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ART. 3 : L’être est l’ipséité pure.

Le préjugé essentiel de la métaphysique, c’est de penser que l’être est du côté de l’objet, de telle sorte que la vue subjective que nous obtenons sur lui est toujours irréelle et jusqu’à un certain point illusoire. Mais que nous le voulions ou non, nous vivons toujours dans un monde purement subjectif, nous sommes toujours intérieurs à nous-mêmes, nous ne pouvons jamais dépasser nos frontières toujours mouvantes, l’objet même n’existe que pour nous et par rapport à nous. De telle sorte que c’est seulement du côté de la subjectivité que se produit en nous la coïncidence entre l’être et nous. La métaphysique est donc l’approfondissement de la subjectivité, l’être véritable est toujours subjectif en soi comme en nous, et l’objet précisément marque toujours l’écart entre ces deux subjectivités qui cherchent pourtant à s’accorder. Peut-on même dire que la conscience cherche l’objet et ne trouve qu’en lui une satisfaction véritable, lorsque nous savons bien au contraire que nous n’agissons jamais que pour changer notre être intérieur, c’est-à-dire pour obtenir de nouvelles pensées ? Tout ce qui serait incapable de devenir pour nous une pensée, serait donc à jamais pour nous comme s’il n’était pas. Ainsi, le monde ne nous paraît extérieur à nous qu’afin que nous puissions le rendre nôtre par une démarche d’appropriation, mais cette appropriation laisse subsister encore une certaine extériorité entre l’objet possédé et nous. À la fin elle cesse, ou plutôt elle nous montre que ce n’est point l’objet que nous possédons, mais seulement l’acte intérieur qui nous permet de le posséder, auquel l’objet répond en comblant pour ainsi dire son insuffisance. Rien n’est donc en soi du côté de l’objet, sinon l’achèvement pour nous et sans nous d’un acte qui est commencé en nous et par nous. Dire que l’Être est ipséité pure, ce n’est point, comme on le croit, l’enfermer à l’intérieur des limites du moi individuel, puisque au contraire l’individuel est toujours en nous jusqu’à un certain point de l’objectif, c’est poser au contraire une subjectivité universelle dans laquelle nous sommes pour ainsi dire admis et où ce qu’il y a d’individuel en nous est toujours dépassé par un acte qui est toujours rigoureusement nôtre, mais qui est pourtant toujours un acte de communication de l’individu avec le Tout dont il procède et vers lequel il tend.

Mais la totalité est une ipséité absolue, c’est-à-dire qu’il n’y a rien qui ne soit en elle, rien qui puisse être dit extérieur à elle, même si cette extériorité n’existait que pour elle et par rapport à elle. C’est dire qu’elle n’est qu’un acte, qu’elle exclut tout ce qui est soit objet, soit état, puisqu’il n’y a d’objet ou d’état que par une limitation de cette intériorité à soi qui réside exclusivement dans la coïncidence de l’être et de l’opération qui le fait être. Et si on alléguait que l’intériorité et l’extériorité forment un couple dont aucun des termes ne peut être posé sans l’autre, nous répondrions qu’il en est ici comme de tous les couples où l’un des termes possède une positivité par rapport à l’autre qui en est pour ainsi dire la négation. C’est l’extériorité ici qui est la négation : je ne suis point moi-même extérieur ni à moi-même ni à l’être, sinon par ma limitation et dans la mesure où il y a dans l’être, au delà de ce que je suis, ce qui me surpasse et que je subis.

ART. 4 : Le pouvoir de dire moi se fonde dans l’ipséité absolue.

Si le Tout est nécessairement intérieur à lui-même et s’il ne peut être intérieur à lui-même que par l’initiative même qui lui permet de se créer, alors il est l’Être qui ne peut dire que moi, il est cette ipséité absolue dans laquelle tous les êtres particuliers puisent la possibilité incertaine et dont la mise en œuvre leur est laissée, de dire aussi moi à leur tour. C’est pour cela qu’au lieu de chercher, comme le font la plupart des hommes, à parcourir et à dominer un monde qui nous demeure toujours extérieur et qui, dans la mesure où il nous sollicite davantage, nous éloigne toujours davantage de nous-même, il nous faut chercher à pénétrer dans un monde de plus en plus intérieur à nous-même et où nous trouverons l’intériorité de tout ce qui est. Nous croyons presque toujours que le propre de l’ipséité, c’est de commencer avec le regard que nous jetons sur notre moi individuel et par lequel nous demeurons irrémédiablement séparé des autres êtres et du reste du monde. Mais il n’en est pas ainsi. L’ipséité est, il est vrai, toujours un premier commencement ; elle l’est à chaque instant pour moi-même et je puis à chaque instant la perdre et me perdre aussi du même coup. Mais je puis la retrouver toujours. Elle est la relation invincible de moi-même avec moi-même qui fait que je ne me possède et même que je ne suis que par le circuit de la réflexion, que je puis me séparer de tout objet au monde, mais non point de cette attache intérieure avec l’Être, qui est l’acte même par lequel je m’inscris en lui en disant moi. Pour que je ne puisse pas m’inscrire dans l’Être autrement qu’en disant moi, il faut bien que l’Être soit lui-même un moi, puisqu’il n’y a point de différence entre lui emprunter l’être et lui emprunter le pouvoir de dire moi. L’erreur grave, il est vrai, serait de penser que j’emprunte à un Soi déjà formé la puissance de constituer le moi qui m’est propre. Car il n’y a pas de Soi déjà formé, mais seulement un Soi qui se forme éternellement par la possibilité qu’il donne au moi particulier de se former lui-même en mettant en jeu l’efficacité créatrice à l’intérieur de certaines conditions qui déterminent précisément son existence en tant qu’individu. Je ne puis être sûr d’avoir pénétré dans ma propre ipséité que lorsqu’elle me découvre ce monde qui n’a jamais commencé et qui pourtant commence toujours, qui me surpasse infiniment, qui est toujours présent et ouvert au fond de moi-même, qui constitue mon essence propre et qui est l’essence commune de tous les êtres. L’ipséité, c’est ce rapport de moi avec moi et de moi avec tous qui nous fait naître tous à chaque instant à la même initiative et à la même vie.

ART. 5 : L’acte est créateur de l’ipséité.

Aussi longtemps que l’on considère l’acte comme ayant sa fin hors de lui-même, on le subordonne à un objet et il est contradictoire de le considérer comme un principe premier. Mais c’est, par ailleurs, une contradiction de le regarder comme enclos à l’intérieur de lui-même et comme n’ayant aucune efficacité productive. En quoi alors se distinguerait-il d’une chose ? Comment dirions-nous qu’il est cause de soi ? Comment pourrait-il obtenir la conscience de soi ?

Mais la conscience nous découvre précisément le caractère essentiel de l’acte qui est à la fois sortie de soi et rentrée en soi, qui est à lui-même son origine et sa fin et qui, sur ce trajet qui va de lui-même à lui-même, introduit le moi et tous les objets. Le but de toute dialectique est précisément de décrire les étapes de ce chemin. Mais il suffit ici de noter l’impossibilité où nous sommes de considérer aucun terme vers lequel l’acte serait tendu autrement que comme un moyen par lequel l’acte s’exerce et prend possession de lui-même. Sous sa forme même la plus humble et la plus grossière, il faut que l’acte retourne à son point de départ, c’est lui-même qu’il éprouve, c’est de lui qu’il cherche toujours à prendre possession à travers toutes ses créations visibles. Celles-ci sont en effet des apparences qui sont destinées à disparaître et qui, au lieu d’épuiser l’acte qui les a produites, le laissent subsister et en dégagent la plénitude et la pureté. Ainsi à travers notre expérience du monde et nos œuvres particulières, nous poursuivons un dialogue perpétuel avec nous-même.

Que penser à cet égard de l’acte pur dont on peut dire qu’il crée le monde afin d’offrir à toutes les libertés qui participent de son essence une médiation sans laquelle elles ne communiqueraient ni entre elles ni avec lui, mais aussi afin de produire une médiation de soi avec soi, c’est-à-dire un trait d’union entre son intelligence, sa volonté et son amour ? C’est cette circulation, intérieure à l’acte même, par laquelle se définit son essence et qui est constitutive de l’ipséité. Elle se manifeste en nous sous une forme temporelle, mais elle n’engage dans le temps que ses effets et non pas la source éternelle qui les produit et dont elle nous permet de recueillir en nous le jaillissement.

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