ART. 1 : L’acte est un premier commencement éternel.
Si tout ce qui est doit être posé, il n’y a que l’acte lui-même qui se pose. La pensée cherche naturellement, au-dessous des formes fluentes de l’être qui ne peuvent la contenter, un terme premier qui les soutienne : c’est là ce qui a donné naissance à toutes les théories de la substance, et peut-être aussi à toutes les difficultés de la métaphysique, puisque nous n’avons évidemment aucun moyen d’atteindre ce terme qui est placé dans un autre monde que celui dans lequel nous vivons et qui ne peut être l’objet que d’une hypothèse invérifiable. Et l’on s’est toujours demandé quelle pouvait être l’utilité de poser ainsi cette substance une et inconnaissable dont la relation avec les phénomènes ne pourra jamais être saisie. Le terme premier ce n’est pas cet objet contradictoire qui devrait être donné et qui ne peut jamais l’être, c’est l’acte qui est toujours l’origine de tout le reste et de lui-même, qui nous fait assister à la genèse des objets possibles au moment même où nous l’accomplissons et qui est la seule réalité qui puisse être connue par une intuition, puisqu’elle est antérieure à la distinction du connaissant et du connu et nécessaire pour fonder cette distinction elle-même. Nous appréhendons donc le premier terme dans une expérience véritable, qui est cette renaissance perpétuelle en nous dans tout acte intérieur, d’un Être que nous reconnaissons toujours et dont l’essence même est d’être éternellement naissant.
Cela suffit pour montrer que le terme premier, c’est l’acte, et que s’il ne désigne pas l’acte il n’est qu’un concept bâtard : celui de la substance qui est un acte immobilisé, la substance empruntant pour ainsi dire à l’acte sa permanence et au phénomène son objectivité.
Ainsi, là où la participation se produit, je suis moi-même au point où tout ce qui est reçoit son origine et son premier commencement. L’expérience initiale, c’est donc l’expérience du terme premier dont tous les autres dépendent : c’est celle de la participation, qui est à la fois constante et éternelle, dont la réflexion fixe les conditions de possibilité, dont l’exercice permet à tous les êtres de se créer eux-mêmes et de s’enrichir indéfiniment.
Le propre de l’acte, c’est d’être caractérisé moins encore comme on l’a vu par l’effet qui en dérive que par son caractère d’initiative : il est le premier terme que nous cherchons, le commencement de lui-même et de tout ce qui est. Il est même remarquable que le mot acte soit toujours employé par nous pour désigner une origine ; mais il est l’origine de soi plutôt encore que l’origine de l’être, et c’est pour cela que nous devons le considérer comme étant l’être même, au lieu de chercher l’être dans son produit, qui n’est jamais par rapport à lui qu’un phénomène ou un témoignage. Or dire que le terme premier est moins celui qui pose tous les autres que celui qui se pose lui-même, c’est dire qu’il est éternellement. Et dire qu’il exclut toute extériorité, cela suffit déjà pour témoigner qu’il ne peut être qu’un premier commencement ou qu’il a toujours été ou qu’il naît éternellement de rien.
Si l’être est acte, on comprend sans peine que le monde commence à chaque instant, car l’acte comporte un exercice toujours actuel. Il ne peut être déduit ni d’un acte antérieur, qui ne se distinguerait de lui que par sa limitation et son point d’application, c’est-à-dire par la passivité qui s’y mêle, ni d’un état, qui ne peut pas lui servir d’origine, puisqu’il en marquerait plutôt la chute, et dont il n’est pas lui-même le prolongement, mais la rupture. On peut dire de l’acte qu’il est la cause de soi et de tout ce qui est parce qu’il se réduit lui-même à l’Efficacité absolue dont participe toute démarche qui possède la moindre efficacité relative.
ART. 2 : Le cercle réflexif est le témoin de la primauté absolue de l’acte.
De même que dans l’ordre logique, la position de l’être exclut nécessairement le non-être, et que l’affirmation du Tout exclut nécessairement tout terme extérieur à lui dont il pourrait être dérivé, de même dans l’ordre métaphysique, l’acte que nous étudions maintenant et qui est l’origine de tout ce qui est, est nécessairement à lui-même sa propre origine. Car d’où pourrait-il dériver sinon d’un autre acte qui le supposerait et dont il serait pour ainsi dire la spécification ?
Ce qui nous oblige à retrouver ici le cercle qui est caractéristique de tout ce qui est premier, et qui nous avait conduit à reconnaître que l’idée de l’être est adéquate à l’être précisément parce qu’elle est inséparable de l’être même de cette idée et que l’acte n’est acte que parce qu’il produit dans la réflexion la conscience qu’il a de lui-même.
C’est l’idée de ce cercle, qui est le fondement à la fois de l’éternité de l’être et de son mouvement incessant, qui constitue la véritable signification à la fois de la réminiscence platonicienne et aussi de cette affirmation, qui est peut-être au fond de toutes les religions, c’est que la vie spirituelle consiste toujours à revivre et à ressusciter. Car nous ne pouvons prendre possession de ce qui est en nous et de notre place dans l’être que par la réflexion, le propre de la réflexion étant de créer cette disposition intérieure par laquelle nous voulons nous-même ce que nous sommes.
Le cercle avec lequel nous identifions le terme premier nous explique pourquoi l’Acte pur et la participation sont inséparables. En définissant l’acte comme créateur on veut dire sans doute d’abord qu’il est créateur de soi, plutôt que créateur du monde ; mais s’il est tout entier intérieur à soi, c’est parce qu’il n’est rien de plus que don de soi et parfaite générosité : il n’y a rien en lui qu’il puisse garder comme un objet susceptible d’être possédé. Partout où il agit, c’est-à-dire dans la sphère infinie de son efficacité, il est toujours offert en participation à une liberté possible. La nature réunit en elle toutes les conditions de possibilité de cette participation : il peut arriver qu’elles restent inutilisées. Et la liberté ne peut jamais être contrainte. Mais dès qu’elle s’exerce, cette liberté est un retour vers son origine, c’est-à-dire vers cet acte même qui lui a permis de naître et qu’elle cherche à réaliser en soi d’une manière de plus en plus parfaite. Le secret du monde, le principe de toute intelligibilité et de toute joie consiste dans le circuit admirable et éternel par lequel l’acte pur se donne en participation à tous les êtres afin qu’ils consentent à le rendre vivant en eux. Il ne nous demande de le prendre lui-même pour fin que pour devenir la source de nous-même. L’idéal vers lequel tend notre élan en avant de nous, est, en arrière, le terme même auquel cet élan se trouve suspendu. L’analyse de la participation suffit à montrer que le propre de l’acte est d’être un cercle qui se referme sur lui-même, où l’être total ne cesse de s’offrir à la participation afin précisément de recevoir en lui des êtres qui se sont donné l’être à eux-mêmes en mettant en œuvre une possibilité qu’il leur a proposée, mais qu’ils gardent jusqu’au bout la liberté de ne point réaliser. C’est ce cercle éternel qui fait de l’univers une vaste roue qui progresse sans cesse dans le temps si l’on considère la carrière de toutes les créatures et qui tourne toujours sur elle-même si l’on considère le mouvement qui l’anime toute entière.