ART. 1 : Il n’y a que l’être total qui puisse être dit l’être en soi.
Nous avons montré qu’il est contradictoire de vouloir que l’Être soit un objet, puisque le propre d’un objet, c’est précisément de n’être que pour un autre et par conséquent de n’être qu’une apparence. Or le propre de l’Être, c’est au contraire de ne point être pour un autre, mais seulement pour soi, et si l’on craint que cette expression ne témoigne d’une dualité dans l’Être qui en ferait encore une apparence pour lui-même, il faut dire alors que le caractère essentiel de l’Être, c’est d’être seulement en soi, d’être le seul terme hors duquel il n’y ait rien, qui soit tout entier intérieur à lui-même et doive être défini comme étant l’intimité pure. Il n’est donc point étonnant que l’on discute à l’infini sur la « chose en soi », puisque d’une part l’esprit ne peut pas se passer d’un « en soi », qu’il est lui-même le témoignage vivant de l’existence de cet « en soi » auquel il semble toujours sur le point d’être arraché précisément parce qu’il n’est pas un esprit pur, et puisque d’autre part l’existence de la « chose en soi » apparaît comme un monstre logique auquel personne au monde ne peut attribuer aucun sens. L’idée de la chose en soi naît au moment où l’objet posé par un acte de l’esprit est détaché par un acte nouveau de l’acte même qui l’a posé : mais dans la négation de la position initiale, l’objet apporte un double témoignage de son adhérence invincible à l’esprit qui le pose ; il est à la fois hors de lui et pour lui, il n’a pas de « en soi ».
Ce qui est en soi nous suggère donc d’abord une existence séparée de tout le reste, close sur elle-même et se suffisant à elle-même. Cependant il n’y a que le Tout qui soit séparé radicalement de tout le reste, puisque hors de lui il n’y a rien : mais ce Tout ne se suffit à lui-même, ne se clôt sur lui-même, que parce que précisément il n’y a rien d’extérieur à lui et qui puisse le clore, de telle sorte qu’on ne peut le définir que par son infinité qui est en même temps le principe de sa parfaite suffisance.
Or on voit sans peine qu’il n’y a que ce Tout hors duquel il n’y a rien qui existe seulement en soi ; et même on voit que cette expression « en soi » n’est qu’une sorte d’extension de ce caractère par lequel nous définissons l’existence même de tous les objets qui sont dans le monde, et dont nous disons précisément qu’ils ne peuvent être qu’en lui. C’est comme si nous disions que le Tout est à lui-même son propre support, ou, ce qui revient au même, qu’il n’y a rien qui ne soit contenu en lui, mais qu’il n’est lui-même contenu nulle part, de telle sorte que toutes les déterminations par lesquelles un être se constitue dans ses rapports avec ce qui n’est pas lui et qui s’expriment par le verbe actif ou le verbe passif ne peuvent être, en ce qui le concerne, que des rapports qu’il soutient avec lui-même et qui s’expriment comme on l’a montré, par le verbe réfléchi.
ART. 2 : L’acte en soi est aussi par soi : il est le Soi universel.
Cependant ce mot « en soi » cache encore une certaine extériorité à soi dans la distinction qu’il suppose d’un soi contenant et d’un soi contenu. Il évoque ainsi une sorte de relation statique et objective de soi avec soi qui ne reçoit un sens que par des images empruntées à l’espace et à la vue. C’est qu’il n’y a point d’autre véritable en soi que ce qui est un Soi. Et il n’y a point d’autre soi que celui qui est par soi, de telle sorte que nous achevons ainsi de substituer à l’idole d’un absolu-objet, ou d’un absolu donné, la pureté immatérielle d’un absolu-sujet ou d’un absolu-acte, qui porte en lui l’initiative de l’opération par laquelle il se crée, et même qui se confond avec elle. Alors que, dans l’expression « en soi », ce que nous considérions c’était encore l’être comme effet de lui-même, dans l’expression « par soi » nous le considérons comme cause de lui-même, ce qui veut dire au sens strict que, dans son essence, il n’est jamais que cause et qu’il y a toujours abus à en faire un effet, même en ajoutant qu’il n’est effet que de lui-même. On peut dire de ce qui est par soi qu’il surpasse tout ordre chronologique et tout ordre logique, puisqu’il n’y a aucun terme extérieur à lui dont il puisse dépendre. Il est au delà de l’instant et du lieu qui conditionnent les rapports des choses les unes avec les autres, ou plutôt il fait de tout instant un maintenant et de tout lieu un ici.
On voit donc combien nous sommes éloigné de la thèse qui considère le Tout comme un objet immense hors duquel viendraient émerger tour à tour, comme autant de lampes mystérieuses, toutes les consciences particulières dont chacune aurait le pouvoir de dire moi. Au contraire, il nous semble qu’il n’y a que le Tout qui puisse être une subjectivité absolue, c’est-à-dire qui ne puisse jamais devenir un objet soit pour un autre être, soit pour lui-même ; le Tout est un soi universel qui est tout à fait à l’opposé de la substance avec laquelle on tend presque toujours à le confondre, et qui, au lieu de nous être inconnu et de nous demeurer interdit, nous est perpétuellement ouvert, non point sans doute parce qu’il pourra un jour devenir le terme d’une connaissance objective, mais parce qu’il s’offre à être participé, de telle sorte que nous pénétrons toujours en lui dans la mesure même où notre subjectivité est plus parfaite et notre acte plus pur. Et c’est parce que nous ne sommes pas la subjectivité universelle qu’il y a pour nous des objets.
S’il est donc contradictoire de vouloir poser comme un « en soi » un monde défini d’abord comme un objet, l’en soi du monde ne doit pas être considéré comme l’agrandissement de notre propre « en soi », c’est-à-dire de notre moi, mais c’est au contraire ce moi qui est l’« en soi » ou le Soi du Tout, pénétré et limité par les opérations de la participation.