ART. 7 : L’unité du fini et de l’infini se réalise par la juste mesure.
L’infini exprime bien sans doute l’intervalle qui sépare l’acte pur de l’acte participé et par conséquent la condition de la participation elle-même. Mais ce n’est pas une raison pour considérer la participation sous sa forme exclusivement limitative ou négative. Car, d’une part, cet infini qui lui fait défaut lui est pourtant présent de quelque manière, comme une carrière ouverte devant elle et, d’autre part, la participation ne peut pas être considérée seulement sous l’aspect d’une quantité susceptible d’être accrue indéfiniment. Car il y a dans la manière même dont notre élan intérieur s’arrête et se circonscrit, une affirmation positive et qualitative qui témoigne de la manière même dont nous abordons la totalité du réel, dont nous nous inscrivons en lui et dont nous en prenons possession, c’est-à-dire dont nous choisissons précisément ce que nous sommes, au lieu de nous perdre, pour nous accroître sans cesse, dans une indétermination sans limites. En un sens, notre véritable progrès consiste moins à nous dilater de plus en plus qu’à nous resserrer toujours davantage sur notre propre unité.
Cette analyse montre bien le lien étroit qui existe entre le fini et l’infini. En réalité, on ne passe ni du fini à l’infini par une opération d’extension, ni de l’infini au fini par une opération de limitation. Ils s’opposent l’un à l’autre dans une expérience qui nous oblige d’abord pour actualiser l’un à faire de l’autre une puissance pure. Mais ils ne se trouvent réunis que lorsque, dans la perfection du fini, c’est la présence même de l’infini qui apparaît et qui se réalise. Alors, loin d’opposer le fini à l’infini en disant que l’infini c’est le fini dépassé et nié, il faut dire que l’infini, c’est le fini affirmé, non pas seulement comme on pourrait le croire dans sa relation extrinsèque avec les autres finis, mais encore dans sa valeur intrinsèque et dans sa perfection spécifique comme fini. La perfection inanalysable du fini témoigne non plus de l’infinité qui le dépasse, mais de l’infinité qui lui demeure présente. C’est au moment où rien ne peut s’ajouter au fini comme tel qu’il enclôt l’infini, qu’il peut être appréhendé par une intuition qui défie par sa richesse tout inventaire conceptuel. On peut dire que cet accord entre le fini et l’infini s’exprime par l’idée de la juste mesure. Cette juste mesure que nous demandons, c’est, dans chaque circonstance donnée, l’absolu mis à notre portée. Et l’on peut dire que l’infini est beaucoup moins pour nous ce qui nous dépasse et dont nous ne pourrions rechercher la possession que pour nous y dissoudre et nous y perdre, que ce qui nous comble et qui, par conséquent, à tout moment, remplit exactement notre capacité. Aussi dit-on justement que le trop est souvent moins que le moins et que l’excès de biens nous empêche de reconnaître les seuls biens qui nous appartiennent et qui sont ceux dont nous sommes capables de jouir. Car celui à qui l’infini est devenu présent n’est pas tant celui qui cherche toujours à se dépasser que celui qui est capable de se connaître, c’est-à-dire de se mesurer.
Le but de la philosophie n’est pas d’ajourner notre rencontre avec l’Être dans un avenir qui s’éloigne sans cesse, ni même dans un avenir prochain ; il est de nous permettre de réaliser cette rencontre immédiatement, c’est-à-dire toujours, ou encore à travers tout ce que nous avons sous les yeux. L’infini véritable ne se découvre point à moi dans le désir ou dans le rêve, mais dans cette démarche juste par laquelle j’accueille avec une exacte simplicité ce qui actuellement m’est donné. Et le geste le plus humble l’exprime s’il est à sa place et ne comporte aucune dissonance. Il y a un infinitisme qui n’est qu’une inquiétude de l’âme, qui nous ôte le repos et ne cesse de nous entraîner dans une course effrénée et sans but, mais il y a un autre infinitisme qui relève jusqu’à l’absolu la valeur d’un brin d’herbe ou d’un signe de la main.
Notre participation à l’acte pur s’exprime dans la perfection positive de chaque œuvre particulière, et non point dans l’effort que nous faisons pour nous dépasser sans cesse par une fuite vers l’infini où le contact et la possession du réel nous échappent toujours. Ainsi l’infini ne consiste pas à nous détourner toujours de ce que nous venons d’atteindre et à quitter sans cesse ce que nous avons pour chercher ce que nous n’avons pas et dont nous ne pouvons jamais faire que nous l’ayons ; il consiste dans le mouvement par lequel nous poussons et pénétrons sans cesse la possession de ce que nous avons, qui est inépuisable, bien qu’elle puisse être reprise ou laissée, précisément parce qu’elle est devant nous une totalité toujours offerte. Pour qu’elle remplisse toujours exactement la capacité de notre âme, pour qu’elle ne laisse en elle aucune place à l’inquiétude, au regret ou au désir, il faut qu’elle réalise à chaque instant une juste proportion entre ce qui nous est donné et ce que nous sommes capables d’accueillir.
En disant : à chaque jour suffit sa peine, nous acceptons que chaque jour l’absolu même nous devienne présent. On méprise trop souvent ceux qui se contentent de peu. Car il arrive que ce peu dont ils se contentent, ils l’agrandissent à la mesure de leur âme, tandis qu’une âme petite trouve les choses les plus grandes toujours trop petites.
C’est que la perfection consiste moins à se sentir satisfait de certaines limites que la nature nous a imposées, qu’à tracer nous-mêmes ces limites, afin de créer avec l’être total une ligne de contact, une surface de communication qui est d’autant plus subtile et d’autant plus sensible qu’elle est elle-même mieux définie.
ART. 8 : La création artistique est un exemple privilégié où l’on appréhende dans la perfection même du fini un infini présent.
Cette présence même de l’infini dans le fini auquel il donne son caractère de perfection se vérifie dans toutes les formes de la création artistique, et d’abord dans le langage poétique. Ici en effet l’expression est unique et même elle ne peut jamais être changée ; le sens, au contraire, est multiple ; on ne parviendra jamais à le délimiter, ni à l’épuiser. C’est donc dans le fini que l’art cherche à faire tenir l’infini. Et sans doute on pourrait prétendre que dans l’art ce sont les opérations mêmes que nous accomplissons qui sont finies, tandis que le sensible au contraire évoque en nous une résonance infinie. Mais cette remarque est instructive, car la finitude de nos opérations, c’est la finitude même de la participation, tandis que le sensible qu’elles évoquent, c’est la réponse même qu’elles reçoivent du Tout qui les surpasse toujours. Et ce qui est le plus remarquable, c’est que ce sensible est d’autant plus suggestif et évocateur que l’opération qui s’en empare possède elle-même un caractère plus ferme et plus distinct.
Ainsi, dans l’œuvre d’art comme partout, il y a un infini présent qui tient non pas dans le dépassement du fini, mais dans sa perfection. Et la perfection du fini, c’est cette justesse dans la proportion, cette appropriation rigoureuse aux circonstances, cette force que donne une exacte fidélité à soi-même, cette vérité spirituelle affirmée et assumée qui est ma vérité, une vérité faite mienne, trouvée et aimée, qui est à ma mesure, qui, me découvrant le monde et la place que j’y tiens, me le fait paraître toujours identique et toujours nouveau, et me donne cette force et cette joie d’inventer toujours qui est le secret même de l’acte créateur.
C’est dans la joie esthétique et peut-être dans toute joie véritable que l’on saisit le mieux ce point de rencontre du fini et de l’infini qui nous permettra de faire comprendre notre désaccord avec tous ceux qui engagent l’être tout entier dans un progrès indéfini au cours de la durée. Outre que ce progrès est lui-même un idéal qui, s’il ne comportait aucune régression s’imposerait à nous mécaniquement et abolirait notre liberté, qui ne tient à l’absolu que parce qu’elle rend possible à chaque instant non seulement un retour en arrière, mais un retour à zéro, on s’aperçoit aisément qu’il y a des moments de notre vie dont il est impossible et même impie de demander qu’ils soient dépassés, dont nous souhaitons seulement le maintien ou le renouvellement, dont le seul souvenir remplit encore d’espérance nos moments les plus vides et les plus misérables. La joie esthétique est une joie contemplative qui embrasse une possession présente, circonscrite, tout entière donnée et dont la perfection est inséparable de son caractère accompli et pour ainsi dire achevé. Le miracle de l’art, c’est qu’il met à notre portée dans le sensible même et par une suite de gestes enfermés dans une œuvre qui est maintenant sous nos yeux, une réalité qui comble en nous le désir, qui le ressuscite et qui ne l’épuise jamais. C’est pour cela que nous pouvons considérer l’œuvre d’art comme un infini donné. Mais c’est pour cela aussi qu’elle nous donne en quelque sorte la présence de l’Absolu. Elle figure admirablement nos rapports avec lui. Car lui aussi est tout entier présent ; il n’y a rien en lui qui se refuse ; il n’est pas pour nous un principe éloigné dont nous nous sommes depuis longtemps séparé, ni un idéal vers lequel nous tendons sans jamais pouvoir l’atteindre. Mais il n’est pas seulement une présence qui est devant nous et qui nous est toujours offerte comme celle de l’œuvre d’art ; il est une présence dans laquelle nous sommes nous-même inscrit, dans laquelle nous accomplissons tous nos actes et qui les accueille toujours. L’infini représente pour nous non point le terme hors d’atteinte d’une marche qui ne s’interrompt jamais, mais tous les chemins qui nous sont ouverts dans une réalité toujours présente, dont nous ne pouvons nous évader, et qui nous dévoile toute la richesse qui est en elle en réponse à toutes les sollicitations de la pensée et du vouloir.
Nul ne peut penser, sous prétexte que l’Être est partout présent, qu’il suffise du premier regard pour s’en emparer : on ne saisit ainsi que l’apparence ou le concept, et non point l’être même considéré dans son essence véritable, c’est-à-dire au point même où il naît. C’est qu’il ne se laisse point appréhender par des mains trop grossières : il ne se montre à nous que là où nous sommes capables d’accomplir un acte très pur et qui nous donne une extrême émotion parce qu’il est à la fois une genèse et une lumière. Il est admirable que l’être qui est un se dérobe aussi longtemps que son unité demeure abstraite, mais qu’il se découvre au contraire par cet acte qui nous permet de saisir l’absolu même de la différence ; et que le même être, qui est infini en même temps qu’il est un, nous échappe si nous poursuivons cet infini par une aspiration indéterminée et se livre à nous au moment même où il s’intimise, c’est-à-dire au moment où il remplit avec exactitude la capacité de notre conscience finie : il n’est pour nous le Tout, que quand il devient notre tout.