ART. 6 : La participation n’est pas l’appartenance statique à un Tout dont on fait partie, mais la coopération dynamique à un idéal que l’on ne cesse de promouvoir.
Le mot de participation est employé parfois pour distinguer par exemple l’appartenance à un tout, la possibilité pour tout individu d’être rangé à l’intérieur d’une classe ou d’un groupe. C’est là, si l’on peut dire, le rapport de chaque être et de son concept, à condition de prendre le concept seulement dans son extension ; mais cette participation est encore statique et nominale. Elle n’est que le signe de la participation véritable qui est dynamique et réelle, et par laquelle chaque être est considéré, moins encore dans son rapport avec la compréhension de son concept à laquelle il faudrait qu’il ajoutât pour être, que dans son rapport avec une idée qui le dépasse, qui est pour lui un idéal qu’il ne cessera jamais de mettre en œuvre et qu’il n’achèvera jamais de réaliser.
Le langage fait bien la distinction entre cette participation purement extérieure et apparente, qui déjà semble nous créer des obligations, bien que nous ne les remplissions pas toujours, et cette participation réelle, affective, active, qui éveille notre attention, notre émotion et nos mouvements et qui est une présence coopérante. Participer ou ne pas participer, c’est dans ce choix bien plutôt que dans l’alternative être ou ne pas être que réside l’exercice de notre liberté et la disposition de nous-même.
On voit donc que, s’il y a une diversité innombrable de formes de la participation, on peut dire qu’elles constituent une hiérarchie : au plus bas degré on trouve cette participation subie qui est celle de la nature, au-dessus et comme degré intermédiaire on trouve cette participation transmise et enseignée qui est celle de la société humaine, au degré le plus haut on trouve la participation véritable qui est participation à l’esprit, qui réside toujours dans l’acte d’une liberté, qui s’exprime toujours par une invention et qui ne cesse de promouvoir à la fois la nature et la société. Elles n’étaient là d’abord que comme un ensemble de moyens qui m’étaient fournis, de signes qui m’étaient adressés et d’appels qui m’étaient faits : mais ces moyens, il fallait les mettre en œuvre, ces signes, il fallait les reconnaître, ces appels, il fallait y répondre. Tout dépend pour moi alors beaucoup moins de ce qu’ils ont été que de ce que j’aurai su leur faire dire. Quelles que soient les conditions matérielles qui nous sont proposées, nous fixons toujours notre place à l’intérieur de l’Être absolu par le plan de conscience où nous acceptons de vivre. La nature et la société expriment cette liaison empirique avec le Tout qui fait de nous une partie de ce Tout et semble nous soumettre à sa loi. Mais être une partie du Tout, ce n’est pas en être participant : il n’y a de participation véritable que par l’esprit, qui renverse notre relation avec la nature et la société et qui les soumet à sa loi. A ce moment la valeur naît en introduisant dans le monde ces fins voulues et préférées qui donnent à la nature et à la société elle-même leur signification et leur raison d’être.
ART. 7 : La participation ajoute toujours à ce que nous sommes sans rien ajouter à l’acte infini dont elle dépend.
Le miracle de la participation, c’est qu’elle nous permet de comprendre comment, sans ajouter rien à l’infini en acte dont elle tient tout ce qu’elle peut nous faire acquérir, elle ajoute pourtant sans cesse à nous-même. Dans l’infini en acte, elle trace le sillon indéfini de tous les devenirs temporels. Le participant est pour ainsi dire reçu dans la source même de toute participation sans que cette source subisse aucun accroissement, ce qui est la marque même de sa transcendance.
La participation est donc toujours un « plus », c’est-à-dire une création par rapport à tous les modes participants de l’existence, mais non point par rapport à cette origine même de toute création, dont l’essence est précisément de leur fournir éternellement les ressources qui leur permettent à la fois de naître et de s’accroître. Chacun de nous exerce une fonction qu’il est seul à pouvoir remplir et par laquelle il constitue son être propre. Mais dans cette perspective qui est la sienne, il enveloppe et met en œuvre l’activité même du Tout selon sa capacité et sa vocation particulières. De telle sorte que le même Tout ne cesse de se suffire et de suffire en même temps à ces existences qui sont en lui, et qui, bien que chacune l’exprime d’une certaine manière, ne cessent pourtant de se multiplier et de s’augmenter.
Aussi n’est-il pas contradictoire de constater qu’aucun être ne peut assumer la responsabilité de lui-même sans assumer du même coup la responsabilité de l’humanité tout entière et du monde tout entier. Et l’on peut dire de la participation qu’elle est toujours totale, à la fois par l’acte même où elle puise et qui lui reste toujours indivisiblement présent, par le monde dans lequel elle agit et dont la moindre de ses interventions modifie la contexture et par son retentissement sur la solidarité même qui l’unit à toutes les autres consciences. La création du monde, c’est la possibilité même qui est donnée à chaque conscience de changer l’état du monde qui est un état périssable, mais grâce auquel elle détermine son être éternel et le lien éternel qui l’unit à toutes les autres consciences.
L’acte présente cette double propriété de traduire ce que nous sommes et de manière si parfaite que cet acte se confond avec notre être même, et de nous porter au delà de ce que nous sommes, c’est-à-dire, en apparence, vers un objet ou une fin, et, en réalité, vers un acte toujours plus parfait. Ainsi il n’y a rien dans tout ce qu’elle nous donne qui ne doive être découvert et reçu, bien que cela ne puisse l’être que par un acte qui dépend toujours de nous. Et si nous pensons parfois avoir affaire à une création personnelle, soit dans la science, soit dans l’art, soit dans la conduite, il convient alors d’être méfiant, car c’est le signe que cette action dont nous sommes si fiers est un artifice et qu’elle n’a pas trouvé dans l’Être cette juste insertion et ce parfait équilibre qui lui donnent toujours un caractère de nécessité et pour ainsi dire d’éternité.
ART. 8 : La participation n’a point pour idéal l’extinction de la partie dans le Tout, mais la formation d’une société spirituelle des parties entre elles et avec le Tout.
Tous les êtres sentent assez nettement ce qui leur manque et l’ambition qui est en eux de l’obtenir. Ce qui montre bien qu’ils acceptent de considérer l’essence de leur vie comme résidant dans un acte de participation capable de se poursuivre indéfiniment. Mais ce serait une grave erreur de penser qu’il s’agit pour nous d’étendre sans mesure cette participation de manière à embrasser et à égaler un jour le Tout où nous sommes placés. Peut-on dire même que c’est là l’idéal vers lequel chacun aspire sans que jamais il puisse espérer l’atteindre ? La participation ainsi définie ne serait qu’un égoïsme monstrueux, dans lequel notre regard se fixerait seulement sur ce que nous pouvons acquérir, et non point sur une Valeur suprême à laquelle nous sommes prêts à tout subordonner, même si elle exige de notre part le sacrifice. On ne peut nous proposer comme idéal ce désert d’une solitude toute puissante où nous ne sentirions que la détresse d’un effort expirant dans un triomphe inutile.
Mais la participation est tout autre chose. Elle n’anéantit pas la distance qui sépare la partie du Tout, puisque cette distance est nécessaire à son propre jeu. Elle maintient entre la partie et le Tout une dualité et une communion de tous les instants. En un sens elle accroît leur indépendance pour accroître leur interaction, le Tout étant inépuisable dans la générosité du don qu’il ne cesse de faire de lui-même, la partie étant infatigable dans sa puissance d’acceptation et de coopération. C’est ce que le panthéisme n’a point vu et qui est l’origine de toutes ses erreurs. Il fallait faire du Tout une Liberté, et non point une Substance, pour que la participation devînt la naissance d’une autre liberté, pour que le rapport du Tout et de la partie devînt le rapport de la liberté divine et de la nôtre et pour que, en se rapprochant de plus en plus de Dieu, chaque être, au lieu de s’anéantir, sentît croître son initiative plus encore que sa richesse.
La participation fonde mon autonomie au lieu de l’abolir, parce qu’elle est toujours une participation à l’autonomie parfaite. Mais cette autonomie n’a de sens que si, étant la même partout, elle n’est pourtant point une abstraction, c’est-à-dire si elle est mise en œuvre par des personnes distinctes et qui, par le même acte indivisible, s’affirment à la fois comme distinctes et comme unies. Et si le secret de chaque être particulier réside dans le dialogue intérieur qu’il entretient avec Dieu par un acte de foi personnel, le secret de Dieu consiste dans ce dialogue créateur par lequel il appelle sans cesse à l’existence d’autres êtres libres qui, au lieu de limiter sa puissance, en témoignent.
Le propre de la participation, c’est de nous permettre, non pas seulement de concevoir, mais d’éprouver et de mettre en œuvre une relation de tous les instants qui unit le moi en tant que réalité créée au moi en tant qu’il détient une parcelle de l’activité créatrice.