ART. 7 : La liberté est un retour à zéro.
Ce qu’il y a d’admirable dans l’exercice de la liberté, c’est qu’il y a en elle le Tout et le Rien et que c’est pour cela que nous sentons en elle le passage du néant à l’être. Elle n’est rien ; elle est même un incessant retour à zéro. De là l’aspect négatif de cette liberté qui ne se laisse ni déterminer ni enclore par aucune des formes de l’être qui sont déjà réalisées, qui rompt avec le passé, qui veut être toujours un premier commencement et jamais une suite, et qui fait que tout être qui l’exerce rejette loin de lui l’habitude et le souvenir pour se placer toujours à l’origine même de ce qu’il veut être, comme si toute sa vie d’hier n’était qu’une chaîne dont il pouvait se délivrer et qu’il lui suffisait de l’oublier pour l’abolir. Le sens de toutes les démarches de purification, c’est de nous ramener ainsi vers ce pur exercice de la liberté d’où notre être ne cesse de renaître. C’est donc parce que la liberté nous sépare du monde déjà fait, c’est parce qu’elle n’est point elle-même un objet, qu’elle s’évanouit aux yeux de tous ceux qui cherchent à la saisir : il est naturel alors qu’ils ne trouvent rien. L’observation objective ne nous révèlera jamais que des choses déjà faites et l’ordre implacable qui les unit.
C’est pourtant de ce Rien que nous voyons tout sortir, la représentation que nous nous faisons du monde aussi bien que les modifications que notre volonté lui impose. Si la liberté est un retour à zéro, c’est à un zéro actif et créateur qui n’est rien de plus que la puissance même d’agir et de créer considérée dans son absolue pureté. Ainsi la conscience que nous avons de notre liberté en train de s’exercer, c’est la conscience même que nous prenons de l’action créatrice, en tant que nous acceptons d’y participer.
La liberté, qui n’est pas un objet, est donc un affranchissement perpétuel à l’égard de la tutelle de l’objet, un retour à ce zéro de la puissance pure qui, à chaque instant, assume à nouveau l’œuvre de la création. Il n’y a pas d’homme qui ne se réveille le matin prêt à recommencer sa vie tout entière au lieu de la continuer. Ambition illusoire si elle nous fait oublier que nous devons la continuer aussi, c’est-à-dire accepter les conditions de la participation. Mais alors elle met entre nos mains l’univers entier comme possible et comme disponible.
ART. 8 : La liberté est la disposition du oui et du non.
C’est la disposition du oui et du non qui constitue pour nous l’essence de la liberté, et c’est aussi dans cette disposition que réside à la fois notre absolu propre et notre participation à l’Acte absolu : notre absolu propre, puisque nous sommes ici dans le réduit secret où nul ne peut s’introduire ni choisir à notre place et où ce que nous choisissons, c’est nous-même, non point l’être que nous étions et qui s’abolit, mais celui que nous allons être, — et la participation à l’Acte absolu, puisqu’il s’agit ici seulement d’une option qui, par la possibilité de dire oui, nous inscrit dans l’Être grâce à une démarche qui nous est propre et, par la possibilité de dire non, semble nous en retirer, bien que ce soit encore une manière de s’y inscrire que d’accomplir cet acte qui consiste à dire non. La liberté qui met dans notre âme le oui et le non à la fois est donc en nous un pouvoir proprement divin. Seulement, le pouvoir créateur n’est rien de plus que le pouvoir de dire oui, tandis que notre liberté ne manifeste son indépendance que par le pouvoir qu’elle a de se refuser à l’être même qui lui est proposé et par conséquent de se retourner contre sa propre origine. On n’en tirera pas cette conséquence que le pouvoir de dire oui et non est situé, dans l’ordre de l’indépendance et de la liberté, au-dessus du simple pouvoir de dire oui. Car il est facile de voir que ce non lui-même n’est qu’un autre oui, un oui pour ainsi dire limité et restreint à la participation coupée du principe même dont elle dépend, et que ce non témoigne de son impuissance puisqu’il ne réussit pas à nous retirer l’être que nous avons reçu et que nous acceptons encore dans l’acte même qui le nie. La générosité du don surpasse ici toujours l’ingratitude du refus. Ainsi ce pouvoir même de dire oui ou non qui est le pouvoir de donner ou de refuser son assentiment, montre bien qu’il y a en lui une subordination, non pas sans doute en ce qui concerne l’option même qu’il est capable de faire, mais en ce qui concerne l’objet même de cette option. Non point que cet objet soit déjà donné avant que cette option soit réalisée ; mais il est pourtant un possible inclus dans l’acte éternel que l’option même dégage comme possible avant de l’actualiser.
Dans le non le plus radical, il y a encore un vouloir singulièrement positif, un vouloir de notre être particulier et séparé, qui accepterait d’abolir le monde et sa propre existence dans le monde plutôt que de ne pas poser cette existence même comme absolument suffisante. Curieuse contradiction qui nous conduit à exiger du relatif lui-même qu’il se convertisse en absolu, en refusant le seul moyen qui permette cette conversion, qui est de le regarder comme y participant.
Quelle que soit la limitation apparente de la liberté, il suffit qu’elle nous mette en présence d’un absolu dans le pouvoir qu’elle a de donner le oui ou le non pour que notre être, notre connaissance et notre bonheur dépendent de nous, bien que nous ne puissions toujours produire ce que nous voulons, c’est-à-dire en réalité conformer l’univers au caprice de nos désirs. La puissance qui nous appartient est à la fois plus subtile et plus profonde. Car l’Acte pur, qui est partout présent, nous est toujours présent aussi. C’est lui qui donne à notre esprit le pouvoir qu’il a de régler notre attention et de la diriger. Et, dans le monde qui est devant elle, il dépend d’elle que nous ne manquions jamais à la lumière qui nous est donnée, à l’appel qui nous est fait, à l’occasion qui nous est offerte.
En tant que la liberté est une participation à l’absolu, l’absolu est présent en elle ; et il l’est en effet dans le oui et le non qu’elle est capable de donner. Mais son pouvoir même de dire non montre qu’elle peut elle-même s’enchaîner, introduire en elle la contradiction en cherchant à refuser l’être par un acte de négation qui pourtant lui donne son être propre, ou se laisser séduire par l’apparence et la passion, c’est-à-dire préférer sa limitation à son pur exercice.
On peut dire sans doute de la liberté qu’elle est l’intériorité parfaite et qu’elle est même le fondement de toute intériorité, puisque toute passivité suppose, au moins dans quelque mesure, un agent extérieur à nous et qui nous limite. Cependant il y a à cet égard une grande différence entre l’Acte absolu, auquel il n’y a rien qui soit extérieur, de telle sorte que l’initiative et l’efficacité dont disposent les libertés particulières, viennent encore de lui, et chacune de ces libertés, qui n’est intérieure à elle-même que par l’option qu’elle fait, mais qui suppose elle-même une oscillation ininterrompue soit entre la raison et la passion, soit entre la grâce et la nécessité.
ART. 9 : Ce sont les conditions de la participation qui obligent la liberté à prendre la forme du libre arbitre.
On comprend très bien que la liberté humaine ait toujours trouvé des adversaires malgré l’évidente clarté du mot, malgré le témoignage constant de la conscience en sa faveur, malgré cette revendication constante de la liberté sociale qui, chez ses partisans les plus zélés, coïncide souvent, par un curieux paradoxe, avec la négation même de la liberté intérieure. C’est que la liberté ne peut pas être donnée, mais seulement les conditions qui permettent de la manifester. Ces conditions peuvent être réalisées, bien que tous les individus demeurent esclaves. Cependant nier la liberté, c’est se plaindre de ne pas posséder un pouvoir sans limites : or elle nous permet seulement de faire pénétrer notre action dans un monde qui la déborde, et par suite elle nous oblige à composer toujours avec la nécessité. Elle dispose de certaines puissances qu’elle trouve à l’intérieur de nous, de certains objets qu’elle trouve devant nous. Aussi se manifeste-t-elle toujours comme une option : nous ne la reconnaissons que sous la forme du libre arbitre, de telle sorte qu’au sens strict, la liberté, c’est-à-dire la parfaite indépendance, serait la marque de l’Acte pur, au lieu que le libre arbitre serait la marque d’un être particulier engagé dans le monde de la pluralité, qui se trouve toujours en présence d’autres êtres dont il faut qu’il se distingue, en présence de différents partis dont l’un deviendra le sien.
Non point que ces partis soient autant d’objets déjà donnés avant que la liberté s’exerce, puisque le propre de la liberté c’est d’abord de les faire naître, c’est-à-dire d’en dégager la possibilité par un acte de pensée, ni que le libre arbitre possède, dans la sphère même où il agit, un caractère absolument créateur, puisqu’il réside seulement dans un consentement qui ne peut pas être forcé. En effet le libre arbitre, par sa liaison avec certaines conditions qui lui sont imposées, avec certains motifs et certaines fins qui lui sont toujours proposées, met clairement en lumière son caractère participé. Et cette participation éclate d’autant mieux lorsqu’on observe qu’il n’entre jamais en jeu sous la forme d’un choix à réaliser entre des possibles qui seraient sur le même plan. Le choix est solidaire de la valeur : il n’est intelligible que par une hiérarchie que nous établissons entre des valeurs différentes. Et le propre du choix, c’est de créer la valeur et de la reconnaître tout à la fois. Nous rencontrerons même ici son origine en même temps que son véritable critère. Car nous savons tous que le libre arbitre ne s’exerce pas selon un ordre d’option horizontal, mais selon un ordre de préférence vertical : et cet ordre vertical, chacun de nous en fait l’expérience, selon que son activité spirituelle s’exerce d’une manière plus parfaite et plus pure, ou qu’il s’abandonne davantage à la passivité et au corps.