Aller au contenu

ART. 4 : L’Acte est la source intemporelle de toutes les déterminations temporelles qui sont les moyens de la participation.

Si l’Acte est le sommet de la réalité, il lui est omniprésent et la domine toujours. Ce n’est que d’une manière arbitraire, ce n’est que par rapport à nous et pour nous accommoder aux conditions de l’existence temporelle, c’est-à-dire de la participation, que nous le considérons soit comme le principe d’où elle dépend, soit comme la fin vers laquelle elle tend dans une démarche de libération progressive. Et si nous pensons qu’il est l’un et l’autre à la fois, c’est parce qu’il est éternel, de telle sorte qu’il est toujours pour nous à la fois une source et un idéal. Ainsi nous sommes bien loin de mettre au fond des choses une volonté aveugle que nous pourrions transformer en conscience libre par l’usage même que nous en faisons, mais nous pensons que notre conscience, dès qu’elle s’exerce, fait la découverte d’une activité spirituelle à laquelle elle participe, bien que d’une manière toujours inégale, et qui se voile et s’obscurcit selon les intermittences mêmes de son attention.

Il n’y a rien de plus dans l’Acte qu’une efficacité absolue, une puissance opératoire pure. Seulement cette efficacité est toujours présente et cette puissance toujours exercée. Et ces caractères ne peuvent naturellement nous apparaître que dans la participation : mais alors ils témoignent toujours de la liaison entre nos démarches particulières et le Tout où elles sont appelées à prendre place ; et c’est lui encore qui fait éclater entre toutes les formes de l’être l’ordre et le rythme, les correspondances et les compensations, et qui ne cesse d’éclairer notre intelligence et d’instruire notre volonté.

Seule l’opposition du non-être et de l’être nous permet de réaliser la nature même de l’acte, qui est pour ainsi dire le passage éternel de l’un à l’autre. En ce sens, c’est la pensée de ce qui n’est pas qui, comme le veut Eckart, nous fait ressembler à Dieu. La difficulté est sans doute de considérer l’acte comme une génération intemporelle. Mais toute génération doit l’être, elle n’engage dans le temps que la suite de ses effets entre lesquels nous pouvons bien introduire une distinction que nous appelons celle de la cause et de l’effet, mais qui laisse en dehors d’elle la causalité véritable, c’est-à-dire l’efficacité créatrice. Celle-ci précisément ne peut produire qu’elle-même. Toute succession empirique représente le sillage qu’elle laisse, dans la mesure même où elle est participée. Les distinctions que nous faisons en disant qu’elle est cause de soi et qui sont nécessaires au langage ne sont pas destinées à altérer sa parfaite unité, mais au contraire à la traduire.

Le propre de l’acte n’est pas seulement, comme il est vrai, d’abolir la conscience du temps, ou de réaliser la transition entre les moments de la succession, c’est de resserrer dans un présent intemporel et qui, à l’égard du temps, recommence toujours, l’origine commune de tous les événements qui se produisent dans le temps : ce sont les événements en se répandant dans le temps qui font éclater son unité plénière et sans dimensions.

L’erreur la plus grave que je puisse commettre est celle qui consisterait à regarder l’Être comme la somme infinie des déterminations, alors qu’il en est seulement la source.

Aussi, quelle que soit la richesse des déterminations qui puissent m’être données, elles ne peuvent jamais être regardées par moi comme une fin, mais comme un simple moyen. J’ai souvent l’illusion que je n’ai rien de plus à désirer et à vouloir que leur accroissement indéfini. Mais nous savons bien à quel point cette poursuite est décevante, puisqu’elle cherche sans cesse à posséder davantage, que rien ne lui est donné qui ne lui échappe, et que le but vers lequel elle tend est toujours à une distance infinie. Mais, si ces déterminations ne sont elles-mêmes que des moyens, nous ne souffrirons pas de les voir disparaître après qu’elles ont servi, car elles sont destinées seulement à nous permettre de prendre possession d’une manière toujours plus pure et plus parfaite de cet acte intérieur qui nous fait être, et qui exige que nous produisions toujours quelque nouvelle détermination, mais sans songer jamais à en retenir aucune.

ART. 5 : L’Acte pur ne peut paraître indifférent et insensible que parce qu’il est le principe suprême de toutes les différences et de toutes les préférences.

La difficulté de la participation réside en ceci — et l’on peut dire que tout homme qui l’aura comprise l’aura déjà surmontée — c’est que l’acte même, étant parfait en soi et infini seulement par rapport à nous, étant par conséquent incapable de subir aucun accroissement, aucune diminution, aucune altération puisqu’il est la souveraine raison d’être de tout ce qui peut être, doit demeurer identique à lui-même quelles que soient les démarches de la liberté et la variété des modes de la participation. Car il ne faut pas oublier que toutes ces opérations ne sont pas seulement suspendues à lui, mais qu’elles se produisent en lui et par lui, bien qu’elles ne produisent en lui aucune division, ni aucun trouble. Bien plus, chaque être crée par cette participation non seulement son développement propre, mais une vue sur le monde, c’est-à-dire un monde qui n’affecte point l’Acte même qui lui permet de naître et qui le porte en lui pour ainsi dire sans le subir. Ainsi toutes les perspectives que tous les êtres prennent sur le même objet changent sans cesse, bien qu’elles ne changent rien à l’objet lui-même : il les porte pourtant en lui comme la condition de leur possibilité et de leur accord.

La participation ne cesse de multiplier et de diversifier à l’infini les formes particulières de l’être, par développement personnel et enrichissement mutuel, sans qu’elle ajoute rien à l’Être lui-même. Elle fait éclater la fécondité de l’Être, mais ne la promet pas. C’est de l’Être que tous les êtres tiennent ce qu’ils sont ; et c’est se placer à un point de vue anthropomorphique que de croire que l’être que nous recevons accroît la perfection de l’Être pur. Celui-ci n’est point une somme.

Il est vain de vouloir nous demander d’établir une distinction entre ce qu’il était avant et après la participation, car cet avant et cet après n’ont de sens que par rapport à nous. Il ne faut pas dire qu’il ignore la participation, mais qu’elle est tout entière en lui comme dans sa condition suréminente. Il nous appelle à jouir de lui-même sans que nous puissions restreindre ni accroître cet infini toujours actuel. C’est le monde qui change sans cesse, qui devient plus abondant ou plus déficient, plus harmonieux ou plus disparate, plus ordonné ou plus chaotique selon les démarches de notre activité participée. Toutes ces démarches se produisent à l’intérieur de l’être total. Or le temps est en lui, et non point lui dans le temps. Le progrès est donc aussi en lui, mais ne l’affecte pas. Et le monde, le temps, le progrès, les existences particulières se produisent dans l’Être total sans faire en lui aucune ride.

Dira-t-on alors de l’acte pur qu’il est insensible et indifférent comme le Dieu d’Aristote ? Ce serait là une vue singulièrement insuffisante et tirée d’une analogie purement humaine : l’acte pur est souverainement impartial, non point parce qu’il est insensible, mais parce qu’il porte en lui toutes les valeurs auxquelles les hommes deviennent sensibles d’une manière préférentielle ; il porte en lui toutes les différences qu’ils opposent entre elles du fait même de leur limitation. Il est la toute-positivité, c’est-à-dire le principe qui permet à toutes les préférences de se former, à toutes les différences d’apparaître. Et si l’on disait qu’il ne choisit pas entre elles et que les choix que font les individus par une démarche de leur liberté sont pour lui comme s’ils n’étaient pas, nous répondrions que c’est là le transformer en un tout matériel et statique obtenu par une simple addition de tous les modes particuliers, et qui n’est plus considéré comme l’acte vivant et le principe spirituel qui fonde à la fois leur possibilité et leur hiérarchie. Nous ne dirons point sans doute que ces choix l’affectent, puisque ce serait introduire en lui les caractères de la passivité humaine et par conséquent lui ôter le caractère même d’Acte pur que nous lui avons attribué : on pourrait pourtant garder tous ces mots pour ne pas rompre sa solidarité avec l’acte participé et même aller jusqu’à dire que cet Acte, loin de se définir comme insensibilité et comme indifférence, est le principe qui sensibilise et qui différencie, c’est-à-dire l’Intérêt suprême, le Choix suprême ou la Préférence absolue, que tous les intérêts, tous les choix, toutes les préférences que l’on observe dans le monde ne peuvent ni limiter ni changer, bien que ce soit lui qui, chaque fois, soit non point la mesure abstraite, mais l’arbitre personnel de leur vérité et de leur efficacité. La perversité et les souffrances du démon viennent précisément de ce qu’il fait perpétuellement effort pour produire une tristesse de Dieu et, si l’on peut dire, un doute et un découragement à l’égard de sa pure efficacité créatrice, au lieu que, si l’on parle d’une tristesse de Dieu, il s’agit seulement de cette tristesse sur le démon, qui est positive et non pas négative, et qui ne fait qu’un avec la surabondance de sa générosité dans le secours qu’il ne cesse de prêter à toutes les créatures. Chacun de nous fait l’expérience que tel est aussi l’effet de la méchanceté et de la jalousie sur un cœur pur.

Que l’on ne dise donc plus que l’Être absolu nous demeure étranger comme le Dieu d’Aristote, puisque tout ce que nous sommes, c’est lui qui l’est et le fait en nous, c’est lui qui nous anime et qui nous aime et qui s’aime en nous, et puisqu’il ne se trouve en nous, dans cet être dont nous disposons, que l’être même qu’il nous a donné.

Supprimer le surlignage