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ART. 3 : L’acte n’a point d’origine dans le temps, parce qu’il est l’origine même du temps : en lui le temps commence toujours.

On peut demander pourquoi il existe un monde dans lequel il y a du temps et par conséquent des commencements. Mais dans le temps rien ne commence ou tout commence, selon que l’on considère les objets qui dépendent les uns des autres ou l’acte même qui, rompant leur série, introduit dans le monde un contact nouveau avec la puissance créatrice. Ainsi le pouvoir pour chaque être de commencer, c’est le pouvoir d’être par une initiative qui lui est propre, c’est-à-dire de se faire. Chaque être commence à chaque instant dans l’absolu. Ces commencements ne se distinguent pas selon le temps si l’on a égard à la source même dans laquelle ils puisent ; mais si l’on a égard à leur relation mutuelle, il n’en est plus de même : dans la perspective de chaque acte particulier, tous les autres actes sont des objets. Et pour se distinguer d’eux, il faut qu’il se situe lui-même au milieu d’eux, comme un instant parmi d’autres instants, de la même manière que le sujet qui perçoit le monde ne peut définir ses limites qu’en se situant lui-même comme corps dans le monde qu’il perçoit.

C’est dans l’acte éternel que tous les commencements temporels doivent trouver place : et l’exclusion des instants du temps les uns par les autres exprimerait dans le langage de l’acte la même idée que l’exclusion de lieux les uns par les autres dans le langage de l’objet. De plus, comme l’objet lui-même est toujours corrélatif de l’acte de participation, on comprend sans peine que ces deux sortes d’exclusion soient liées l’une à l’autre et même interdépendantes comme le montre la théorie du mouvement. Le propre de la liberté, c’est de la régler, et par conséquent de l’empêcher de nous asservir.

L’acte n’est jamais dans le temps sinon à l’égard des événements que nous lui rapportons et dont on peut dire seulement qu’ils le limitent, mais non point qu’ils le traduisent. Chaque fois qu’il est accompli par nous, il nous replonge dans l’éternité ; le moment même de la participation peut être daté, mais c’est par rapport aux événements et non point à l’acte même qui en soi comme en nous échappe au temps, nous élève au-dessus de lui et fait descendre chaque fois l’efficacité, c’est-à-dire la transcendance dans le monde donné, c’est-à-dire dans l’immanence.

Mais il n’y a pas plus d’instant privilégié dans le temps qu’il n’y a de lieu privilégié dans l’espace : choisir l’instant le plus éloigné pour lui accorder une primauté métaphysique n’aurait pas plus de sens que de choisir, pour la même raison, le lieu le plus lointain. En tout lieu, en tout instant, nous avons une révélation du premier terme si nous considérons en lui l’acte qui le produit et non point ses conditions limitatives, c’est-à-dire les autres termes dont il dépend. Il faut donc que l’on puisse partir de partout et le philosophe qui cherche le premier terme le tient en mains dès qu’il commence cette recherche, ou dès qu’il pose cette question.

En ce sens le premier terme peut être pris dans chaque point et dans chaque instant puisque l’acte est toujours présent partout. Pour montrer qu’il est étranger à l’objectivité, c’est-à-dire au temps et à l’espace, on pourrait dire aussi qu’il n’est nulle part, ni jamais, mais qu’il est la condition de ce qui se produit toujours et partout et qu’il n’est jamais un objet qui suppose un autre objet dont il dépend. Au contraire on ne remonte pas au delà de l’acte et il est absurde par exemple d’imaginer un autre acte par lequel il pourrait être déterminé. Et c’est pour cela que chaque point ou chaque instant offre à l’individu un centre de perspective qui embrasse la totalité du monde.

ART. 4 : L’acte s’exerce dans l’instant comme une perpétuelle reprise.

L’acte s’exerce toujours dans l’instant et on ne peut ni le faire déborder sur le passé ou sur l’avenir, ni même dire qu’il dure puisqu’on ne peut distendre dans la durée que ce qui en lui n’est pas actuel ou en exercice, c’est-à-dire ce qui n’est point acte. L’instant ne fait qu’un avec l’acte même. L’acte est dans l’instant précisément parce que l’instant est sans contenu. Il n’est pas, comme on le croit, une coupure dans le temps. Mais il est générateur du temps. Et cette génération se comprend bien si l’on réfléchit que tout ce que nous avons fait, tout ce que nous pouvons faire, entre nécessairement dans le temps, mais que tout acte que nous accomplissons nous en arrache, ce qui donne à notre vie le caractère d’une discontinuité apparente et d’une perpétuelle reprise. Le rêve qui nous livre à la passivité a un caractère de continuité, et ce caractère de continuité nous le retrouvons dans la chaîne des événements, une fois qu’ils sont réalisés, comme le montre le déterminisme. Mais agir, c’est recommencer, c’est tout remettre en question, c’est mettre en jeu la liberté qui est toujours là, bien qu’elle ne s’exerce pas toujours, c’est retrouver le contact avec le principe intemporel de toute création. C’est pour cela que l’acte se manifeste toujours sous la forme d’une interruption du cours naturel des choses. En nous il est toujours disponible, mais non pas toujours accompli : nous pouvons nous abandonner à la passivité. C’est pour cela qu’il paraît toujours intermittent. Il semble qu’il ait toujours besoin d’être ranimé et régénéré. Mais à l’égard du temps il est toujours nouveau, et dans son essence propre il est toujours le même ; car ce sont ses effets qui descendent dans le temps et plutôt encore pour témoigner de sa limitation que de son efficacité. Aussi le propre de l’instant est d’être toujours ambigu : car je ne puis le situer dans le temps et lui donner une date qu’en l’affectant d’un contenu, qu’en le rapportant à ce qui le précède et à ce qui le suit et je parle alors légitimement d’une pluralité d’instants. Mais si l’on considère en chacun d’eux ce point parfaitement indivisible où l’acte s’exerce, par exemple où je vous dis oui, alors il n’y a plus qu’un instant : c’est toujours le même que je retrouve. Seulement je n’ai pas toujours la force de m’y établir, car il est une percée dans l’éternité.

ART. 5 : L’acte est un acte de présence qui donne aux choses leur actualité.

L’instant nous apporte toujours une présence ; et l’on voit bien que la présence est un acte et non point un fait : il n’y a point pour nous d’autre présence que celle que nous nous donnons à nous-même. Où la présence manque, l’être manque, aussi bien l’Être absolu que l’être participé ; et l’absence est encore une présence pensée ou idéale. L’acte en tant qu’acte crée toujours la présence qui est le caractère même de l’être : et cette présence ne change pas ; ce qui change, ce sont ses modes, c’est-à-dire ces vues transitoires sur l’être dont aucune ne se suffit parce qu’elles sont toutes finies et imparfaites. J’ai besoin de faire un effort pour prouver qu’il y a pour moi des choses absentes : et il faut encore que je me les représente. Ainsi la réflexion distingue seulement des formes différentes de la présence : elle m’oblige à passer sans cesse de l’une à l’autre. Mais la réflexion, en créant le temps, le surmonte aussi, car elle oppose aux différents moments où se succèdent tous les aspects du devenir une présence identique dans laquelle elle se replace chaque fois qu’elle agit.

À l’égard de l’objet toute présence est évanouissante. Elle est non seulement dans le temps, mais aussi dans l’espace ; et elle ne peut être dans l’un sans être aussi dans l’autre ; elle est, si l’on peut dire, spatio-temporelle. Car tout événement présent est un événement qui a lieu, et c’est dans leur rapport avec un événement que toutes nos pensées, tous nos sentiments s’actualisent. Mais la présence objective n’est elle-même qu’une présence participée ; c’est-à-dire une pénétration dans une présence qui est immuable parce qu’elle est celle d’un acte dont on peut dire qu’il est étranger au temps à l’intérieur duquel se déroulent les phénomènes, (c’est-à-dire les modes de l’être), mais qu’il réalise chacun des moments du temps, et qu’il est en un sens l’origine du temps lui-même (qui est la mesure de l’écart qui sépare l’acte absolu de l’acte participé). On pourrait donc dire en un sens que l’acte est l’insertion dans le temps du supra-temporel ou de l’éternel : si ce n’était pas là donner au temps une existence indépendante alors qu’il n’est que la condition et l’effet de la participation.

Il est à peine besoin de faire remarquer à quel point le langage confirme cette thèse en associant toujours le présent avec l’actuel. Ces deux mots sont devenus synonymes ; mais nous n’avons pas le droit d’oublier que le second évoque l’acte qui rend présent justement ce qu’il actualise. Or c’est l’expérience même de cet acte qui est celle de l’éternité. En nommant cet acte un acte créateur, sa création peut être dite continue, comme le voulait Descartes, à l’égard de ses formes participées, mais elle n’entre point elle-même dans le temps et élève jusqu’à sa propre éternité chacune de ces formes si on regarde l’opération même qui les fait être.

ART. 6 : Dans la mesure où notre activité est plus pure, elle abolit la conscience du temps qui reparaît dès qu’elle fléchit.

Il est évident que le premier terme ne peut pas être celui auquel on serait obligé de s’arrêter au cours d’une régression quelconque. Car cette démarche de régression exclut la possibilité de poser un terme qui soit le dernier.

Mais le terme premier est déjà dans la démarche de départ par laquelle je me pose le problème du terme premier : il y a une idolâtrie à penser que je le trouverai du côté de l’objet, il est déjà dans l’acte par lequel je pose cet objet qui semble m’être donné d’abord et qui m’oblige à en poser d’autres parce qu’il est lui-même incapable de se suffire. Seulement aucun objet ne peut se suffire.

Il est donc impossible de considérer comme terme premier un fait auquel je parviendrais à réduire analytiquement tous les autres et qui pourrait devenir ensuite l’origine de toutes les synthèses. Car il ne suffit pas qu’en s’appuyant sur lui l’esprit puisse engendrer tout le reste. L’important, c’est qu’il s’engendre lui-même, c’est-à-dire, qu’il soit un acte absolu et omniprésent dont je me sépare, il est vrai, mais afin de pouvoir créer, avant de le lui incorporer, mon propre développement temporel.

On ne pensera pas que l’on substitue ici à la permanence immuable de l’être un principe plus précaire et qui pourrait un jour cesser d’agir. La permanence de l’être a elle-même pour appui un acte qui, n’étant qu’acte, ne peut pas défaillir. Il n’en serait point ainsi si l’acte avait un sujet dont l’acte pourrait être, par exemple, une intermittente modalité. Mais l’essence de l’être, c’est l’acte même : et l’on ne peut concevoir un acte qui n’agit pas. Le repos de l’être en lui-même ne fait qu’un avec cet acte qui n’est jamais accompli parce qu’il est toujours s’accomplissant. Ainsi l’activité spirituelle, selon Descartes, ne s’interrompt jamais ni en nous, ni en Dieu : mais c’est en nous qu’elle connaît un progrès et des degrés et nous ne pourrions établir de jonction entre ce qu’elle est en nous et ce qu’elle est en Dieu, si, en nous, elle ne devenait une puissance afin de pouvoir être inégalement participée.

Le temps est lui-même vide et sans action, il ne peut exprimer que la loi selon laquelle le monde ne cesse de se faire. On peut dire que la conscience que nous en avons, qui ne fait qu’un avec sa réalité même, exprime le rapport qui s’établit en nous entre notre passivité et notre activité. Quand notre activité est au minimum, sans s’abolir toutefois, comme dans l’attente, l’Être ne fait plus qu’un avec le temps. À mesure que les objets viennent le remplir, ils retiennent davantage notre attention et le temps pour ainsi dire recule. Seulement, comme ils s’imposent à nous, il faut les détacher de nous et les détacher les uns des autres, ce qui nous oblige à les ordonner suivant la succession. Cette succession même s’abolit, à mesure que notre activité croît davantage. Dans la perfection de l’acte, le temps ne cesse pas seulement d’être senti, mais il cesse d’être. Nous pourrons le retrouver encore dans les effets ou les traces que l’acte laisse pour ainsi dire après lui : ce qui n’est possible que quand notre activité recommence à fléchir. Bien plus, il n’y a que les effets de la volonté qui entrent dans le temps, mais non point son opération. Il n’y a que la recherche intellectuelle qui a besoin du temps, mais non point l’acte propre de la pensée qui contemple la vérité, pas plus que son objet intelligible : chaque fois que la pensée s’exerce, elle repart à nouveau, elle est toujours une origine, elle n’est jamais une suite. De même ce sont les tribulations de l’amour qui ont une histoire, mais non point l’acte d’aimer qui abolit la succession des instants, non point en apparence, mais en réalité. C’est dire qu’avec l’apparence il abolit le temps lui-même qui n’est qu’une apparence ou plutôt la condition de possibilité de toutes les apparences.

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