ART. 7 : Le moi ne coïncide jamais avec lui-même et l’intervalle qui l’en sépare est exprimé par sa faculté infinie de dépassement.
La difficulté même où nous sommes de définir la nature du moi et de le saisir jamais comme un objet séparé nous montre bien la véritable nature de la participation. Nous ne rencontrons le moi nulle part : il est un être qui se forme, mais qui n’est jamais formé, qui se cherche, mais qui ne se trouve jamais. Si nous regardons du côté des objets, nous ne voyons rien de plus que notre corps au milieu du monde : nul ne consent à dire que ce corps, c’est le moi. Si nous regardons du côté de cette activité invisible qui ne fait qu’un avec la conscience de soi, nous ne trouvons en elle qu’une potentialité mystérieuse, mais qu’il dépend de nous d’actualiser, un idéal vers lequel nous ne cessons de tendre et avec lequel nous ne coïnciderons jamais.
L’être du moi est un être limité, mais qui ne veut pas rester enfermé dans ses propres limites : qu’il les sente, c’est le signe qu’il est déjà au delà. C’est donc un être qui se dépasse toujours, mais qui, dans l’effort même qu’il fait pour se dépasser, avoue les limites où il demeure retenu. Il est le rapport, ou l’instable équilibre, entre ses limites de chaque instant et sa faculté infinie de dépassement. Cette faculté de dépassement exprime l’intervalle dans lequel le moi ne cesse de se mouvoir ; et c’est le même intervalle, mais aussi le même équilibre instable entre ce que nous sommes et ce que nous voulons être, que l’on retrouve soit dans l’opposition entre notre nature individuelle, ou notre caractère, et cette législation universelle et rationnelle à laquelle nous essayons de le soumettre, — soit dans l’opposition entre cette vie purement extérieure que nous menons presque toujours (et dans laquelle nous cédons aux sollicitations soit du corps, soit de la société), et cette parfaite intériorité à nous-même que nous poursuivons sans fin et qui n’est pour nous qu’un idéal toujours lointain et toujours menacé.
L’activité propre du moi appelle nécessairement l’idée d’un intervalle à l’intérieur duquel elle joue. Cet intervalle mesure le champ où elle s’exerce, lui permet de tracer les chemins où elle s’engage et d’allier à l’initiative qu’elle met en jeu une contrainte qui la limite et qu’elle subit. C’est dans cet intervalle que se nouent toutes les relations qu’elle a avec le monde et que se forme le monde même où elle vit. La réalité concrète de cet intervalle s’accuse en nous par l’écart qui sépare ce que nous désirons de ce que nous avons. Et l’on peut dire que l’être nous devient présent non pas au moment où le désir cesse, mais au moment où le désir coïncide avec l’objet du désir. C’est dans cette rencontre que se produit l’acte qui nous donne l’être. Enfin cet intervalle est mesuré par le temps, c’est-à-dire par le chemin même qui nous est donné entre les deux limites de la naissance et de la mort, et qui nous permet de faire un certain usage de l’être que nous avons reçu en lui imprimant la marque de tout ce que nous avons choisi. C’est le temps qui, en introduisant le retard dans notre vie, creuse cette triple distance entre le fini et l’infini, l’idée et l’être, l’absence et la présence, qui est la condition même de toute participation.
ART. 8 : L’intervalle quantitatif qui sépare l’individu du Tout ne prend une valeur concrète que par l’intervalle qualitatif qui sépare chaque individu de son essence ou de sa vocation.
Il y a dans le problème de la participation une ambiguïté essentielle qu’il importe de dissiper. Car nous pensons presque toujours que l’intervalle qui sépare l’Acte pur de l’acte participé est d’ordre exclusivement quantitatif. Dès lors il nous semble que le propre de la participation, c’est de marquer nos limites, mais aussi de les repousser sans cesse : il lui suffit de s’accroître toujours, elle doit s’engager dans un progrès qui va jusqu’à l’infini. C’est là un aspect de la participation que l’on ne veut pas méconnaître, mais qui pourtant a un caractère abstrait, schématique, et qui exprime seulement, pour ainsi dire, la possibilité de la participation telle qu’en droit elle est offerte à tous. Elle offre pour les différentes consciences un terrain de comparaison qui permet d’établir entre elles des rangs, ce qui lui donne une sorte de séduction. Mais la participation quantitative évoque seulement la dilatation de notre action phénoménale à travers l’espace et le temps. Or nous savons bien que la valeur métaphysique de la participation consiste non point dans son étendue, mais dans sa profondeur. Chacun de nous sent qu’il y a beaucoup de vanité dans cet accroissement indéfini de notre puissance sur les choses ou sur les idées, qui risque de nous éloigner toujours davantage de notre essence véritable. Cette extension continue de la participation n’a de sens que si elle est une occasion qui chaque fois nous oblige à accomplir le repliement sur soi qui nous rend à nous-même. En ce sens, notre faculté d’intériorisation est proportionnelle à notre risque de divertissement. La fin que les hommes poursuivent n’est point la même pour tous : chaque individu cherche une possession de lui-même absolument originale et qui est l’expression de sa vocation spirituelle. On a raison de vouloir dépasser toujours ses propres limites. Mais il faut distinguer entre les limites de l’existence qui nous est donnée et celles de l’essence que nous cherchons à acquérir. C’est dans l’intervalle qui les sépare que notre activité possède une efficacité véritable. Il arrive que notre vie soit manquée, faute pour nous d’avoir su reconnaître la destinée à laquelle nous étions appelés, faute d’avoir su nous enfermer assez rigoureusement dans les limites de nos puissances et d’avoir su réaliser tout l’être qu’elles enveloppaient.
Ce n’est pas dans le rêve de l’infini, ni même dans l’aspiration indéterminée qui nous porte vers lui, que l’absolu se révèle à nous, mais dans la manière dont nous savons circonscrire l’être que nous sommes et pousser jusqu’au dernier point la vocation qui nous est assignée : en ce sens, c’est souvent l’étroitesse qui est la richesse véritable et la fidélité à soi qui est la véritable fidélité à Dieu. On comprend alors pourquoi c’est dans la saisie de ses déterminations particulières que se réalise le mieux notre union avec l’Être total, et pourquoi c’est dans l’exact accomplissement de nos tâches limitées que notre participation à l’Acte pur est la plus parfaite. Notre communication avec l’infini s’exprime par la perfection de notre action en chaque point. L’infini nous engage dans une série d’essais qui n’a point de terme, mais ces essais tendent toujours eux-mêmes, comme on le voit dans l’œuvre d’art, à la possession actuelle d’un objet qui les intègre tous, qui nous donne une satisfaction dernière et qui, sans arrêter le mouvement de l’imagination, lui donne, à l’intérieur de ses propres bornes, un aliment pourtant inépuisable. La participation quantitative ouvre devant nous les voies communes qui permettent à chacun de nous d’obtenir avec l’Être une coïncidence unique et qualitative d’où toute différence de grandeur s’est retirée. Ce qui se trouve suffisamment justifié par l’intervalle qui sépare la pensée mathématique de la réalité sensible, le mouvement de son produit, et, dans la création artistique, la technique la plus savante de la plus humble réussite.
Ainsi la marque véritable de la participation ne réside point dans l’apparition d’une infinité quantitative à l’intérieur de laquelle notre esprit s’engagerait pour obtenir un accroissement sans mesure. Car l’infinité quantitative exprime bien sous une forme symbolique la loi de la participation qui, en joignant mon être particulier à l’Être total, me met en rapport avec une réalité qui ne cesse de me fournir ; mais, à la considérer isolément, il semble qu’elle m’oblige moins encore à me chercher qu’à me fuir, qu’elle m’empêche de rien posséder en me laissant toujours également éloigné d’un bien que je poursuis et qui m’échappe toujours. Elle exprime le progrès de la participation, mais non point sa valeur concrète et individuelle : celle-ci ne se réalise que par la qualité, qui est corrélative de la quantité et qui lui donne à elle-même un contenu et une signification.
Il n’y a que l’acte accompli par tel individu, en tel lieu et à tel moment, qui soit un acte réel. Mais alors, il fait toujours surgir du réel une forme de participation unique et incomparable qui ne doit pas être évaluée seulement selon la grandeur, mais selon la proportion, la mesure et la justesse. Il y a peut-être dans notre vie des sommets qui ne peuvent pas être dépassés. La qualité est dans l’ordre objectif ce que la vocation est dans l’ordre subjectif. Il existe un absolu de l’individualité, un dernier terme dans l’actualisation de ses puissances propres qui est, si l’on peut dire, sa perfection. Chacune de nos démarches réelles en demeure séparée par un intervalle qui lui donne précisément son élan et son jeu.
ART. 9 : Chaque être essaie de franchir, sans y parvenir jamais tout à fait, l’intervalle entre l’être et l’avoir.
On a souvent essayé pendant ces dernières années, aussi bien en Allemagne qu’en France, de pénétrer la relation entre être et avoir. Ces deux auxiliaires qui gouvernent notre langue et notre pensée expriment peut-être tous les objets auxquels nous pouvons prétendre. Et l’on n’a pas de peine à montrer que les hommes les plus profonds ne se préoccupent que d’être et les plus légers que d’avoir. Pourquoi, sinon pour cette première raison que je ne suis rien sinon ce que je suis capable de me faire, de telle sorte que l’être est souverainement exigeant puisqu’il m’oblige à mettre en jeu toute mon activité, au lieu que l’avoir, c’est ce que je reçois, c’est ce qui me permet de disposer de certains biens par lesquels j’accrois sans cesse ma possibilité d’être affecté, ce qui limite mon ambition à la recherche d’un objet capable d’agir sur moi ; et pour cette seconde raison aussi, c’est que mon être est invisible et me réduit à mes rapports avec moi-même et avec Dieu, tandis que mon avoir est une apparence que je puis faire éclater à tous les yeux et par laquelle la réalité de ce que je suis, même si intérieurement elle m’échappe, devient manifeste pour tous ceux qui m’entourent ?
Cependant la participation empêche que les rapports de l’être et de l’avoir soient seulement des rapports d’opposition. Car ce que je suis, c’est-à-dire l’acte par lequel je ne cesse de m’accomplir moi-même, ne se distinguerait pas de l’acte divin, s’il ne rencontrait pas une matière qui le limite et dans laquelle je détermine mes propres attributs. Mais de ces attributs, dirai-je que je les suis, ou dirai-je que je les possède ? Au delà, nous sentons bien que la relation de possession avec ce qui nous entoure est susceptible de se distendre et de devenir de plus en plus lâche, mais qu’il n’y a rien en droit qui puisse lui échapper. Mais, loin de pouvoir dissocier ce que je suis de ce que j’ai, ne faut-il pas dire que, si l’acte par lequel je me crée moi-même est un acte participé, il en résulte que mon être est précisément mon avoir ? Pourtant ce serait là une illusion nouvelle dans laquelle il importe de ne pas tomber. Je ne suis pas véritablement ce que j’ai, mais je suis le regard de désir et l’opération de consentement par lesquels je me l’attribue. On ne possède jamais que soi, c’est-à-dire l’acte que l’on fait ; et la chose n’est pas l’objet de la possession, mais le moyen qui rend possible l’acte même de posséder. C’est ce qui explique pourquoi il est si difficile de posséder et que les plus riches souvent ne possèdent rien, pourquoi je ne possède véritablement aucun bien matériel, mais seulement l’appropriation que je m’en fais. C’est pour cela aussi que je choisis ce que je possède et que posséder n’est point exclure, puisqu’il n’est jamais question de la chose, mais seulement d’un acte que j’accomplis et qui ne peut empêcher le vôtre ni en tenir lieu. C’est pour cela enfin que le spirituel qui renonce à tous les biens devient aussi maître de tous, c’est-à-dire de l’opération même qui les produit : on voit bien alors que pour lui la possession et l’être s’accompagnent ; de même que c’est au moment où il ne songe à rien retenir que tout lui semble donné, c’est au moment où il réalise le sacrifice personnel de l’être du Moi que l’être du Tout lui est uni.
Mon être réside seulement dans l’acte même que j’accomplis. Et Dieu qui n’est qu’être est aussi sans avoir. Mais l’avoir est inséparable du moi qui ne parvient jamais à devenir un soi véritable ; alors il se retourne vers son être fini qui est toujours pour lui jusqu’à un certain point un objet dont il veut qu’il lui appartienne ; il soutient avec le monde entier des relations qui sont jusqu’à un certain point des relations d’extériorité et qui lui permettront de faire de ce monde même sa propriété.