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ART. 4 : L’opposition de l’infini et du fini traduit l’action d’une liberté toujours renaissante, mais toujours engagée dans des déterminations.

Cette thèse que l’opposition entre l’infini et le fini exprime le rapport de l’acte absolu et de l’acte participé trouve une confirmation dans l’analyse de la liberté. Elle est en un sens la clef de la participation. D’abord, la liberté est bien un absolu présent qui, par l’exercice même de notre initiative, nous donne place dans l’être inconditionné. Comment cela est-il possible alors qu’elle semble engagée dans un monde de déterminations ? Mais livré à lui-même un tel monde est régi par un déterminisme inflexible ; elle ne peut se laisser prendre par lui, il faut qu’elle le surpasse en lui demeurant liée. Il faut qu’aucune de ses opérations ne puisse être intégralement expliquée par une cause qu’elle subit ou par une fin qui l’attire. Dans l’inspiration qu’elle reçoit, dans l’efficacité dont elle dispose, il faut qu’elle soit toujours au delà de ce que nous pouvons nous représenter ou de ce que nous pouvons vouloir. Elle ne se réduit jamais à aucune donnée, et les transcende toutes. Ce qui ne peut s’expliquer que si, d’une part, au lieu de trouver son origine dans quelque détermination qui la précède, elle rompt la chaîne des déterminations pour retourner jusqu’au principe dont elles dépendent toutes à la fois (ce qui se confirme par l’expérience même de cette liberté qui remet toujours tout en question et redevient toujours le premier commencement de tout ce qui est) et si, d’autre part, elle ne se laisse emprisonner par aucune fin particulière qu’elle peut atteindre, mais garde encore une puissance inemployée par laquelle elle la dépasse toujours. Ainsi, le champ infini qui s’ouvre devant la liberté créatrice et qui l’empêche de s’épuiser dans aucun objet n’est que l’expression de la source surabondante et toujours présente à laquelle elle emprunte une efficacité intarissable. C’est ce qui explique pourquoi la liberté ne chôme pas, et renaît toujours. C’est parce qu’elle est participée qu’elle traduit tout à la fois sa subordination à l’égard de l’acte pur et l’indépendance de sa propre opération par des actions toujours limitées et qui forment les étapes successives d’un progrès qui est lui-même illimité.

ART. 5 : L’infinité est l’expression de l’unité de l’être ; et les déterminations finies, au lieu de nous en laisser éternellement séparé, fixent en lui notre séjour et nous en livrent la disposition.

L’unité est identique à l’infinité sous laquelle elle se manifeste à nous dès que la participation commence à s’exercer.

On ne peut établir aucune séparation entre l’un et l’infini. C’est la double condition pour que l’un ne soit pas vide et abstrait, ce qui nous obligerait à en faire non point le sommet de l’être, mais son abolition, et pour que l’infini témoigne de son caractère indéchirable et de l’impossibilité où nous sommes de considérer aucune de ses parties autrement que dans sa relation avec toutes les autres. Mais nous pouvons dire que la participation naît de cette disjonction idéale entre l’un et l’infini, ou encore que l’infini est le visage sous lequel l’un se découvre à nous dès que la participation commence à s’exercer.

Si l’acte indivisible et sans parties ne trouve en nous qu’un exercice participé, on comprend qu’en s’accomplissant il fasse apparaître, par sa limitation même, un ensemble de déterminations particulières et qui se multiplient à mesure que cette participation devient elle-même plus étendue et plus parfaite. Ainsi l’infinité se découvre à nous non point par l’effort que nous faisons pour dilater notre propre expérience en nous éloignant toujours davantage de son origine, mais par un retour vers cette origine, qui oblige l’Absolu à s’étaler en infini pour nous permettre de mesurer à la fois la distance qui nous en sépare et la solidarité impossible à rompre que nous gardons pourtant avec lui.

Le rôle de l’infini est donc de nous rappeler sans cesse et nos limites et la possibilité pour nous de les dépasser toujours. Il nous remplit tout à la fois d’humilité et d’espérance. Mais il n’est pas un but placé devant nous et qui s’éloigne à mesure que l’on s’en approche, puisque c’est dans l’infini même que nous sommes situés. C’est lui qui nous soutient ; il est l’origine de notre sécurité ; c’est lui qui rend possibles tous nos mouvements, qui leur donne à la fois leur aisance et leur ampleur. Il n’y a pas d’infini en soi et qui serait séparé de nous par une muraille infranchissable ; mais l’infini est la manière même dont l’absolu se livre à nous si nous consentons à accomplir une démarche qui se renouvelle toujours et à laquelle la réalité ne cesse jamais de répondre.

On décrit toujours l’infini comme le signe même de notre servitude parce que nous ne parviendrons jamais à le conquérir. Il nous asservit en effet s’il nous interdit de nous contenter de ce que nous avons et nous oblige à manquer ce que nous cherchons. Alors il nous ôte l’être, au lieu de nous le donner. La conscience qui ne cesse de sortir de soi afin de se dépasser ne trouve plus son séjour ni en soi ni hors de soi. Mais le même infini au contraire nous délivre si nous le considérons non plus dans ce qu’il nous refuse, mais dans ce qu’il nous promet et dans ce qu’il nous offre. Son rôle est de ranimer sans cesse l’élan de notre âme et de lui donner toujours une carrière nouvelle. Alors, c’est toute possession finie qui enchaîne si l’on s’y arrête ; et c’est l’acte libre qui a besoin de l’infini pour se mouvoir.

Ce serait une erreur grave, un nihilisme et un suicide ontologique de penser que c’est en niant les déterminations particulières que l’on saisira le mieux l’essence de l’esprit dans l’acte même qui fait l’esprit comme tel. Le oui à un infini dont on pense qu’on ne peut l’atteindre est parfois le moyen le plus subtil de dire non à toutes les formes de l’être qui sont à notre portée. Nous ne pouvons point accepter que l’on regarde la vie comme la poursuite qui ne cesse jamais d’un objet défini d’abord comme étant hors d’atteinte : ce qui nous fait mépriser ce qui nous est donné en nous portant vers ce qui ne peut jamais l’être. C’est là nous arracher à l’être au lieu de nous y établir. C’est s’interdire même cet accroissement que l’on nous promet, puisqu’aucun accroissement n’est possible là où l’on n’a jamais rien possédé.

Seule la présence même de l’infini, qui n’est point devant nous comme une cible, mais dans lequel nous faisons notre séjour, peut nous rendre désintéressé à l’égard de toutes les déterminations particulières qui peuvent nous échapper. Car nous pouvons les manquer, mais nous ne pouvons pas perdre la source commune dont elles dépendent et qui les engendre toutes. L’infini nous montre que l’on ne s’évade pas de l’être. Mais il ne faut pas que nous ne retenions en lui que son indétermination pour nous évader de l’expérience qui nous est donnée, de la tâche que nous avons à accomplir : c’est en s’assujettissant en lui que cette expérience, que cette tâche acquièrent leur valeur propre et leur signification absolue.

ART. 6 : Le rapport de l’infini et du fini se réalise par le nombre, par le temps et l’espace, par la relation de l’identité avec la diversité, qui témoignent également de notre puissance et de notre impuissance.

Il est remarquable que l’idée de l’infini associe toujours l’idée de notre puissance à celle de notre impuissance, de ce qui nous manque et de ce que nous pouvons acquérir ; elle est donc caractéristique de la participation.

Mais il est remarquable aussi qu’elle ne se réalise que dans l’abstrait et par l’intermédiaire de la quantité. Elle est inséparable de l’idée de répétition. Nous ne parvenons à la saisir que par l’idée d’une opération que nous pouvons toujours interrompre et recommencer. De telle sorte qu’elle est liée d’une manière privilégiée au nombre, qui est tel qu’il peut toujours être accru d’une unité nouvelle. Il est donc le témoignage de l’indéfectibilité de l’acte pur qui est toujours par rapport à la participation un premier commencement et avec lequel nous pouvons toujours rompre ou reprendre le contact. Mais l’infinité n’apparaît que si nous considérons tous ces actes participés comme formant une série homogène dans laquelle ils deviennent semblables entre eux afin de pouvoir être joints, et encore une série abstraite et éventuelle dans laquelle il n’y a rien d’actuel qui soit susceptible d’être véritablement répété : car c’est dans le même absolu concret que chacun de ces actes puise, et la forme finie qu’il reçoit quand il se réalise est elle-même toujours concrète.

Il existe une liaison extrêmement étroite entre le temps et le nombre qui paraissent se conditionner mutuellement, puisque le temps implique déjà une multiplicité de moments et que nous ne pouvons compter que dans le temps. Pourtant, le temps garde à la suite de tous ces moments un caractère de continuité qui témoigne de l’unité même de l’acte dont la participation nous permet de disposer ; et, inversement, le nombre les arrache pour ainsi dire à la succession et il introduit dans le temps une discontinuité d’éternité.

De plus, la disproportion entre le fini et l’infini nous oblige à associer d’une manière plus directe l’idée de l’infini au temps qu’à l’espace. Car l’infini du temps est inséparable de l’idée d’un processus dont nous concevons facilement qu’il n’ait point de terme ; soit en arrière dans le passé, soit en avant dans l’avenir, nous continuons sans difficulté à nous engager par la pensée dans un temps dont nous sommes absent. Et nous apercevons nettement ici comment l’infini est lié à un acte de l’esprit constituant par degrés et unilinéairement une série inachevable d’objets finis qu’il se donne tour à tour. De telle sorte que l’infini atteste, semble-t-il, la puissance réelle de l’esprit lorsque nous considérons son opération, et son impuissance apparente lorsque nous considérons un objet réel qu’il se flatterait d’égaler.

C’est pour cela que l’infini dans l’espace, précisément parce que l’espace est formé de parties simultanées que nous devons, au moins idéalement, saisir toutes à la fois, ne reconquiert un sens pour nous que lorsque nous y joignons de quelque manière l’infinité dans le temps en imaginant un parcours qui dilaterait sans cesse l’horizon toujours limité que nous avons sous les yeux. Alors elle vérifie avec une clarté saisissante que le propre de la participation, comme son caractère analytique suffirait déjà à le montrer, est toujours de nous placer à mi-chemin entre un infiniment grand que nous sommes incapables d’embrasser et un infiniment petit que nous sommes incapables d’isoler.

Il y a plus : il est impossible de penser l’infinité en dehors de la diversité. Or le contraire de la diversité, c’est l’identité. Mais l’infinité, c’est précisément la diversité totale ramassée dans l’identité d’un même acte de pensée. Et l’on peut dire que, dans cette infinité, l’identité est en effet une expression de l’Acte qui, partout où il s’exerce, introduit son indécomposable unité, tandis que la diversité appartient aux modes imparfaits de la participation dont aucun pourtant ne peut être séparé de l’Acte même dont il participe. Une fois de plus, on constate que l’infinité n’appartient pas à l’Acte directement, mais seulement indirectement et par son rapport aux termes particuliers qui trouvent en lui son origine et qu’il ne cesse de multiplier.

L’infinité n’est là que pour témoigner à la fois de la liaison nécessaire de tout acte de participation avec la totalité de l’Être, qui ne mérite le nom d’infini que relativement à la participation elle-même et pour exprimer sa loi intérieure. L’Acte pur est un absolu qui ne se change en une infinité de puissance qu’à partir du moment où la participation a commencé ; cette infinité est la marque du surpassement actuel de tout acte participé ; c’est l’infinité d’une participation éventuelle et qui nous demeure toujours offerte.

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