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ART. 6 : L’intimité réside là où j’agis et non point là où je pâtis.

Il est difficile de définir la véritable nature de l’intimité. Je suis, dira-t-on, là où je sens, et plus particulièrement là où je souffre : la souffrance est le seul lieu du monde où ma présence ne puisse être récusée. Pourtant je sais bien que je ne suis pas identique à ma souffrance, puisque je me l’attribue, et même je me l’attribue dans la mesure où j’éprouve mes propres limites, où je reconnais mon impuissance, de la passivité dans mon vouloir, et mon assujettissement à l’égard de certaines actions extérieures dont je ne suis pas maître. Cette souffrance n’est point, si l’on peut dire, la partie positive de moi-même ; je la reconnais comme mienne, mais non point comme moi, puisque le moi ne cesse au contraire de la repousser, puisqu’il cherche sans cesse à l’expulser. C’est que l’intimité malgré les apparences n’est point là où je pâtis, mais là où j’agis. Ici, dans l’action elle-même, si je considère ce qui en elle est proprement acte et non point matière, objet, effet ou fin, c’est-à-dire l’adhésion intérieure que je donne, l’engagement intérieur que je prends, cette démarche secrète qui n’existe qu’en moi et par moi, je suis tout entier intime à moi-même ; il n’y a rien qui non seulement ne soit mien, mais même qui ne soit moi. Il n’y a point un moi qui existe d’abord, et qui produirait l’acte à un certain moment par un déclenchement mystérieux ; il n’y a rien avant cet acte même qui mérite le nom de moi ; et c’est parce qu’il le fait être et qu’il le produit qu’il ne fait qu’un avec lui.

Quand on affirme que la douleur est le cœur même de l’intimité, on ne voit pas qu’elle n’est pourtant ma douleur que par l’acte même qui la fait mienne, qu’elle le devient par l’appropriation. Elle est la marque d’un être en moi qui est en train de se faire ; et que je ne puisse pas la renier, cela ne prouve pas qu’elle n’exige de moi un acte par lequel je l’assume et qui prend sans doute une forme très différente chez le voluptueux et chez le stoïque. Dira-t-on qu’au-dessous de cet acte lui-même, il y a la réalité propre de la douleur qui est la même chez tous les deux ? Mais cette réalité à son tour ne fait qu’un avec l’acte par lequel je l’éprouve et je la sens. Et qui oserait le séparer de l’acte par lequel je l’assume ?

ART. 7 : Je ne pénètre dans l’intimité de l’être que par le succès et non point par l’échec.

Il arrive trop souvent que nous considérions l’intimité comme l’effet d’un choc qui ébranle notre sensibilité, et nous avons tant de goût pour de tels ébranlements que nous passons notre vie à en chercher de nouveaux, qui soient toujours plus inattendus et plus vifs. Mais l’intimité véritable exclut au contraire le choc et l’ébranlement : elle suppose seulement un repliement sur soi et sur l’origine de soi, une tranquillité et un silence dans lesquels nous ne cessons de naître à nous-même et où les événements extérieurs, au lieu d’être des sollicitations qui nous pressent, sont comme des réponses qui d’avance étaient presque attendues. Ainsi les uns demandent tout au dehors ; ils veulent que le dehors produise tout en eux ; les autres paraissent résorber le dehors dans le dedans, de telle sorte qu’il paraît de la même nature que le dedans et qu’au moment où il se montre, il n’en est que l’épanouissement.

Seulement je ne parviens pas du premier coup à cette existence triomphante qui est le privilège de l’activité pure. Je n’entre dans le monde que douloureusement, car je suis un mélange d’activité et de passivité. J’émerge à chaque instant non point du néant, mais de la possibilité ; et cette possibilité risque à chaque instant d’être ensevelie ou de retomber dans le jeu aveugle des effets et des causes. Je ne la domine, je ne la convertis en un moyen d’affranchissement que grâce à un effort qui me coûte, et c’est au point même où je souffre, où je fais effort que je puis être tenté de situer mon existence toujours misérable et toujours militante : mais il est facile de voir que ce que je prends ici pour le moi, ce sont les résistances même qu’il rencontre et qui l’empêchent d’être, qu’il n’aspire lui-même qu’à se délivrer de cet état, au lieu de s’y complaire, qu’il réside tout entier dans cette humble activité qu’il exerce à travers mille tribulations, mais qui n’est que le prélude d’une activité plus parfaite. La douleur, l’effort, l’obstacle, l’objet sont les marques de mon individualité et de ma limitation. Mais c’est une mauvaise méthode que celle qui consiste à dire que je suis là où précisément je cesse d’être : à l’intérieur de ces limites, il y a une positivité que l’on néglige pour fixer sur celles-ci un regard chargé d’anxiété et de tendresse. Cependant je pénètre dans l’être par le succès de mon activité et non point par son échec, par l’acte que je réussis à accomplir et non point par la barrière qu’il n’est pas parvenu à franchir encore. Je rencontre l’être en moi dans l’exercice même d’un acte tout à la fois intellectuel et volontaire qui témoigne de ma liberté et qui précisément pour cette raison, c’est-à-dire parce qu’il est capable de fléchir, parce qu’il est susceptible de degrés, parce qu’il peut changer de sens, est seul en état de rendre compte, malgré l’univocité de l’être, des formes les plus variées de la participation.

ART. 8 : La valeur de la vie réside dans la vigueur avec laquelle on sait distinguer le soi de l’acte, du phénomène, qui n’est que par rapport à soi.

En se considérant soi-même comme un spectateur pur, on s’expose à ne trouver l’être ni dans le moi qui le cherche au dehors ni dans ce dehors qui n’est qu’une apparence pour le moi. Au contraire, si nous acceptons d’abord d’opposer à l’être que nous voyons l’être que nous sommes, cet être que nous sommes deviendra aussitôt non point un être qui regarde, mais un être qui se fait, et nous ne considérerons pas non plus comme réel l’objet regardé, mais seulement l’opération intérieure par laquelle il se fait. Au cours de la vie, nous ne faisons jamais rien de plus que d’essayer de distinguer en nous ce qui est soi et constitue l’essence et ce qui n’est que par rapport à soi et constitue l’apparence soit des choses soit de nous-même. L’acuité de notre vie, sa valeur dépendent de la rigueur avec laquelle nous sommes capables d’opérer cette distinction. Il arrive que ce Soi de l’Acte sans lequel nous n’avons pas de moi véritable et qui toujours nous sollicite nous trouve pour ainsi dire sans réponse. De telle sorte que nous passons notre vie à nous divertir de vivre, en nous intéressant exclusivement à des objets, par exemple à notre corps, qui, au lieu de posséder par eux-mêmes une existence propre, tiennent leur existence, leur signification de ce Soi de l’univers que souvent ils nous dissimulent, alors qu’ils doivent être justement les instruments qui nous permettent d’y pénétrer. Rien n’est en soi que ce qui peut dire moi, et tous les sujets peuvent dire moi sans se détacher du même Soi, comme ils peuvent dire qu’ils sont sans rompre l’unité du même être. Et comme ils font tous partie de l’être total, ils participent tous à l’intimité du Soi absolu, ils ne se séparent jamais d’elle, bien qu’ils se séparent les uns des autres ; à mesure qu’ils pénètrent plus profondément en eux-mêmes, ils pénètrent plus profondément en elle. C’est par elle et à travers elle qu’ils communiquent les uns avec les autres, et jamais directement. De telle sorte que l’intimité du moi nous sépare de l’intimité de tout autre moi dans la mesure où il y a dans l’un et dans l’autre de la limitation et de l’extériorité, et elle nous en rapproche dans la mesure où elle est une intimité plus parfaite et plus pure. Il y a donc un Soi absolu qui se constitue dans le même Acte par lequel il permet à chaque moi de se poser lui-même dans cette relation double et unique qu’il soutient avec lui-même et avec les autres « moi ». Le monde n’apparaît que comme la condition et l’expression par laquelle toutes ces relations se réalisent. On le voit bien dans l’amour qui nous permet de saisir la nature de l’acte sous sa forme la plus vivante et la plus concrète : il n’abolit pas la matière, mais lui donne une signification puisqu’il en fait son véhicule ; il n’abolit pas les êtres particuliers, mais il en fait les agents d’une union mutuelle par laquelle ils fondent leur existence et la dépassent en même temps. Il nous rend véritablement membres les uns des autres, mais la pudeur persiste par laquelle je sépare moins mon intimité de l’intimité d’autrui que mon extériorité de son intimité ou réciproquement.

Dès lors on comprendra facilement que, dès que je commence à m’approprier quelque chose, je subordonne en moi l’acte à la chose : j’accomplis par conséquent une démarche de séparation qui, constituant le moi propre par la propriété même qu’il revendique, rompt sa relation à la fois avec l’unité de l’Acte dont il dépend et avec les autres consciences qu’il exclut de cette même participation qu’il vient de faire sienne. Il faut que je n’aie rien et même que je ne sois rien pour retrouver en moi l’intimité infinie et obtenir une communication réelle avec tous les autres êtres, dans la mesure où ils consentent de leur côté au même dépouillement.

On peut dire que la vie philosophique et la vie de l’esprit commencent au moment où j’accomplis cette conversion difficile, mais nécessaire, par laquelle, cessant d’appeler l’être ce que je rejette hors de moi comme objet, j’appelle être ce à quoi je participe du dedans, c’est-à-dire cette subjectivité qui me permet de dire moi. Et c’est l’univocité de l’être qui m’oblige à poser l’existence d’une subjectivité universelle sans laquelle je ne serais rien.

ART. 9 : C’est dans l’intimité de l’acte que nous découvrons les raisons des choses et faisons coïncider ce que nous sommes et ce que nous voulons.

Il n’y a en réalité que l’acte qui puisse être considéré comme présentant au cours de ma vie un sérieux essentiel ; il éveille au fond même de l’être une puissance cachée dont il fait la substance de mon propre moi, auquel il donne d’emblée une valeur ontologique et une dignité créatrice. Dès qu’il s’exerce, tout le reste du monde est lié au moi et n’a plus de sens que pour moi. Et on pourrait dire que l’intimité se forme dans ce pouvoir même que j’ai de rattacher à moi par l’acte même que j’accomplis ce qui n’est pas moi, mais qui aussitôt devient mien.

Si l’intimité pure se confond avec un acte accompli en nous et par nous, on comprend sans peine pourquoi cet acte fonde notre existence propre en même temps que celle du monde et pourquoi il introduit dans la totalité du réel l’intelligibilité et le sens. En quoi consiste cet acte en effet sinon dans la démarche personnelle par laquelle nous substituons toujours à ce qui nous est donné l’opération par laquelle nous nous le donnons, de telle sorte qu’il n’y a point d’objet qui, au lieu d’apparaître comme un obstacle inerte et aveugle contre lequel nous nous heurtons, ne se révèle à nous dans la relation vivante qui l’unit soit à nous soit aux autres objets, et qui ne nous découvre du même coup à la fois sa raison et sa valeur ? L’acte est un engagement intérieur par lequel le sujet s’oblige à comprendre les choses, c’est-à-dire à substituer aux choses elles-mêmes les raisons qui les font être ce qu’elles sont ; mais ces raisons n’existent évidemment qu’en nous et pour nous, et on voit sans peine que celui qui refuse de les chercher et d’y conformer sa conduite les chasse aussi de sa propre vie, de telle sorte que le monde redevient pour lui un pur chaos dominé par une nécessité qui lui demeure étrangère. Le propre de l’acte au contraire, c’est d’être une justification du réel par laquelle nous acceptons courageusement de prendre place au milieu de lui et par conséquent aussi d’en assumer la responsabilité : ce qui n’est possible que par une collaboration constante avec lui qui nous oblige à l’embrasser par la double opération de l’entendement et du vouloir, c’est-à-dire à expliquer tout ce qui nous est donné, même le mal, mais en consacrant toutes nos forces à y ajouter et à le réformer. Cette double opération est subordonnée d’abord à un consentement à être qui, au lieu d’être une abdication et un abandon, est toujours une charge que nous revendiquons : c’est dans l’intimité de l’acte que l’être nous révèle la profondeur de son essence perpétuellement naissante à la fois comme une exigence et comme un appel que nous laissons souvent sans réponse ; accomplir cet acte par lequel nous nous donnons l’être à nous-même, c’est indivisiblement comprendre, aimer, vouloir et faire. Ces mots désignent des aspects différents du même acte, mais qui ne peuvent pas être dissociés ; et nous avons choisi parmi eux, comme l’usage nous y autorise, le mot vouloir, pour représenter la totalité de l’acte, puisqu’il n’y a pas de vouloir véritable sans que nous comprenions, sans que nous aimions, sans que nous mettions en œuvre ce que nous voulons ; aussi avons-nous montré que nous n’appréhendons l’être qu’au moment même où nous le voulons, qu’il faut vouloir que les choses soient ce qu’elles sont, qu’il règne entre elles l’ordre même que nous y voyons, et que cet ordre soit le produit de notre esprit afin qu’il puisse devenir l’instrument dont nous avons besoin pour changer l’état du monde en réalisant la destinée qui nous est propre. Il y a une solidarité étroite entre l’être et le devoir-être : ce n’est pas en tournant le dos à l’être, mais en pénétrant jusqu’à sa racine qu’on découvre le rôle que l’on y joue, et qui se présente toujours à nous sous la double forme du devoir-être, et du devoir d’être. Et l’on peut dire que tous ceux qui refusent au réel leur ratification, ne repoussent pas seulement les conditions sans lesquelles ni ce refus ni leur propre volonté d’autre chose ne seraient possibles ; on craint qu’ils ne confondent l’être avec l’apparence et qu’ils ne considèrent le devoir-être que comme un rêve irréel et impuissant. Ils n’ont point fait encore cette conversion qui, en nous obligeant à reconnaître la solidarité de l’être tout entier et à l’accepter tout entier pour y engager notre vie, nous conduit à en découvrir la présence dans cet acte tout intime auquel nous participons, et qui, selon les modes différents de la participation, produit tous les aspects du monde qui ne cessent de nous être donnés et que nous ne cessons de modifier.

Chercher l’être, c’est donc chercher en soi cet exercice d’une activité sans défaillance, qui est tout à la fois désir d’elle-même et lumière jaillissante, qui, au lieu d’être considérée comme absolument indéterminée, est le principe de toutes ces déterminations par lesquelles elle ne cesse à la fois de se réaliser et de se posséder. Ces déterminations font, il est vrai, de chaque être un être limité : seulement, au lieu de limiter l’être total, elles expriment précisément son essence, qui est d’être l’acte par lequel il se fait, grâce au don infini et généreux de lui-même, qui permet à tous les êtres de se faire à leur tour par une opération personnelle, mais qui ne peut l’être que dans la mesure où chacun reconnaît dans la puissance même dont il dispose un don qui lui est fait et qu’il accepte de mettre en œuvre. C’est dire que le moi est obligé de surpasser sans cesse tout ce qui est en lui acquisition et nature, qu’il remet toujours en question tout ce qu’il a, qu’il ne se crée lui-même et ne devient une personne que par un dépouillement intérieur qui l’oblige à coïncider dans l’intimité du Soi pur avec l’acte par lequel l’Être absolu se veut lui-même éternellement. C’est dire que je ne puis obtenir cette existence personnelle qui me permet d’être moi-même qu’en pénétrant dans cette intimité parfaite qui est celle d’un être hors duquel il n’y a rien et dont l’essence même est, en se donnant à lui-même l’existence, de me permettre aussi de me la donner. Nous savons bien qu’il n’y a point pour nous d’autre ambition métaphysique que d’atteindre ce point dépourvu de toute épaisseur où aucune distinction ne subsiste plus entre être et agir, entre ce que nous voulons et ce que nous sommes.

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