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ART. 5 : L’intervalle suscite toujours des couples de contraires, dont l’un possède toujours un privilège positif et n’appelle l’autre que par sa limitation, comme on le voit dans les couples de la nécessité et de la liberté ou de l’acte et de la donnée.

On ne manquera pas de considérer l’inégalité qui existe entre les deux contraires que l’on associe en différents couples. Il y en a toujours un qui possède par rapport à l’autre une priorité positive et l’autre en est toujours en quelque sorte la négation, ce qu’il est facile de justifier par des exemples. Mais si l’un de ces deux termes possède toujours par rapport à l’autre un invincible ascendant, c’est parce que leur opposition se réalise toujours au sein d’un terme plus haut à l’intérieur duquel naît l’intervalle qui les sépare et qui est nécessaire à leur jeu. En cela consiste le secret de la participation.

Ainsi nous pouvons opposer l’une à l’autre la liberté et la nécessité, qui n’ont de sens que l’une par rapport à l’autre, la liberté étant elle-même le terme premier, puisque nous avons sans doute une expérience de la liberté et que la nécessité ne peut être définie que par négation, comme ce qui ne peut ni être, ni être conçu autrement qu’il n’est. La liberté au contraire se trouve toujours liée à l’option et à la possibilité. Or c’est dans l’intervalle qui sépare les deux termes de ce couple que s’exerce l’activité qui nous est propre. Mais il est évident que ce couple lui-même n’a de sens que par rapport à un Acte suprême dont la liberté tient tout ce qu’il y a de positif en elle, auquel pourtant elle ne fait que participer, ce qui fait qu’elle appelle son contraire, à savoir la nécessité, comme condition et expression à la fois de son opération. C’est cette limitation introduite jusque dans ma liberté même qui en fait un libre arbitre, c’est-à-dire une faculté capable d’opter entre une liberté pure vers laquelle elle cherche toujours à s’élever et une nécessité qui menace de l’asservir et à laquelle elle risque toujours de succomber. Cependant l’Acte suprême dont nous parlons ici surmonte à la fois la liberté et la nécessité : au lieu d’être la synthèse qui les unit, il est plutôt le principe qui fonde leur opposition. Car il est une liberté parfaite qui trouve en elle-même l’unique origine de ce qu’elle est ou de ce qu’elle fait, mais qui ne peut pas connaître ces imperfections dans la connaissance et ces hésitations dans la décision inséparables d’une liberté d’option : de telle sorte qu’au lieu de s’opposer à la nécessité, il coïncide avec elle dans l’indivisible unité d’une spontanéité spirituelle.

Il est facile de voir que nous pouvons opposer de la même manière l’acte à la donnée en montrant que ces deux termes sont corrélatifs, mais que l’acte possède une priorité puisqu’il n’y a de donnée que par lui. Et pourtant cette opposition ne se réalise que par un Acte qui ne comporte aucune limitation, auquel ne répond aucune donnée et qui rend possibles à la fois l’acte participé et la donnée qui lui est corrélative. Dans le couple formé par l’activité et la passivité, la passivité est subordonnée à l’activité, puisqu’on peut dire de la passivité qu’elle est une non-activité, une activité limitée et interrompue, mais non point de l’activité qu’elle est une négation de la passivité ou une moindre passivité, ce qui ne suffirait pas à engendrer l’activité, sinon dans la mesure où, en niant la négation qui est inséparable de cette passivité, on fait apparaître justement l’affirmation primitive sans laquelle la première négation n’aurait pas pu être. Cela montre suffisamment que l’opposition de la passivité et de l’activité se produit elle-même au sein d’une activité supérieure aux deux termes du couple et dans laquelle elles se déterminent et s’opposent. La passivité est donc toujours seconde, mais elle ne l’est par rapport à l’activité avec laquelle elle forme couple que parce que toutes les deux le sont d’abord par rapport à une activité participable qui surpasse l’activité participée. Ainsi, c’est parce que l’opposition de l’acte de participation et de la donnée donne au premier de ces termes un privilège de droit sur le second à l’intérieur même du couple que nous pouvons considérer l’Acte pur comme un absolu qui épuise la totalité même de l’être, qui est au-dessus de la participation et qui en fournit toutes les conditions.

ART. 6 : Dans les couples de l’un et du multiple, de l’universel et du particulier, de la présence et de l’absence, il y a aussi un privilège positif de l’un, de l’universel et de la présence.

De même nous posons toujours le couple de l’un et du multiple où les deux termes se déterminent l’un par rapport à l’autre. Mais l’un possède une prééminence par rapport au multiple, qui est le non-un ; c’est l’un, si l’on veut, qui est l’affirmation puisqu’il est l’acte de l’esprit, et le multiple la négation puisqu’il ne cesse de nous fuir aussi longtemps que l’un ne l’a pas ressaisi, par exemple en le comptant, en en faisant un nombre. Mais poser cet un, qui est le contraire du multiple, c’est donc se référer à un Un qui contient en lui les deux contraires, soit que le multiple soit obtenu par division de l’un et atteste sa richesse, soit qu’il soit obtenu par multiplication et atteste sa fécondité. La division fait apparaître le multiple dans l’un comme la réalité même qui le remplit, comme l’infinité qu’il contient en puissance ; et la multiplication est la même opération mais considérée dans son développement plutôt que dans son principe : pas plus que l’autre elle n’abolit l’un qui la produit et ne pose dans le multiple aucun terme nouveau sans l’enfermer avec ceux qui le précèdent dans l’unité d’un nombre, c’est-à-dire dans sa propre unité, dont le multiple témoigne toujours, puisqu’il ne réussit point à lui échapper.

Il est remarquable que la connaissance elle-même se présente toujours à nos yeux sous la forme d’une opposition entre l’universel et le particulier. Ici l’universel possède encore une sorte de privilège puisqu’il exprime l’unité même de notre esprit ; aussi on comprend que l’universel ait été considéré comme l’objet propre de la connaissance, que le particulier lui fasse échec et que nous cherchions toujours à l’y réduire. Si tout acte de l’esprit présente nécessairement un caractère d’universalité, nous pouvons dire que le particulier, c’est précisément sa négation, c’est-à-dire le non-universel. Pourtant, dans l’opposition de l’universel et du particulier, l’universel est lui-même toujours abstrait et c’est le particulier qui est concret. Aussi peut-on les considérer l’un et l’autre comme la scission d’un Universel concret qui les comprend tous les deux et qui, au moment même où la participation commence, ne nous permet précisément de saisir l’universel que sous la forme d’une puissance pure, ou d’une catégorie, dont la simple application ne suffit pas à nous donner la présence du réel, et le concret sous la forme d’un particulier qui ne peut être, semble-t-il, que donné, qui résiste aux entreprises de la pensée et ne cesse de les limiter.

On rencontrera les mêmes caractères enfin dans l’opposition de la présence et de l’absence. Car il est évident que la présence et l’absence ne peuvent être pensées que par leur corrélation. Mais nul ne doutera que ce ne soit la présence qui est positive, même si elle se révèle à nous avec une acuité particulière quand l’absence tout à coup cesse ; et nul ne peut mettre en doute que c’est l’absence qui est sentie comme une non-présence. Mais il est remarquable que toute absence est nécessairement absence de quelque chose. Autrement, elle ne se distinguerait pas du néant. Nous ne pourrions même pas en parler. Non seulement le sentiment de l’absence est lui-même présent, mais l’objet absent est lui-même présent de quelque manière soit par l’idée qui nous le représente, soit par l’appel qui nous porte vers lui, soit par le vide qu’il nous fait éprouver, soit par le besoin que nous en avons ou le simple malaise que cette absence même nous donne. C’est donc le signe que cette absence elle-même n’est qu’une forme particulière de la présence, une présence insuffisante et mécontente d’elle-même qui cherche à en susciter une autre qui lui manque. Nous ne pouvons pas avoir l’expérience d’une absence véritable et absolue. Nous passons sans cesse d’une présence à une autre, et c’est la première que nous appelons absence lorsque c’est l’autre que nous désirons. Mais ce sont là des déterminations opposées d’une Présence absolue et qui ignore l’absence, à l’intérieur de laquelle les présences particulières sont toutes comprises bien qu’elles paraissent s’exclure d’une certaine manière, comme la présence du désir exclut la présence de la chose et peut être nommée à son égard une absence.

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