés, il introduise entre eux un intervalle nouveau et plus profond, qui est celui de la succession, c’est lui encore qui le franchit par la mémoire en les délivrant de leur matérialité, et qui vainc ainsi lui-même l’intervalle qu’il a creusé.
C’est donc l’espace et le temps qui font apparaître le contraste et la relation entre la présence et l’absence, (qui ne sont que le développement même de la notion d’intervalle) et qui nous donnent, pour ainsi dire, une disposition de cet intervalle, où notre situation vis-à-vis des autres êtres est tantôt déterminée par nous et tantôt subie. Ils ne rompent pas la présence totale qui est celle de l’Acte sur lequel se fonde la participation et qui s’exprime par ce fait qu’il entre toujours de l’espace et du temps dans notre expérience. Mais ils la divisent pourtant d’une certaine manière, ou, si l’on veut, ils opposent l’une à l’autre, à l’intérieur d’une présence immuable à laquelle on ne peut pas se soustraire, une présence et une absence relatives, comme on l’a vu dans la théorie des contraires. L’espace par sa simultanéité absolue est une image de la présence totale : et c’est pour cela que les objets géométriques nous semblent des objets éternels, que les objets empiriques les plus changeants nous paraissent susceptibles d’occuper toujours le même lieu et que l’espace lui-même est pour nous comme une matière indifférente et toujours sous notre regard à laquelle nous pouvons donner sans l’altérer les figures les plus différentes ; seulement cette simultanéité et cette immutabilité de l’espace pur ne sont pas l’objet d’une expérience concrète, ce ne sont que des idées : elles ne peuvent être que pensées. Mais nous n’obtenons jamais que des simultanéités particulières qui s’excluent les unes les autres et qui ainsi donnent naissance à l’absence. Car la présence et l’absence, dans leur origine et dans leur nature proprement spirituelles, n’ont de signification que par rapport à un acte de l’attention dont l’absence exprime toujours le relâchement. L’espace et le temps sont comme une distension absolue de l’acte pur, mais qui peut toujours être surmontée. Ils sont les véhicules de l’absence plutôt que de la présence, mais c’est pour cela aussi qu’ils rendent possibles des présences disparates, qui ne se produisent elles-mêmes que dans cette coïncidence de l’instant et du point où il semble que la distinction de l’espace et du temps et leur réalité même viennent pour ainsi dire s’évanouir. Mais l’espace n’est lui-même que dissémination : il y a en lui sans doute une coprésence idéale de toutes ses parties, mais qui n’a de sens que dans une aperception de l’esprit. Le temps à son tour ne cesse d’actualiser des présences particulières ; mais elles ne s’échappent que pour qu’il puisse les introduire, grâce à la mémoire, dans l’intemporalité d’une présence totale.
ART. 2 : L’espace et le temps nous permettent de lier l’un et le multiple, l’infini et le fini.
C’est encore la liaison du temps et de l’espace qui nous permet d’opposer l’un et le multiple et de les unir. Car il n’y a pas d’autre moyen sans doute de penser le multiple que de le penser par la distinction des lieux ou la distinction des instants. Cependant il ne suffit pas de considérer qu’il y a là une simple lecture de l’expérience et que ces deux formes de multiplicité sont distinguées par nous empiriquement. Car, d’abord, elles n’en font qu’une, puisque toute multiplicité doit être énumérée, c’est-à-dire égrenée le long du temps : le multiple est un acte qui s’engage dans le temps, qui oppose sans cesse l’opération qu’il fait à celle qu’il a faite ou qu’il vient de faire ; c’est un acte à la fois continu et interrompu, c’est-à-dire qui réintègre à chaque instant dans l’unité la multiplicité qu’il fait naître. Cependant, comment peut-il être interrompu sinon parce que l’espace lui fournit précisément une pluralité de positions distinctes, comme dans toute collection concrète qui cesse d’être un tas pour devenir un nombre lorsque les éléments qui la forment peuvent être séparés par un intervalle ? Et comment l’unité de cette multiplicité pourrait-elle se réaliser si nous ne disposions que du temps où elle ne cesse de s’évanouir et de renaître. La mémoire même n’y suffirait pas puisqu’elle laisserait subsister une hétérogénéité entre ce qui a été compté et qui appartient au passé, et l’acte même par lequel je compte dans le présent ; et puisqu’elle a elle-même besoin, pour se représenter dans leur ensemble les opérations qu’elle a faites, du schéma d’une simultanéité formée de parties distinctes, c’est-à-dire du schéma d’un espace imaginé. Ce qui suffit pour montrer que la multiplicité ne peut être appréhendée que là où l’espace nous permet de l’embrasser par l’unité d’un même regard.
L’espace et le temps justifient aussi la distinction et la liaison du fini et de l’infini. Car ils nous obligent à occuper une place circonscrite à l’intérieur d’une étendue et d’une durée sans limites, mais en les dominant pourtant l’une et l’autre par la pensée, de telle sorte que nous pouvons occuper par la pensée tous les lieux et tous les instants possibles. Et ce serait une idolâtrie singulière de considérer cette double infinité comme une infinité statique, ce qui est une contradiction. Il n’y a pas d’autre infinité actuelle que celle de l’acte pur. De telle sorte que l’infinité de l’espace et du temps sont une infinité produite par nous pour ainsi dire comme un moyen de participation et destinée à montrer que, quel que soit l’horizon que nous ayons jusqu’ici embrassé, il nous reste toujours du mouvement qui nous oblige à le dépasser, sans que jamais l’Acte pur puisse cesser de nous fournir.
Il est singulièrement instructif pour la théorie de la participation d’observer que, si l’espace et le temps seuls nous permettent de nous penser nous-même comme une partie dans un Tout, ce Tout pourtant ne peut jamais être embrassé par nous, ce qui nous mettrait pour ainsi dire à son niveau et par conséquent abolirait notre propre nature de partie. Ce qui s’exprime assez bien par la nécessité à la fois de poser le Tout, c’est-à-dire de poser l’indivisibilité de l’espace et du temps, (ou de l’acte qui fonde la participation), mais en même temps de le poser comme infini, ce qui permet à l’intervalle qui nous en sépare de subsister et de laisser par conséquent à notre activité participée, c’est-à-dire à notre existence, son irréductibilité.