ART. 10 : L’Acte est à la fois une personne et le foyer de toute existence personnelle.
Si l’Acte présente le caractère d’une initiative incapable de défaillir, et si c’est parce qu’il possède cette initiative qu’il garde toujours une parfaite unité, alors on comprend facilement qu’il faut lui accorder les caractères mêmes par lesquels nous définissons la personne, puisqu’il est ce par quoi nous pouvons tout nous attribuer, et ce qui ne peut être attribué à rien. On peut dire en ce sens qu’il réunit en lui toutes les propriétés que nous répartissons entre les différents sens du mot sujet : sujet grammatical, sujet logique, sujet psychologique, sujet métaphysique.
Mais il est en un sens le contraire d’une force, qui est toujours aveugle, et qui, selon l’ampleur même des effets qui doivent lui être attribués, reste toujours le témoignage de ce qui à chaque instant dans le monde échappe à la spiritualité. L’acte n’a point de force ; il rend toute force inutile puisque précisément il se donne à tout instant tout ce qu’il est ; la force, c’est si l’on veut l’acte arraché à lui-même, dépersonnalisé, et produisant l’un des changements visibles qui constituent pour nous l’extériorité.
Au contraire l’Acte n’est pas seulement une personne, mais il est le foyer de toute existence personnelle. Que l’on ne dise pas que ce foyer de l’existence personnelle exclut les caractères de la personne véritable, qui doit se distinguer de toutes les autres personnes, et se constitue à travers les relations vivantes qu’elle ne cesse de soutenir avec celles-ci. Car c’est le propre de l’acte pur de ne pouvoir être confondu avec aucun acte participé précisément parce qu’il lui est présent et ne cesse de le rendre possible, mais de telle sorte qu’il y a entre eux un aller et un retour, un circuit ininterrompu qui fait que l’un ne cesse d’offrir son efficacité et l’autre d’y puiser et de la mettre en œuvre. Si nous accordons plus facilement l’existence personnelle à d’autres êtres limités comme nous qu’à l’Être, tout entier intérieur à lui-même, qui fonde l’intériorité de chacun d’eux et de tous, c’est parce que ces autres êtres nous ressemblent, que nous pouvons nous les représenter, qu’ils sont liés à un corps comme nous, de telle sorte que nous conjecturons en eux une expérience comparable à la nôtre, au lieu que dans l’expérience qui nous est propre, nous oublions que l’acte qui nous fait être exprime précisément la pureté et la perfection de cet être personnel auquel nous n’accédons jamais nous-même tout à fait.
On n’acceptera même point cette thèse, que l’on a voulu accréditer quelquefois, que cet être qui est capable de fonder la réalité autonome de toutes les personnes n’en est pas une et qu’il est pour ainsi dire une super-personne, car, outre le caractère peu intelligible de ce terme, on craint qu’il y ait en lui plus de négation que d’affirmation.
On ne se laissera pas séduire non plus par cette autre thèse que l’acte pur n’a pas un caractère personnel, mais qu’il se réalise par la pluralité infinie des personnes, car c’est le propre de toute personne, même imparfaite et limitée, de se constituer non point en s’enfermant à l’intérieur d’elle-même, mais en appelant à l’existence, hors d’elle et autour d’elle, d’autres personnes avec lesquelles elle forme une société spirituelle qui est une création ininterrompue dans laquelle aucune ne se lasse de donner ni de recevoir.
ART. 11 : L’individu ne reçoit la dignité de la personne que de l’acte universel qui la lui donne.
On est tenté de dire de l’acte tout à la fois qu’il est essentiellement personnel et radicalement impersonnel. Car nous disons qu’il est personnel parce que, dès qu’il entre en jeu, nous voyons apparaître cette unité, cette intériorité, cette initiative, cette responsabilité et cette assomption de soi par soi qui sont les caractères par lesquels l’acte se définit, et qu’il est impersonnel, non seulement parce que sa totalité et sa perfection semblent abolir toutes les déterminations particulières qui, étant inséparables de l’existence individuelle, forment le support en nous de la personnalité elle-même, mais encore parce que, dans l’expérience que nous prenons de l’acte, au moment où nous l’exerçons, nous croyons souvent n’avoir affaire qu’à une efficacité anonyme qui ne devient précisément personnelle qu’en nous et par le consentement même que nous lui donnons.
Mais cette contradiction entre les conditions idéales de l’existence personnelle, que l’acte est seul capable de fournir, et ses conditions proprement empiriques que nous ne trouvons qu’en nous, doit être surmontée. Car l’Acte ne peut point fonder notre vie personnelle et être en même temps au-dessous d’elle. L’existence individuelle peut être une condition de la personne, elle n’en est pas un élément, puisque la personne n’apparaît en nous que lorsque l’individu est surpassé. Et il n’est pas vrai de dire que c’est à un acte d’abord impersonnel que nous donnons la dignité de la personne au moment même où nous le rendons nôtre ; car le rendre nôtre, c’est nous élever au-dessus de toutes les propriétés de notre nature, de tous nos états momentanés ; c’est nous rendre sien. De telle sorte que, si la personne nous paraît toujours inséparable des limitations au milieu desquelles elle se réalise en nous, nous oublions pourtant qu’elle ne naît point comme personne de ces limitations elles-mêmes, mais au contraire de leur surpassement, c’est-à-dire de cet acte auquel, lorsque nous le considérions sous une forme séparée, nous refusions ce caractère personnel qu’il devrait, par un étrange paradoxe, pouvoir conférer sans le posséder. C’est qu’un acte ne peut être saisi que par celui même qui l’accomplit ; nous ne le saisissons donc qu’en nous. Ainsi nous sommes portés à l’enfermer dans nos propres limites en méconnaissant que nous ne sommes une personne qu’au point même où nous nous identifions avec lui et non pas au point où nous lui opposons des barrières. C’est pour cela qu’aucun de nous n’est tout à fait une personne.
Il serait paradoxal d’accorder le caractère de la personne à l’individu, au moment même où il s’élève jusqu’à l’universel et de le refuser à l’universel qui précisément le lui donne. Et si on allègue que la personnalité se forme par le rapport même qui les unit, on répondra que cela est vrai sans doute, mais à condition qu’au sein même de ce rapport la personnalité n’éclate pas moins dans la participation proposée que dans la participation consentie.
Le propre de la personne, c’est, loin de se confondre avec l’individu, de relier l’individuel à l’universel, soit que l’individu soit lui-même soumis à une loi universelle, soit, ce qui revient au même, qu’il assume la responsabilité de l’universel. La liaison de l’individuel et de l’universel ne peut se faire que par l’intermédiaire de la moralité : aussi a-t-on pu montrer qu’elle est en nous l’expression même du devoir. Si par conséquent l’individu ne devient une personne que dans la mesure où il rend vivant en lui un principe qu’il accepte, mais qui le dépasse, c’est que ce principe n’est point lui-même abstrait, mais qu’il est une vie à laquelle le moi participe.
Et si l’on s’aperçoit que toute activité par laquelle notre existence personnelle se fonde est une activité reçue, mais que nous devons exercer comme nôtre, on n’a le choix qu’entre deux alternatives : car il faut ou bien que nous lui donnions le caractère de la personnalité au moment où nous la recevons en nous, ce qui laisse entendre que nous étions déjà antérieurement une personne, ou bien il faut qu’elle nous introduise dans l’existence personnelle en nous faisant participer à ce pouvoir de se faire qu’elle exerce elle-même éternellement. Et cette seconde thèse pourrait être confirmée elle-même de deux manières : d’abord par cette observation, c’est qu’au moment où nous nous reconnaissons nous-même comme personne, au lieu de nous séparer de l’intimité profonde dont le monde dépend, nous commençons à la découvrir (c’est comme si nous entendions alors au fond même de l’Être une voix qui nous répond et qui nous appelle par notre nom) ; en second lieu par l’impossibilité de nous poser nous-même comme personne autrement qu’en rencontrant d’autres personnes et en essayant de former avec elles cette société spirituelle, hors de laquelle aucune personne particulière ne pourrait peut-être franchir les limites de la nature individuelle qui la supporte ; de telle sorte que les personnes mêmes ne peuvent communiquer les unes avec les autres que dans la mesure où chacune est capable de devenir pour une autre médiatrice entre l’activité infinie et sa propre activité participée.